GEOGRAPHIE HUMAINE

Chicago et Paris, métropoles de la ségrégation scolaire ?

Chicago – crédit photo Dominique Milliez

LA VIE DES IDEES

par Marco Oberti

Comment concilier formation de l’élite et diversification de son recrutement dans des métropoles caractérisées par la ségrégation ? Au moment où les programmes de discrimination positive pour l’accès aux lycées les plus prestigieux et aux filières sélectives de l’enseignement supérieur se développent en France, le regard sur les évolutions en cours dans la ville de Chicago apporte un éclairage d’autant plus intéressant qu’un nouveau système de discrimination y a été mis en place dans le domaine scolaire. Fondé en partie sur le profil socio-économique du quartier de résidence, il abandonne formellement la « race » comme critère légitime d’« affirmative action » et tend ainsi à atténuer les différences constatées traditionnellement entre la conception française d’une part, reposant sur une approche territoriale des populations concernées, indifférente formellement à l’appartenance ethnique, et au revenu et la conception états-unienne d’autre part, fondée sur l’appartenance à une « minorité ethnique ou raciale ».

Le regard croisé sur les deux contextes permet de s’interroger à la fois sur les limites du nouveau dispositif à Chicago, et sur celles du système français (francilien), beaucoup moins élaboré et formalisé dans ses procédures de diversification du recrutement. Les deux métropoles, avec leur expérience respective et des bilans contrastés sur la capacité de leur système éducatif à « diversifier » socialement, ethniquement et « racialement » leur élite, font face aux mêmes questions : qui doit-on avantager ? Quelles sont les implications d’un recrutement plus ouvert de l’élite dans un système « méritocratique » très compétitif et un nombre de places limité au sein de l’élite ? Comment agir sur le marché pour réguler des logiques de distribution inégale des ressources pertinentes pour la réussite scolaire ? Comment combiner critères sociaux et critères ethniques, mais aussi « raciaux » aux USA, ou liés à l’appartenance à un groupe d’origine visible en France ? Comment légitimer politiquement de telles orientations et comment « doser » des principes de discrimination positive ?

Dans les deux cas, les marges d’action sont étroitement encadrées politiquement et apparaissent très limitées, tant les systèmes éducatifs restent caractérisés par une inertie organisationnelle et institutionnelle d’un poids considérable. Il apparaît au bout du compte très difficile de déterminer avec certitude les objectifs réellement visés et d’en établir la hiérarchie. Les réformes en cours à Chicago et Paris visent-elles réellement à donner un poids plus important aux classes populaires et aux minorités dans le recrutement de l’élite ? Est-ce aussi (plutôt) dans le cas de Chicago une voie pour relancer une politique de déségrégation sans référence explicite à la « race » ? Ne s’agit-il pas dans le cas français d’une « petite ouverture » pour aménager/protéger les filières sélectives, clé de voûte du système éducatif français ? L’introduction de la « diversité » comme forme euphémisée de discrimination positive prenant en compte « l’origine » ne répond-t-elle pas à une stratégie politique d’une autre nature ?

Sélectivité et diversité dans les lycées de Chicago ?

Parmi les différents types de lycée, les Selective enrollment High schools (SEHS) sont les plus intéressantes pour saisir comment le service en charge de l’enseignement public à Chicago tente de concilier sélection des meilleurs élèves et « diversification » du recrutement. Ces lycées sélectifs sont en nombre limité, neuf pour l’ensemble de la ville, et scolarisent environ 12 % des lycéens du secteur public. Contrairement à la situation francilienne caractérisée par une forte concentration spatiale des établissements les plus attractifs et les plus sélectifs, ils se répartissent sur l’ensemble de la ville, du Nord au Sud. Étant donné la nature et l’intensité de la ségrégation à Chicago, ce point est particulièrement important. Même si la morphologie sociale et raciale de la ville est plus complexe, il est courant d’opposer North Side, situé au nord du Loop, majoritairement blanc et favorisé, à South Side d’une part (sud du Loop), majoritairement afro-américain et plus défavorisé, et à West side d’autre part, également plus défavorisé, à forte présence d’Hispaniques et d’Afro-américains. Cette répartition dans l’espace n’efface pas totalement une logique de différenciation entre ces établissements qui renvoie à leur localisation dans des quartiers plus ou moins attractifs. Si globalement le profil ethno-racial des lycées sélectifs reflète de façon relativement fidèle celui de la ville, les données par établissement mettent en évidence des différences très significatives selon leur localisation. Malgré leur statut de lycée d’élite, ceux qui sont situés dans des quartiers majoritairement noirs et moins favorisés peinent donc à attirer les classes moyennes blanches ou asiatiques qui limitent leurs demandes d’admission aux lycées sélectifs situés dans les quartiers plus favorisés à majorité blanche.

Seuls les meilleurs élèves des collèges (faisant partie des 5 % les mieux notés de leur établissement) peuvent se présenter aux tests d’admission. Leurs notes de contrôle continu comptent pour 70 % de l’évaluation finale, et les résultats aux tests d’admission pour les 30 % restant. Parmi l’ensemble des élèves admis, 30 % le sont sur la seule base de leur dossier et de leurs résultats à ces tests, sans prise en compte d’autres critères. Il s’agit des élèves ayant obtenu les meilleurs scores sur l’ensemble des candidats, sachant cependant qu’une part non négligeable des élèves de classes moyennes et supérieures blanches se tournent vers le privé. Les 70 % restant sont divisés en quatre tranches équivalentes (Tier) qui correspondent à quatre profils socio-économiques de quartier (4 000 habitants), du moins favorisé au plus favorisé. Ces profils sont définis à partir d’un indicateur synthétique élaboré à partir des six critères suivants :

  • le revenu moyen par ménage
  • le niveau d’éducation (% de non-diplômés, de bacheliers (High School), de diplômé du premier cycle l’enseignement supérieur (College), de diplômés du deuxième cycle de l’enseignement supérieur (Graduate School)
  • le pourcentage de familles monoparentales
  • Le % de propriétaires-occupants
  • Le % de la population parlant une autre langue que l’anglais
  • La moyenne des résultats des écoles du secteur au test scolaire (Weighted Average ISAT Performance at Attendance Area Schools)

Ce ne sont donc plus les caractéristiques des ménages en tant que telles qui sont prises en compte (revenu, « race »), mais le profil moyen du (micro) quartier dans lequel vit la famille. Dans une ville comme Chicago, caractérisée par une forte ségrégation sociale et surtout ethnique et « raciale », l’approche par le micro-quartier est un mode relativement efficace d’approximation du milieu socio-économique de l’élève, mais aussi de sa « race » et/ou de son appartenance ethnique. C’est aussi une façon de donner un bonus à une minorité d’élèves de classes moyennes (noires) vivant dans des quartiers défavorisés (en tout cas moins favorisés que d’autres) où les Blancs sont très minoritaires et de niveau social généralement inférieur à celui des Noirs. La forte ségrégation et stigmatisation des établissements limite cependant fortement la capacité d’un tel dispositif à inciter des parents de classes moyennes blanches à s’engager dans des stratégies résidentielles afin d’augmenter leur chance d’accès à ces lycées.

Chaque tranche représente donc 17,5 % de l’ensemble des admis, et recrutent les meilleurs élèves dans chaque profil. Les scores des élèves admis par le concours général (rank), ainsi que ceux provenant des quartiers les plus favorisés, sont supérieurs à ceux des autres tranches, avec cependant un écart très faible entre le minimum et le maximum. La sélectivité scolaire est donc moindre pour les élèves provenant de quartiers moins favorisés quelles que soient leur origine sociale et leur « appartenance ethno-raciale » réelles. En revanche, les écarts de résultats entre les neuf lycées sélectifs sont plus marqués selon leur localisation, leur recrutement et donc leur attractivité. Le label « lycée d’élite » n’efface donc pas totalement une hiérarchie sociale et ethno-raciale profondément enracinée dans l’espace urbain de Chicago. La hiérarchie des scores est de façon générale plus étroitement associée à la hiérarchie des profils de quartiers dans les lycées situés dans les zones favorisées de la ville qui sont aussi les plus recherchés par les classes moyennes et supérieures blanches.

Au total, si l’on ajoute aux 30 % d’admis sur la base de leurs seuls résultats au concours (dont une large part est issue des classes moyennes et supérieures), les 17,5 % des meilleurs élèves issus des quartiers favorisés (tranche 4), ce sont par soustraction plus de la moitié des élèves admis qui proviennent de quartiers moyens ou populaires, pour certains d’entre eux à très forte présence de Noirs et d’Hispaniques, et où les résultats aux tests scolaires des écoles primaires et des collèges sont en moyenne moins élevés. Si l’on compare avec les 15 % d’élèves provenant de collèges ZEP admis au lycée Henri IV de Paris, on mesure la faible intensité de l’effort consenti dans le système parisien pour assurer une diversité sociale et « d’origine visible » dans les lycées d’élite.

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