DECORTIQUAGES

Fractures numériques : les sécessions territoriales

internetActu.net /FING

DR Bruxelles 

Le consumérisme territorial se répand à grande vitesse : de nombreux habitants se définissent ouvertement comme clients plutôt que comme citoyens. Ils sont aidés par les Comparateurs de territoires, qui se fondent sur quelques dizaines de jeux de données publiques ouvertes.

Chacun peut donc choisir son territoire en fonction de la qualité des services qui lui correspondent, selon sa situation de famille, ses finances et ses goûts. On fait jouer la concurrence, on change de territoire comme on change de banque.

Les jeunes ménages sont les premiers à procéder ainsi : ils n’ont pas de liens fonciers. L’acquisition d’un logement est hors d’atteinte, à moins de s’endetter sur 30 ans, ce qui leur parait absurde dans un monde incertain. Ils n’ont pas d’emplois stables et se déplacent là où il existe des opportunités. Leurs déménagements ne sont pas très onéreux : peu de mobiliers et de souvenirs de famille, l’essentiel est laissé sur place et remplacé à destination. Finis les cartons de livres et de disques, ainsi que les paperasses : étudiants, ils ont appris à tout numériser, à force de devoir rendre leurs logements chaque été. Les jeunes retraités les suivent de près.

Les villes rivalisent sur le terrain des transports, des voitures en autopartage, des services numériques "nouvel arrivant" ; entrer en ville, c’est se loguer, et ceux qui le font avec une carte d’habitants (sans contact) n’ont tout simplement pas la même ville sous les yeux. Vitrines, mobiliers urbains, équipements culturels et sportifs prennent en compte leur situation de clients privilégiés du territoire. Dans certaines villes, les cartes d’accès permettent de réserver des lieux publics (voire des quartiers entiers) à certaines heures, à certaines catégories de population, en garantissant ainsi la tranquillité ou l’animation.

Très vite, pour se différencier, les territoires se spécialisent  : la ville Jour & Nuit n’attire pas la même clientèle que la ville Sérénité ou que la ville Nature. Les Conditions Générales de Ville sont à lire attentivement.

Certains territoires proposent leurs bouquets de services au-delà de leurs frontières. Les non-résidents y souscrivent pour leur qualité fonctionnelle, pour leur prix, ou par adhésion à la marque territoriale. Cette extension permet des économies d’échelle.

L’acteur institutionnel perd son leadership, pris entre les stratégies des partenaires industriels et le nouveau pouvoir des clients.

Si de nombreux territoires basculent dans ce nouveau modèle, d’autres restent en dehors, soit parce qu’ils tardent à l’intégrer et qu’ils en subissent l’impact, soit parce qu’ils choisissent de s’en démarquer explicitement, le jugeant nuisible à l’intérêt général. Les métropoles sont nettement plus concernées que les territoires ruraux, toutefois certaines régions développent des plateformes et infrastructures qui rendent cette stratégie possible pour les petites collectivités.

Qui est concerné ?

  • Les villes et collectivités territoriales, confrontées depuis plusieurs années à la montée des services numériques et des questions de données, et aujourd’hui aux propositions de "smart cities".
  • Les habitants, qui voient leurs critères de choix évoluer fortement : explosion des distances domicile-travail, précarisation de l’emploi des jeunes et des seniors, disparités des services publics selon les territoires, etc.
  • Les innovateurs numériques, qui rivalisent d’imagination pour proposer des nouveaux services mais doivent progressivement s’affilier aux grands opérateurs de plateformes pour accéder aux marchés locaux.

Qu’est-ce qui change dans ce scénario ?

L’âge de l’accès s’étend aux territoires

  • Tous les services urbains et territoriaux sont aussi des services numériques, souvent délégués à des opérateurs privés. Des entreprises de taille mondiale proposent des bouquets "clés en mains" aux collectivités.
  • Qu’il s’agisse d’y accéder physiquement ou en ligne, les droits des habitants et des usagers des territoires (mobilité, information, énergie, services à la personne, éducation…) s’appuient désormais sur des comptes et des cartes.
  • Les "Conditions générales de ville" formalisent cette relation plus utilitaire et fonctionnelle aux territoires.

… Modifiant la relation aux territoires, la compétition, les clivages

  • La désaffiliation, les mobilités subies, les précarités foncières, trouvent des débouchés de sortie : à condition de bien exprimer son besoin, on trouvera toujours "territoire à son pied".
  • La course à la compétitivité des territoires s’exacerbe, mobilise tous les leviers (marketing, numérique,…) et agrège tous les champs, poussant chaque territoire à éditorialiser ses atouts et à enrichir ses services.
  • Les droits d’accès aux ressources du territoire se différencient. De nouveaux clivages émergent entre usagers des services de base et usagers "premium", entre territoires haute qualité et territoires premier prix.

…Imposant une nouvelle gouvernance, de nouveaux équilibres

  • Les rôles se redistribuent entre des acteurs publics qui peuvent perdre en légitimité, des acteurs privés souvent en position d’oligopoles, et des acteurs collectifs qui peuvent être associés, subissants ou indignés.
  • Le territoire "quantifié" par les données est au coeur de la gouvernance.
  • Les règles communes sont à réinventer : espaces publics privatisables ou non, espaces d’expression, liberté de circulation, sécurité publique numérique, prise en compte des disparités…

Raisons de douter

Ce qui est le plus incertain n’est pas l’émergence de ce scénario, mais sa généralisation. Cependant :

  • Dans les territoires à forte culture commune, les transformations sont longues et ne correspondent pas toujours aux intentions des "managers territoriaux". L’enracinement, l’attachement au territoire, sont des caractéristiques anthropologiques, pas seulement des survivances de l’histoire.
  • La résistance des agents publics, des élus et des acteurs soucieux de l’intérêt général sera forte, même si la disparité de moyens avec les grands opérateurs la rendra difficile à tenir.
  • La diversité des acteurs et des intérêts en présence sur chaque territoire (en particulier urbain) pourrait rendre les stratégies de spécialisation à la fois moins durables et moins lisibles que prévu.

Signaux à surveiller

  • Le développement des titres d’appartenance (cartes, NFC, comptes territoriaux en ligne,…)
  • Les projets de "villes intelligentes" et la nature des partenariats qui seront noués entre territoires et opérateurs privés.

Qui annonce une telle rupture ?

  • Datar, "Territoires 2040", scénarios associés aux systèmes spatiaux "Les systèmes métropolitains intégrés" et "Les espaces de développement résidentiel et touristique".
  • Songdo International Business District (Corée), le plus grand projet urbain au monde développé par un consortium privé, qui cible les cadres des multinationales.
  • Walt Disney et son "Prototype expérimental d’une communauté du futur" (devenu un simple parc d’attraction, Epcot).

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MORE ON

http://fing.org/?Secessions-territoriales&lang=fr

http://www.internetactu.net/2012/02/28/questions-numeriques-2012-2012-le-temps-des-ruptures-22-le-point-de-vue-des-entrepreneurs-et-createurs/

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