GEOGRAPHIE HUMAINE

La géographie du terrorisme maritime

ECHOGEO

by Hugues Eudeline

crédit photo dominique milliez
 

Une planète océane

Les océans couvrent plus de 70 % de la surface du globe terrestre. Milieu hostile et exigeant, la mer demande au marin des capacités professionnelles spécifiques. En faisant abstraction des distances, ce que permet en partie le progrès technologique, elle constitue la frontière commune qui sépare mais qui, paradoxalement, relie aussi entre eux tous les pays ayant une façade maritime. En ce sens, elle est la voie privilégiée d’accès qui relie quatre-vingts pour cent des pays du monde. Espace de passage et non de vie, elle n’appartient en propre à personne. « La haute mer est ouverte à tous les États, qu’ils soient côtiers ou enclavés dans les terres».

Essentiellement parcourus par des professionnels avertis, pêcheurs, marins marchands ou d’États, les océans sont mal connus. Pourtant, il n’est qu’à constater les chiffres pour comprendre leur importance géostratégique sans cesse croissante. Quatre-vingts pour cent des populations vivent à moins de 100 milles nautiques (185 km) des côtes et 90 à 95 % des marchandises échangées dans le monde transitent par voie maritime. Malgré le développement des moyens de transport terrestre et aérien, la part du trafic maritime ne cesse de croître ; elle a été multipliée par cinq en quarante ans. Les 50 000 navires qui en sont les vecteurs constituent des cibles de choix pour pirates et terroristes.

La spécificité de la violence maritime

Des menaces permanentes et diffuses

La mer, res communis – chose commune – mais également res nullius – qui n’appartient à personne – est par nature un espace de liberté. Ce statut et son immensité en font un espace propice aux violences de tous ordres. Elles vont des atteintes à l’environnement (pêche illégale, pollutions maritimes) aux conflits armés en passant par les différents types de trafics (déchets toxiques, contrefaçons, alcool, tabac…) et l’immigration clandestine par voie de mer.

Le temps de conflit, contrairement à la guerre sur terre, aucune ligne de front ne sépare les combattants sur mer. Qui plus est, neutres et belligérants se croisent dans les mêmes eaux, chacun poursuivant ses propres activités indépendamment des autres. Plus généralement, rien ne distingue les navires susceptibles de se livrer à des activités irrégulières tant qu’ils conservent un comportement innocent.

La piraterie et le terrorisme maritime sont à la charnière des activités criminelles et des actes de guerre. Tous deux visent des cibles du domaine maritime et font appel à des modes d’action similaires demandant de bonnes compétences nautiques.

Les deux activités semblent pourtant antinomiques par nature. La motivation du pirate se limiterait à la satisfaction financière d’un besoin privé. Celle du terroriste serait altruiste et destinée à atteindre des objectifs purement politiques, religieux ou idéologiques.

La piraterie, une tradition millénaire

La piraterie est une activité aussi ancienne que la navigation. Sévissant sur de nombreuses routes maritimes, elle se développe particulièrement à partir des côtes les plus pauvres et prend des formes différentes suivant la région où elle est pratiquée. L’attraction de cette alternative économique pour les populations littorales est souvent accentuée par la faiblesse concomitante de l’autorité d’États aux budgets limités. Historiquement, la piraterie n’a réellement connu d’éclipse que pendant une brève période d’un peu plus d’un siècle, correspondant à l’établissement des grands empires coloniaux. L’extrême centralisation qui en résulta permit de disposer des forces et des organisations nécessaires pour lutter efficacement contre les pirates sur mer mais également dans leurs sanctuaires. Après la décolonisation, les nouveaux États, souvent en voie de développement, ne disposent pas des budgets nécessaires à l’entretien d’une marine et de forces de gardes-côtes capables d’assurer la sûreté de leur domaine maritime. La tâche est immense, en particulier dans les archipels comme les Philippines qui comprennent plus de 9 000 îles ou l’Indonésie qui en compte 17 000.

Les difficultés économiques, la faiblesse de l’opposition et l’abondance des opportunités incitent souvent les populations côtières à renouer avec une activité traditionnelle.

La piraterie sévit actuellement essentiellement dans le golfe de Guinée, autour de la corne de l’Afrique et en Asie du Sud-est.

Le terrorisme, une nouvelle forme de guerre

Il n’existe pas de définition universellement partagée du terrorisme. Chaque pays lui donne une acception propre en fonction de son histoire. A titre d’exemple, dans le cadre des guerres de libération, des rebelles qualifiés de terroristes par la puissance dominante deviennent souvent des libérateurs une fois l’indépendance acquise.

Le colonel Trinquier (Trinquier, 1961), qui étudie les guerres d’Indochine et d’Algérie, qualifie le terrorisme d’arme de guerre nouvelle. En fait, plutôt que d’une arme, il s’agit d’un moyen au service d’objectifs politiques précis (dans les cas précédents, l’accession à l’indépendance). Carl von Clausewitz rappelle que « l’intention politique est la fin recherchée, la guerre en est le moyen, et le moyen ne peut être conçu sans fin.» [Clausewitz, 1832 (1989)]. Pour illustrer la nécessité d’utilisation extrême de la force, il affirme « celui qui recourt (à la violence physique) sans pitié et ne ménage pas le sang prendra avantage sur celui qui y renâcle » [Clausewitz, 1832 (1989)]. Le concept de terrorisme s’inscrit en tout point dans cette approche ; c’est bien une forme de guerre, au même titre que la guérilla. C’est même la plus répandue depuis soixante ans.

Cette approche donnerait raison à ses tenants qui revendiquent la légitimité de leurs actions. Mettant en œuvre une stratégie ciblant les populations, centre de gravité des régimes démocratiques, le terrorisme est rejeté par les conventions internationales et le droit des conflits armés qui cherchent à encadrer l’usage de la violence. Il n’est donc pas surprenant de constater que ceux qui y ont recours massivement sont aussi ceux qui transgressent les règles édictées par un ordre international qu’ils voudraient abattre pour y substituer le leur. Les comprendre est donc un préalable indispensable pour pouvoir les combattre efficacement. Il faut pour cela se placer dans leur propre référentiel de valeurs, politique et religieux. Cette forme de guerre devenant la règle, l’expression de conflit asymétrique perd toute signification à moins de ne pas vouloir s’organiser en conséquence.

Pour déstabiliser les opinions publiques et contraindre les instances de décisions, les terroristes disposent de deux modes d’action complémentaires. Le plus opérant au plan médiatique consiste à commettre des attentats dirigés directement contre les populations locales. Le plus insidieux mais aussi le plus efficace dans le long terme cible l’économie. Le premier, l’action directe, peut être qualifié de « tactique » ; son impact est limité dans le temps et dans l’espace. Le second atteint indirectement mais de façon durable des populations entières dans leur niveau de vie. C’est un terrorisme de portée stratégique.

Le terrorisme « tactique » est bien connu. C’est celui qu’a étudié le colonel Trinquier. Il est destiné à obtenir le soutien des populations locales par la coercition.

Pour le « terrorisme stratégique », nous reprendrons la définition proposée dans un article publié dans la Revue de la défense nationale.

Menaces ou actes de violence perpétrés en perturbant les infrastructures et les flux d’échanges interrégionaux ; en créant et en maintenant un état latent d’incertitude économique, en vue de déstabiliser durablement les populations de façon à atteindre des objectifs politiques. (Eudeline, 2009)

Il s’agit cette fois d’une stratégie dirigée contre le libre échange. Elle gagne en efficacité avec la montée en puissance de la mondialisation et l’accroissement des flux de biens. En cela, elle s’inscrit en droite ligne des théories stratégiques maritimes de Julian S. Corbett ou de la Jeune École de l’amiral Aube. Pour le premier, « La méthode prioritaire par laquelle nous utilisons notre victoire ou prépondérance sur mer pour peser sur la population ennemie afin d’imposer la paix est la capture ou la destruction des biens de l’ennemi, privés ou publics » (Corbett, 1911 (1988)). De façon similaire, la seconde identifiait comme centres de gravité la population et l’économie adverses. Elle préconisait la guerre au commerce.

La réalité du terrorisme maritime

Le terrorisme maritime combine les deux composantes, tactique et stratégique, dans le domaine maritime. Il s’exerce d’abord contre les navires et les infrastructures portuaires, touristiques ou industrielles. Il vise également les bâtiments de guerre auxquels leur puissance de feu et leur statut juridique confèrent le caractère de cibles emblématiques.

crédit photo DR

Méconnu en Europe, il s’est jusqu’à présent surtout manifesté sur les mers d’Asie. C’est au Sri Lanka qu’il a atteint sa pleine maturité opérationnelle. Les Tigres tamouls (non musulmans) du LTTE ont en effet développé une panoplie de modes d’action particulièrement innovants. Parfois accompagné d’un soutien direct (formation, entraînement, livraison d’armes …), leur exemple a été largement imité par les groupes islamistes en Asie du Sud-est (en particulier aux Philippines et en Indonésie) ainsi qu’autour de la péninsule arabique. D’autres groupes se développent et sont à différents degrés de développement. C’est le cas de l’Armée de libération du Béloutchistan ou du MEND dans le golfe de Guinée dont l’activité a fait chuter la production pétrolière nigériane de 2,6 millions de barils par jour en 2006 à 1,76 actuellement.

Les organisations terroristes actives ayant annoncé, préparé ou exécuté des actions maritimes sont en nombre relativement limité.

Les groupes sans connotation religieuse :

  • LTTE – Liberation Tigers of Tamil Eelam – organisation locale au Sri Lanka

  • MEND – Mouvement pour l’Émancipation du Delta du Niger – organisation régionale agissant essentiellement au Nigeria.

  • BLA – Armée de libération du Baloutchistan – qui a une implantation régionale, à cheval sur l’Afghanistan, le Pakistan et l’Iran.

Les groupes palestiniens :

  • FLP – Front de Libération de la Palestine

  • Hamas implanté régionalement au Liban et dans la bande de Gaza

  • Hezbollah, mouvement chiite lié à l’Iran et fortement implanté au Liban

al-Qaïda et les groupes d’Asie du Sud-est qui lui sont affiliés :

  • Al-Qaïda (la Base), seul groupe ayant une implantation mondiale

  • ASG – Abu Sayyaf – a une implantation locale aux Philippines

  • GAM – Gerakan Aceh Mardeka – sur l’île de Sumatra en Indonésie

  • JI – Jemaah Islamiah, implantée en Indonésie et agissant dans tout le Sud-est asiatique

  • MILF – Moro Islamic Liberation Front – et MNLF – Moro National Liberation Front – des Philippines

  • RSIM – Rajah Soleiman Islamic Movement – aux Philippines.

Pour être exhaustif, il faut également ajouter les mouvements narcoterroristes comme les FARC colombiennes qui utilisent la mer pour le trafic de stupéfiants mais évitent d’y commettre des actes de violence.

Le Liberation Tigers of Tamil Eelam (LTTE)

Au nom de la défense des Tamouls de l’île de Ceylan à majorité cinghalaise, une guerre de libération engagée en 1973 a mis le pays à feu et à sang (70 000 morts). Le Sri Lanka a repris le contrôle de la totalité de son territoire en mai 2009.

Les Tigres tamouls compensent leur infériorité technologique en pratiquant des attaques suicides à partir de 1987. C’est l’unité dévolue au combat en mer, lesBlack Sea Tigers, qui est la plus nombreuse et la plus active. En juillet 2008, le LTTE annonce que 254 des 356 commandos suicides morts en action depuis le premier attentat, soit plus de 70 %, faisaient partie de la composante navale. 76 de ces Black Sea Tigers étaient des femmes. Ils réalisent le 12 juillet 1990, contre le bâtiment de guerre sri lankais SNLS Edithara, la première attaque au monde effectuée par embarcation suicide.

crédit photo DR

Composé d’îliens comprenant parfaitement l’importance de la mer, le LTTE a privilégié sa composante navale, les Sea Tigers, et en a fait une véritable « marine nationale » aux moyens équilibrés. La composition de sa branche logistique navale (Sea Pigeons) était estimée comprendre onze cargos et pétroliers en mars 2000. Le mouvement qui avait mis en danger l’Etat pendant plus de trente ans succombe, exsangue, six mois seulement après la mise en œuvre d’une stratégie de coupure des approvisionnements maritimes. Les opérations navales de recherche et de destruction des navires logistiques ont été menées brillamment par la marine sri lankaise qui, largement soutenue dans le domaine du renseignement par la marine indienne, a coulé les uns après les autres tous ces navires, souvent à plus de mille miles marins du territoire national. C’est le premier cas d’un mouvement terroriste dont la raison essentielle de la destruction est d’origine maritime.

Le terrorisme maritime en Asie du Sud-est

En Indonésie, le JI – Jemaah Islamiyah – est le groupe terroriste le plus violent. Créé en 1993, essentiellement implanté sur l’île de Java, il est actif dans toute la région et comprendrait un millier de militants. Son objectif politique est de créer une communauté islamique sud-est asiatique incluant l’Indonésie, la Malaisie, Singapour, Brunei ainsi que les régions du sud des Philippines, de la Thaïlande et du Cambodge. Le groupe ne dispose pas d’une division maritime dédiée mais utilise régulièrement la voie maritime pour rallier les camps d’entraînement situés pour la plupart sur l’île de Mindanao. Il les partage avec les mouvements philippins. À plusieurs occasions, en 1995 et 2001, il a effectué des repérages des activités navales américaines dans la base navale singapourienne de Changi. Faute de capacités maritimes efficaces, les attentats n’ont pu être effectués (Ministry of Home Affairs, 2003).

Trois groupes islamistes philippins pratiquent des opérations de terrorisme maritime. Ils agissent de façon coordonnée avec la Jemaah Islamiyah et sont associés à al-Qaïda.

  • Le MILF (Moro Islamic Liberation Front). Créé en 1981, il dispose de camps d’entraînement qu’il met à la disposition des autres mouvements de la région. Ramzi Youssef, membre d’al-Qaïda, y a enseigné. Le MILF est responsable de l’attaque à la bombe menée contre le ferry Our Lady Mediatrix à Ozamiz City le 25 février 2000. 52 personnes ont été tuées et 42 blessées.

  • ASG (Abu Sayyaf Group). Créé en 1991, il est particulièrement violent et actif. Il pratique l’extorsion de fonds, le rançonnement ainsi que le nettoyage ethnique par les massacres, le chantage et les viols. Basé sur l’île de Basilan, il a un noyau dur de 400 à 500 militants. Composé pour moitié de gens de mer, il dispose d’embarcations rapides. Certains de ses membres ainsi que quelques-uns du JI ont reçu une formation à la plongée autonome. Il a commis une dizaine d’actes de terrorisme dans le domaine maritime, dont l’attentat terroriste le plus meurtrier à la mer : l’attaque du Superferry 14 le 27 février 2004 qui causa la mort de 116 personnes. Elle a été précédée d’une demande de versement de 1 million de dollars américains à son armateur, l’Aboitiz Transport Systems Corporation, sous prétexte de le protéger dans les « eaux musulmanes ».

  • RISM (Rajah Suleïman Islamic Mouvement). Créé en 1998, il est uniquement composé de chrétiens convertis à l’islam. Ce groupe, très discret, est implanté dans l’île de Luçon. Un des deux auteurs de l’attentat sur le Superferry 14 en était membre.

  • Aucun attentat suicide n’a été signalé aux Philippines, bien que le RSIM en ait émis l’intention.

crédit photo dominique milliez

L’Armée de Libération du Béloutchistan

Le BLA (Belochistan Liberation Army) est un mouvement séparatiste régional. À cheval sur trois pays, l’Afghanistan, le Pakistan et l’Iran, il lutte pour la création d’un État indépendant. Soutenu par l’Inde en raison de son opposition traditionnelle au Pakistan mais également pour contrer la présence chinoise dans le port pakistanais de Gwadar, il a annoncé en 2008 son intention d’étendre son activité terroriste à la mer.

Les conséquences pourraient être particulièrement graves car la composante territoriale iranienne du Béloutchistan comprend la rive nord du détroit d’Ormuz par où transitent environ 40 % du trafic mondial de pétrole et 20 % de celui du gaz. Si des actions ponctuelles sont possibles, il est cependant peu probable, en raison des enjeux géostratégiques et des forces en présence, que la situation prenne de l’ampleur.

Le terrorisme maritime dans le golfe de Guinée

L’exploitation du pétrole dans le delta du Niger s’est faite au détriment des populations locales qui ont le sentiment de ne pas profiter des retombées économiques et souffrent des conséquences environnementales. À la suite de plusieurs mouvements non violents, le MEND (Mouvement pour l’Émancipation du Delta du Niger) s’est lancé dans la lutte armée en faisant sauter un oléoduc. L’impact des actions du groupe a été particulièrement sensible au plan économique. La production de pétrole du Nigéria, concentrée dans le delta du fleuve Niger, plafonne actuellement à 1,8 million de baril par jour contre 2,6 début 2006, alors que le huitième exportateur mondial rêvait de 4 millions de barils par jour en 2010.

Al-Qaïda et le terrorisme stratégique

Vers 1997, Ben Laden décide de privilégier l’attaque de l’économie mondiale en pratiquant un terrorisme stratégique. Les opportunités les plus nombreuses sont à l’évidence dans le domaine maritime.

  • le 12 octobre 2000 une embarcation chargée d’explosifs explose au contact de la coque de la frégate USS Cole, tuant, outre les deux shahîd7(terroristes suicides), 17 marins, et en blessant 39 autres. Le coût des réparations se serait élevé à 287 millions de dollars.

  • le 6 octobre 2002, le Limburg, navire récent à double coque, est attaqué de la même façon. Le pétrolier français s’apprête à accoster au port de Mina al-Dabah (Yémen) pour compléter sa cargaison. Le navire doit être abandonné. La perte est de l’ordre de 60 millions de dollars.

  • En novembre 2002, Abd al-Rahim al-Nashiri, l’ « émir de la mer » qui a organisé les deux attaques précédentes, est arrêté et emprisonné à Guantanamo. Il a en sa possession un dossier de 180 pages listant des « cibles maritimes pertinentes ».

  • Le 24 avril 2004, les plates-formes pétrolières irakiennes d’al Basrah (ABOT) et de Khawr al’Amaya (KAAOT) sont attaquées pour la première fois par trois embarcations suicides.

Le dossier d’al-Nashiri n’a pas été rendu public. Seule sa taille laisse augurer de l’ampleur du plan d’attaque des objectifs maritimes. Un certain nombre d’arrestations de membres d’al-Qaïda préparant des attentats à Panama (2001), en Méditerranée orientale (2001 et 2002) ainsi qu’à Djibouti et Gibraltar (2003) confirment l’intention du mouvement d’agir sur tous les océans.

Attentats terroristes islamistes

Les liens du terrorisme avec la criminalité

Pouvoir disposer de sources de financement fiables, discrètes et abondantes est une des bases du succès. L’argent est le nerf du terrorisme comme il est celui de toute autre forme de guerre.

Les besoins de financement du terrorisme

Le financement répond à deux grandes catégories de besoins des mouvements. Il leur faut des fonds pour couvrir d’une part les coûts des actions terroristes, d’autre part les frais de fonctionnement des organisations.

Une étude du Groupe d’Action financière (FATF, 2008) mis en place par l’OCDE estime à 10 000 US $ le coût de l’attaque de la frégate USS Cole menée le 12 octobre 2000 dans le port d’Aden par al-Qaïda. Cette somme est modeste rapportée à l’effet obtenu.

En revanche, les besoins nécessaires à l’entretien d’un groupe important pour développer et maintenir l’infrastructure ou promouvoir l’idéologie requièrent des rentrées de fonds d’un autre niveau. C’est le cas du LTTE qui entretenait une véritable force armée constituée d’une marine, d’une aviation et d’une armée de terre. C’est également vrai pour al-Qaïda qui est présente sur tous les continents. Des structures financières très élaborées sont alors nécessaires.

Des modes de financement diversifiés

Le tableau ci-dessous récapitule les 4 principaux modes de financement. Un cinquième, la cybercriminalité, est peu utilisé en raison des risques importants de contre-détection de la part des pays technologiquement avancés. Tous sont plus ou moins largement pratiqués en fonction du degré de sophistication des mouvements. L’autofinancement d’origine criminelle l’est systématiquement.

Sources de financement

Type d ’activité

Intérêt pour la source

Nature de l’implication de la source

Intérêt pour les terroristes

Soutien par un Etat sponsor

Génération,
et mouvements
des fonds

- Guerre par procuration

- Limitation des coûts et des risques

Volontaire

Revenus assurés

Soutien populaire

Génération, conservation
et mouvements
des fonds

- Remplir un devoir religieux  ou communautaire (diaspora)

- Support direct ou involontaire à la cause

Volontaire,
forcé
ou

involontaire

- Simplicité d’acquisition

- Anonymat des sources, des montants et des circuits

Entreprenariat  (Société légale)

Génération, conservation
et mouvements
des fonds

Implication directe dans la cause

Volontaire,
sans connaissance approfondie des tenants et aboutissants

- Activité légale

- Paravent pour les activités terroristes

- Blanchiment d’argent

Activités criminelles

Génération
et mouvements
des fonds

Subie

- Complément de revenus en fonction des besoins

- Autonomie de décision

Les activités criminelles permettent la génération de capitaux et leurs mouvements. Elles offrent l’avantage de pouvoir être décentralisées au niveau des cellules locales et ainsi de maintenir un cloisonnement strict. Elles couvrent, par exemple, les attaques de banques, les différents trafics – or, pierres précieuses, drogues, êtres humains… – l’extorsion, le chantage à la protection, les fraudes aux cartes de crédit.

Il n’y a, pour ainsi dire, pas de méthode susceptible de collecter des fonds qui n’ait été utilisé par les mouvements terroristes. À titre d’exemples, le LTTE a effectué des attaques de banques au début de son existence et a pratiqué la fraude aux cartes de crédit ; le groupe Abu Sayyaf pratique systématiquement l’extorsion de fonds et la prise d’otages ; al-Qaïda, soupçonnée de faire du trafic de drogues, a financé les attentats de Bali avec des fraudes à la carte bancaire et des vols. Le 20 mai dernier, un communiqué de l’AFP annonce l’arrestation par la police espagnole de 13 délinquants présumés, soupçonnés de financer le terrorisme islamiste en Algérie. Ce « groupe se consacrait au vol et au trafic de drogue », selon le ministère de l’Intérieur.

En raison de la multiplicité des opportunités et de la moindre exposition, la plupart des activités criminelles sont menées à terre. Les navires dont disposent les grands groupes terroristes sont également utilisés. Ceux du LTTE l’ont été pour les différents trafics qu’il pratiquait, et en particulier le transport d’armes au profit d’autres groupes (dont la Jemaah Islamiyah en Indonésie et aux Philippines) ainsi que l’immigration clandestine vers l’Europe. Al-Qaïda est créditée d’une flotte de 30 à 300 navires utilisée de la même façon que celle des tigres tamouls. La simple incertitude quant au nombre réel met bien en évidence la difficulté à contrôler le trafic maritime.

Recherche de justifications du recours aux activités criminelles

Le recours à des activités criminelles peut surprendre de la part de terroristes que le professeur Boris Cyrulnik, dans une conférence prononcée à l’Ecole Militaire de Paris le 17 novembre 2008, estime « aujourd’hui être plus proches de l’idéalisme passionné que de la pathologie mentale ». Ils adhèrent donc à des valeurs morales ou religieuses qui devraient les écarter du crime. Cette transgression s’explique par leur environnement quotidien. Ils vivent dans la clandestinité, comme les criminels. Ils les côtoient en permanence et utilisent les mêmes filières pour s’approvisionner en armes. Comme eux ils font usage de la violence et refusent la juridiction et la protection d’un État. Cette communauté de besoins les rapproche.

Le cas des terroristes islamistes est particulier. Leur attachement à un islam rigoriste devrait leur interdire toute activité proscrite par le Coran, comme le vol. Les idéologues extrémistes ont contourné l’obstacle de deux façons, tout d’abord en proclamant « qu’il s’agit d’un mal nécessaire en vue d’accéder à un plus grand bien ». C’est le cas d’al-Qaïda et des groupes qui lui sont associés. D’autres comme les mouvements islamistes philippins ou indonésiens justifient également leur action à partir de la huitième Sourate du Coran « le butin ». Deux types de butin y sont décrits : le Ghanîma qui est le butin transportable à l’issue d’un combat armé et le Fay’ qui est toute prise faite sur un infidèle sans combat (Amir-Moezzi, 2008). Selon le Père Dan qui a écrit en 1649 une histoire de la Barbarie et de ses corsaires, les barbaresques pratiquaient le Ghanîma « … ils en partagent entre eux le butin, qu’ils appellent la Galima en leur langue » (Dan, 1649). D’après le colonel Muhammad Tito Karnavian, un responsable de la police indonésienne rencontré en août 2008, les mouvements islamistes actuels en Asie du Sud-est pratiquent systématiquement le Fay’. La répartition du butin, en l’occurrence le rançonnement et l’extorsion de fonds à des « infidèles », s’effectue selon des règles strictes : 25 % pour l’exécutant, 50 % pour l’organisation et 25 % pour les « pauvres ».

La collusion entre terrorisme maritime et piraterie est-elle possible ?

La piraterie est une forme de criminalité toujours localisée à des zones maritimes bien délimitées. Est-elle mise à profit par les terroristes ou risque-t-elle de l’être dans le futur ? Des études l’affirment, comme celle de deux responsables de l’Institute for the Analysis of Global Security (IAGS) et publiée dans la livraison de novembre/décembre 2004 de la revue américaine Foreign Affairs (Luft, 2004). Certains des faits avancés se sont depuis révélés douteux, voire inexacts. Une analyse rigoureuse impose de distinguer les mouvements locaux des groupes liés à al-Qaïda.

Les premiers opèrent dans des zones de piraterie historique, quasi coutumière. Les deux activités y sont souvent menées parallèlement par les mêmes acteurs. C’est le cas de la province d’Aceh dans l’île indonésienne de Sumatra, particulièrement éprouvée par le tsunami de 2004 où sévit le GAM – Gerakan Aceh Merdeka (Free Aceh Movement). Le mouvement a perpétré en 2002 au moins une attaque terroriste avérée. Elle était dirigée contre un ravitailleur de la compagnie Exxon Mobil. Il a été crédité d’autres actions comportant des demandes de rançon, mais pour lesquelles il a nié toute implication. Les analystes s’accordent à penser qu’il s’agit en fait d’actes de piraterie. Perpétrés dans la zone d’influence du GAM, ils sont probablement le fait de membres du groupe agissant pour leur propre compte. Dans le golfe de Guinée, il est également difficile de distinguer certaines opérations, comme le rançonnement des équipages pratiqué par le MEND, de la piraterie endémique dans la région.

crédit photo DR

La menace que fait peser le terrorisme stratégique pratiqué par al-Qaïda est d’une toute autre ampleur. Sa zone d’action est mondiale. L’approche opérationnelle est structurée et les cibles choisies le sont moins pour ce qu’elles représentent que pour l’effet induit sur l’économie. Souvent espacés dans le temps, les attentats qui le caractérisent paraissent dissociés, procurant une impression de fausse sécurité. Ce terrorisme s’inscrit dans la durée et dans l’espace. Une analyse méthodique est indispensable pour déterminer la nature des risques de collusion avec certains bassins locaux de piraterie.

La matrice d’analyse des menaces terroristes développée par l’International Centre for Political Violence and Terrorism Research (ICPVTR) de la Nanyang University de Singapour est bien adaptée à ce mode d’analyse. Elle considère trois facteurs:

  • les capacités du groupe terroriste en terme de ressources humaines et d’équipements,

  • les intentions, jaugées à l’aulne de ses dispositions idéologiques et de ses actions antérieures

  • l’opportunité définie par la vulnérabilité de la cible, la sûreté de l’environnement et la qualité de la base de soutien dont il dispose.

La menace est d’autant plus imminente que leur niveau est important.

 

LIRE LA SUITE

Hugues Eudeline (hugues.eudeline@gmail.com) est capitaine de vaisseau et consultant maritime et doctorant à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Il a récemment publié :
-Terrorisme stratégique, une menace sur mer. Revue de la défense nationale, p. 143-151, 1/3/2009.
– Terrorisme stratégique. La Baille, p. 14-15, Avril 2009
– Le terrorisme subaquatique, des Tigres tamouls à al-Qaïda. Marine, p.24-27,

2 réflexions sur “La géographie du terrorisme maritime

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