GEOGRAPHIE HUMAINE

UKRAINE : les villages se vident de leurs habitants

OUKRAÏNSKI TYJDEN

by Olena Dmytryk

DR
 

De plus en plus seuls au village

Pas de travail, pas de services publics, pas de distractions : dans les campagnes d’Ukraine, les villages se vident de leurs habitants. Seuls restent les plus âgés, qui tentent de joindre les deux bouts et comptent sur les résidences secondaires pour remettre un peu d’animation.

Je rencontre Bohdan, un jeune homme de 16 ans, à un arrêt de bus dans le village de Borodianka, dans la région de Kiev. Il a l’habitude de prendre le vieux bus qui, les bons jours, dessert la commune. Toute sa vie, il a pris le bus : d’abord pour aller à l’école, et maintenant dans un lycée professionnel où il apprend à conduire des tracteurs. Dans son village natal de Stara Bouda [au sud de Kiev] il n’y a pas d’école, et presque pas de jeunes. Privés des infrastructures les plus élémentaires, les habitants de la plupart des villages d’Ukraine n’ont pas le choix : il leur faut partir ou se contenter de survivre au jour le jour. Dans les environs de Stara Bouda, des hameaux entiers sont morts, ou presque.

Même le chauffeur de bus refuse d’aller jusqu’à Velyky Lis ou à Koblytsia, plus loin sur la route. Il explique que toute la population de Velyky Lis se résume à deux personnes âgées – les autres sont partis. Un de ses collègues le contredit : d’après lui, au contraire, les villages “morts” recommencent à donner des signes de vie. De riches Kiéviens viennent y construire des datchas, des villas, et même des boîtes de nuit. Malgré tout, il nous recommande de ne pas prendre le bus, qui ne dessert effectivement pas ces villages-là. Et si vous n’avez pas de voiture, alors, il faut faire le trajet à pied, au risque de dormir à la belle étoile.

A Stara Bouda, il n’y a pas de villas. Mais les habitants ne se plaignent pas – ils s’estiment heureux par rapport à ce que connaissent d’autres villages. Les anciens se souviennent qu’autrefois Stara Bouda était beaucoup plus important. Aujourd’hui, la commune ne compte plus que deux rues et quatre-vingts foyers. “Les jeunes fuient ; il n’y a pas de travail, alors les villages meurent. S’il y avait de bons salaires, les gens resteraient pour travailler”, se lamente Kolia, l’oncle de Bohdan. Depuis huit ans qu’il est installé ici, il a vu la population faiblement augmenter. Or, cette croissance n’est pas due aux enfants (ils sont rares dans les parages), mais à des gens venus d’ailleurs et aux propriétaires de datchas. “Les personnes âgées et les retraités s’installent chez nous. C’est tranquille, ici ; il y a un bois pas loin où les gens peuvent aller cueillir des champignons et des baies.” “Ils viennent pour l’argent, pas pour les baies”, l’interrompt sa femme, Halyna. Beaucoup de villageois vendent des champignons et des baies, tandis que d’autres inventent leurs propres solutions pour gagner un peu d’argent.

Mykola, le voisin de Kolia et d’Halyna, a ouvert l’unique boutique de Stara Bouda – moins pour en tirer profit que pour aider ses concitoyens. “Au moins, c’est bien que nous ayons une voiture. On peut aller acheter des marchandises. Mais une femme âgée, qu’est-ce qu’elle peut faire ? C’est pour ça que Mykola a ouvert sa boutique. Il a fait venir beaucoup de marchandises, et maintenant on a de tout”, déclare Kolia d’un ton approbateur. “Il y a de braves gens dans le village, assure Halyna, mais ils sont prisonniers de la vodka.” A Stara Bouda, on la dit rebouteuse, et les malades viennent la consulter depuis les villages voisins. Mais ni elle ni l’infirmière du poste de secours ne peuvent guérir le fléau de l’alcoolisme, auquel succombent indifféremment hommes et femmes. Du doigt, Halyna nous montre les maisons alentour : “Regardez ces maisons, on dirait des trous vides, à cause de la vodka. Ils gaspillent le peu qu’ils gagnent pour s’acheter à boire. Comment peuvent-ils continuer à vivre comme ça ?”

La mort de parents âgés, l’absence de soutien, le caractère saisonnier du travail agricole, le manque de confiance dans l’avenir, tout cela pousse les gens à se réfugier dans l’alcool. Les enfants de Stara Bouda ont coutume de rôder autour du club local, un bâtiment aujourd’hui sans portes ni fenêtres, mais qui bruissait autrefois d’activité. Alors les enfants rêvent de partir dans une ville, ou un plus grand village, où il y a des discothèques et des cinémas. Tom Pow, poète et photographe écossais, est familier de ces villages mourants, pour en avoir aussi vu en Espagne, en France, en Italie, en Allemagne et en Russie. Il veut les préserver et les ressusciter, au moins dans ses poèmes et ses photos. “Les villages meurent, dit-il. Sans raison d’exister, ils meurent toujours, et ce qui disparaît avec eux, c’est une myriade de visions du monde différentes.”

Les démographes sont cependant plus optimistes que les poètes. Ils parlent de “croissance inversée” pour décrire le phénomène de désertification.

LA SUITE

http://www.courrierinternational.com/article/2012/02/29/de-plus-en-plus-seuls-au-village

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