GEOGRAPHIE HUMAINE

Birmanie : L’Etat-Opium

DEMOCRATIC VOICE OF BURMA

by Francis Wade

L’armée birmane met régulièrement en scène des opérations de destruction de drogues saisies, comme ici en 2007 à Lashio, dans le nord-est du pays. photo AFP
 
 

A la mi-février, la police a fait une descente dans une maison de Tachilek, bourgade à la frontière avec la Thaïlande. Elle y a saisi 8,7 millions de comprimés d’ecstasy, sans nul doute destinés au marché thaïlandais. Le même jour, un responsable chinois faisait savoir aux médias qu’à la frontière sud-ouest de la Chine, dans la province du Yunnan, limitrophe des Etats birmans Shan et Kachin, les drogues de synthèse – dont les méthamphétamines – étaient en plein boom, tout comme les laboratoires les fabriquant.

La production de drogues dans cette région n’a jamais vraiment décliné depuis son âge d’or, au début des années 1990, quand la Birmanie était alors le premier producteur mondial d’opium. L’offre s’est simplement diversifiée. La quantité de stimulants de type amphétamine (amphetamine-type stimulants ou ATS) inondant désormais toute l’Asie du Sud-Est est si élevée que, d’après le spécialiste de la Birmanie Desmond Ball [professeur à l’Université nationale d’Australie], le pays pourrait aujourd’hui prétendre au titre de « plus gros narco-Etat au monde » si l’on cumule sa production de drogues de synthèse avec celle d’opium. En 2011, la Birmanie était le deuxième producteur d’opium de la planète après l’Afghanistan, avec 610 tonnes au total, mais probablement le premier en matière de méthamphétamines.

 

 

Et pourtant, c’est toujours l’opium qui occupe le devant de la scène. Mi-février, équipées de débroussailleuses spéciales, les autorités se sont rendues dans les montagnes de l’Etat Shan, suivies de près par des journalistes de l’agence de presse Reuters. L’objectif ? Donner un nouvel élan à la « guerre contre l’opium ». Mais ce genre de croisade masque le véritable problème. Vouloir débarrasser le pays de la culture du pavot, c’est bien – si toutefois ces efforts sont sincères, contrairement à ceux déployés par le passé. Mais s’attaquer à ce mal désormais secondaire, voilà qui fait fatalement diversion. « Où donc est passée la guerre contre la méthamphétamine ? » est-on en droit de se demander face à l’ampleur de la production actuelle. La question est sans conteste plus pressante.

 

 

Si certains membres du gouvernement cherchent réellement à mettre fin au trafic, les obstacles auxquels ils sont confrontés sont décourageants et touchent à l’essence même de la Birmanie « nouvelle » [celle en voie de démocratisation]. Le fossé le plus saisissant entre les beaux discours des dirigeants et l’état actuel des choses s’illustre par la collusion entre certains officiels et les trafiquants. L’an dernier, une enquête menée par l’organisation Shan Drug Watch a permis de découvrir qu’au moins 7 députés – tous issus du Parti pour l’union, la solidarité et le développement (USDP), actuellement au pouvoir – sont impliqués dans la production et la distribution de narcotiques.

A l’instar de beaucoup d’autres observateurs, Shan Drug Watch a noté une augmentation de la superficie destinée à la culture du pavot à l’est du pays. L’organisation ose aller où les enquêteurs des Nations unies rechignent à s’aventurer : sur le terrain de la collusion entre autorités et trafiquants. Et c’est on ne peut plus flagrant aujourd’hui pour le marché des méthamphétamines, où les milices soutenues par le gouvernement jouent, semble-t-il, un rôle de plus en plus central. Selon le journaliste Joshua Kurlantzick, l’armée birmane est « étroitement liée à l’exportation de drogues vers la Thaïlande et le Laos. Les militaires aident les trafiquants à franchir les check-points et à échapper aux raids menés par les forces thaïlandaises et les unités de la Drug Enforcement Administration [DEA], l’agence antidrogue américaine. »

 

 

La perquisition de février dernier – et les 8,7 millions de cachets d’ecstasy saisis – donnera sans doute satisfaction à la Thaïlande en lui montrant que les autorités birmanes ne restent pas les bras croisés. Mais ce genre d’action coup-de-poing pourrait bien, en fin de compte, n’être qu’une goutte d’eau dans la mer. Certains spécialistes estiment qu’en Birmanie la production annuelle de métamphétamines est susceptible, dans un avenir proche, de dépasser le milliard de comprimés. Et, comme s’en inquiète Kurlantzick, les accords de cessez-le-feu conclus avec les minorités ethniques offrent à ces dernières des avantages inédits, « notamment des délais plus longs au cours desquels leurs combattants peuvent se livrer à des activités de trafic de drogue sans guère d’intervention des autorités. »

Ajoutons à cela que le trafic est de toute évidence toléré par les plus hautes instances du pouvoir et soutenu par des membres du Parlement – vu par l’Occident comme un forum démocratique naissant -, et l’on obtient le résultat inverse de ce que la « guerre contre l’opium » prétend atteindre : une industrie nationale de la drogue qui, bien loin d’avoir disparu, se retrouve au contraire institutionnalisée. Alors, se focaliser sur l’opium n’a-t-il pas simplement pour but de nous détourner du véritable problème, celui du trafic des méthamphétamines, dans lequel, à l’évidence, trempe le gouvernement du président Thein Sein ?

Graphique de la production de drogues en Birmanie

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