GEOGRAPHIE HUMAINE

Guyane Française : Questions sur la frontière, les institutions face aux usages spontanés

GEOCONFLUENCES   ENS-LYON

by Valérie Morel et Sylvie Letniowska-Swiat

photo : dominique milliez

Le Maroni, fleuve frontière partagé sur 520 km par la Guyane française et le Surinam, est générateur de sens et de paradoxes dans les pratiques et les représentations des constructions territoriales et aussi dans la définition d’un espace frontière à plus d’un titre. Entièrement situé en domaine forestier tropical ce territoire concerne les communes de Maripasoula, Papaïchton, Grand-Santi, Apatou, Saint-Laurent du Maroni Mana et Awala-Yalimapo, côté français et les deux districts de Sipaliwini et de Marowijne côté surinamais. Cet entre-deux fluvial est caractérisé par la présence d’aires protégées françaises (le Parc naturel régional de Guyane, le Parc national amazonien (voir l’article de ce dossier consacré aux« frontières externes et les limites internes en Guyane », juin 2010) et surinamaises (la Réserve naturelle de Galibi et celle de Wane-kreek). La population du bassin Maroni a explosé ces dix dernières années, modifiant profondément l’organisation de ce territoire refuge longtemps sous-peuplé. Entre 1999 et 2009, la population a augmenté de 94% côté français passant de 31 948 habitants en 1999 à 61 474 habitants en 2009 (Insee, 2011). Côté surinamais, le flou statistique fait loi (encadré infra).

« Waisman est né à Saint-Laurent il y a vingt ans. C’est un enfant du Maroni, au sens large du terme, c’est-à-dire qu’il ne fait pas de distinction entre les deux berges du fleuve frontière, à l’image de tous ses frères et sœurs Ndjuka. Mais « Waisman est français », précise-t-il en souriant » (France-Guyane, mercredi 26 mai 2010, p.7). Cette phrase, relevée dans le quotidien France-Guyane présentant le chanteur rasta Waisman en annonce du concert qu’il donna le 19 juin 2010 pour la Fête de la musique à Grand-Santi révèle toute la complexité de l’espace Maroni. En effet, ni les structures spatiales, ni les représentations sociales, ni les pratiques économiques ne concordent avec un quelconque territoire institutionnel.
L’espace Maroni n’est pas exclusivement un espace frontière. Si chacun s’accorde à dire que la dichotomie rive surinamaise et rive française est résolument dépassée, l’émergence de ce bassin de vie se nourrit aussi de la confrontation des rapports socio-spatiaux et administratifs variés et différenciés construits par une multitude d’acteurs sur chaque rive du Maroni. Un espace hybride se dessine, au sein duquel les notions d’État et de frontière se dissolvent à la faveur de complémentarités entre territoires.
Les auteurs lisent, décrivent et expliquent le fonctionnement de cet espace (Piantoni, 2002, 2007, 2009 ; Calmont, 2008). Chacun avec ses mots et ses outils participe à une meilleure appréhension des dynamiques qui structurent le bassin de vie du Maroni. Le bassin fluvial transfrontalier du Maroni s’est construit comme un territoire spécifique reposant sur des logiques communautaires des groupes Marrons [2] depuis le XVIIIe siècle. Cette dynamique de peuplement a inscrit des frontières dans l’espace mais ces dernières sont transversales et ethniques et non parallèles et étatiques. Le positionnement de ces frontières identitaires est calé dans l’espace sur les sauts [3] qui segmentent le cours de Maroni (document ci-dessus).

Le bas Maroni se développe sur l’espace estuarien du fleuve éponyme et regroupe, côté français, les communes d’Apatou, Saint-Laurent du Maroni, Mana et Awala-Yalimapo ; côté surinamais le district du Marowijne (municipalité d’Albina) et une infime section du district de Sipaliwini. Cet espace est, d’une part, un espace à enjeux en termes de santé publique et de coopération policière et, d’autre part, un espace privilégié d’exercice de prospective, dans les domaines du transport (infrastructures routière, aérienne, maritime et fluvial), de l’éducation et du tourismepour les acteurs non seulement locaux mais aussi nationaux, européens et internationaux. En 1999, le Surinam est entré dans la Zone de solidarité prioritaire (Zsp) [4] définie par le gouvernement français. L’Agence français pour le développement (Afd) ou encore le Fonds français pour l’environnement mondial (Ffem) sont les principaux moteurs des actions de coopération. À l’échelle internationale, l’Union européenne (UE), la Banque interaméricaine de développement, les agences des Nations Unies (Pnud, Unicef) et le Fonds mondial contre le VIH, la tuberculose et la malaria sont les principaux bailleurs de fonds des actions de développement au Surinam.

Cette contribution propose de mettre en évidence l’émergence d’un objet géographique : le tri-pôle Saint-Laurent du Maroni–Apatou–Albina. Cet espace hybride aux interdépendances spontanées traduit la nécessité d’un dépassement de la dichotomie rive française/rive surinamaise. Il se situe à la croisée de dynamiques institutionnelles, économiques et culturelles et demeure difficile à caractériser. Nous nous proposons ici d’aborder les structurations territoriales d’un tel espace frontalier en interrogeant notamment, le degré de discontinuité et/ou d’interface associé à la frontière.

L’espace laurentais : un centre et une périphérie

L’espace laurentais, par sa structure, son positionnement géographique et son histoire s’insère dans une logique territoriale qui s’articule tout autant autour des notions de périphéricité, que de marge, ou d’intégration locale. Dans un fonctionnement parfois presque déconnecté de l’aire centrale cayennaise, Saint-Laurent est, en effet, tout à la fois une marge et un centre. Confins de l’Europe, marge au sein de la Guyane, éclipsée par Cayenne et reléguée dans une périphérie occidentale qui ne focalise que peu l’attention de l’État, plus occupé à l’est avec le voisin brésilien. Centre de son aire locale, du fleuve Maroni et de son bassin versant englobant tout à la fois la rive française et la rive surinamaise. Cette position ambivalente place Saint-Laurent dans des logiques d’organisations territoriales complexes, parfois « schizophrènes » entre l’échelle des jeux institutionnels français et surinamais et l’échelle des pratiques individuelles toutes imprégnées de la complexité culturelle locale et de l’interdépendance des deux rives dans l’articulation et le fonctionnement du territoire du quotidien des populations riveraines.

À Saint-Laurent, quelques personnages prestigieux ou politiques locaux ont donné leur nom aux différents collèges de la ville : Albert Londres, Eugénie Tell-Eboué ou encore Paul Jean-Louis. Les derniers collèges édifiés, faute d’un baptême plus attrayant sont numérotés : collège 4 construit en 2002, collège 5 construit en 2006 ou encore le Lycée professionnel de Saint-Laurent III en service depuis la rentrée 2009. Cette anecdote ne fait que traduire l’incroyable dynamique démographique de l’agglomération où l’on compte 25 écoles, 5 collèges et 3 lycées. Ces chiffres traduisent les besoins induits par la croissance démographique. Les 6-16 ans représentent 27% de la population totale de la Guyane mais 37% de la population laurentaise. Or les capacités de scolarisation restent insuffisantes, il manque des classes pour l’accueil d’enfants âgés de 12 à 16 ans non francophones et/ou qui n’ont jamais été scolarisés.

Avec, 33 707 habitants au 1er janvier 2006, Saint-Laurent-du-Maroni est la seconde ville de Guyane, derrière Cayenne et devant Kourou (documents ci-dessus). En dix ans, la population de Saint-Laurent a quasi doublé passant de 19 211 habitants en 1999 à 33 702 habitants en 2006 (Insee, 2011). Ce rythme de croissance devrait se poursuivre, on estime ainsi que la population de Saint-Laurent pourrait dépasser les 100 000 habitants à l’horizon 2020. Ce poids démographique confère à l’agglomération laurentine, à l’extrême marge ouest de l’espace guyanais, une position de tête de pont organisatrice du bas Maroni. Elle rayonne sur les communes fluvio-littorales de Mana et d’Awala-Yalimapo. Mais elle est surtout rattachée à la commune fluviale d’Apatou par une organisation en chapelet de Campu [5] plus ou moins pérennes qui se développent le long du fleuve et aussi par une route ouverte en 2010. Si Cayenne concentre la part la plus importante de la population guyanaise (28,2% au recensement de 2006), sur le dernier intercensitaire, 1999-2006, l’ouest guyanais et notamment le doublon Saint-Laurent/Apatou enregistre la plus forte croissance démographique de, respectivement, 7,3 et 8,4% par an.

Des pratiques transfrontalières anciennes en cours de renouvellement

Dans l’aire Maroni, c’est l’arrivée de jeunes femmes enceintes traversant le fleuve pour accoucher à l’hôpital de Saint-Laurent qui retient l’attention des autorités locales voyant dans cette mobilité la recherche de prestations sociales. On constate une forte dissymétrie de l’indice synthétique de fécondité des Surinamaises entre la rive française et surinamaise du Maroni. À Saint-Laurent, cet indice est estimé à 7,5 enfants par femmes, alors qu’officiellement, l’ISF surinamais plafonne à 2 enfants par femme pour 2009 (Hidair et Chicot, 2008). En 2006 on dénombrait à Saint-Laurent 500 naissances par des femmes « non comptées » (pour environ 2 000 accouchements pratiqués annuellement au Centre hospitalier de l’ouest guyanais / CHOG) et ce nombre est en croissance. Ce comportement illustre les pratiques et les mobilités qui animent la zone transfrontalière depuis des générations mais qui, dans leurs ressorts et leurs orientations actuelles utilisent pleinement les leviers du différentiel frontalier contemporain. Il est valable pour d’autres flux sanitaires : la population surinamaise franchit la frontière pour répondre à un besoin et une proximité de soins qu’offre le CHOG implanté à Saint-Laurent (AFD et al., 2011). La future ouverture de l’hôpital d’Albina ne résoudra pas la fréquentation du CHOG par les Surinamais, d’une part parce que le fleuve n’est pas considéré comme une frontière par les populations riveraines et, d’autre part, par ce que l’hôpital de Saint-Laurent n’est pas utilisé uniquement pour la qualité de ses soins mais aussi pour les avantages accordés aux enfants nés sur le sol français (allocations et droits scolaires et plus tard éventuellement sous certains critères la nationalité française) ainsi qu’aux patients bénéficiant d’une carte de « séjour pour soins urgents » [6] (par exemple la prise en charge d’un patient affecté par le Sida) qui permet à ses bénéficiaires de séjourner en Guyane. Si la pratique du bassin du Maroni unit les deux rives du fleuve depuis des générations, c’est bien la distance structurelle entre rive droite et rive gauche qui amplifie aujourd’hui les flux et explique en partie le contexte démographique de Saint-Laurent.

A SUIVRE SUR 

http://geoconfluences.ens-lyon.fr/doc/typespace/frontier/FrontScient10.htm

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