DECORTIQUAGES

Mondialisation : De l’entreprise symbole aux dérives de la finance et aux tentatives de régulation

 1. Définition, une proposition

La mondialisation, ce terme aujourd’hui à la mode, n’est pas un phénomène récent. Elle résulte de l’européanisation du monde, c’est-à-dire de l’expansion des nations européennes dans leur mouvement de conquête. Phénomène fondateur de la modernité occidentale, il n’est porteur d’aucun sens de l’histoire. En effet, la mondialisation implique l’explosion de nouveaux conflits entre ses différents acteurs (individus, Etats), et la quête de normes universelles qui instaurent un équilibre inédit entre le monde et ses régions.

Philippe Moreau Defarges

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2. L’entreprise au coeur de la mondialisation

La commission « Entreprises dans la mondialisation » présidée par Thierry Desmarest à l’Institut de l’entreprise a ausculté vingt cas concrets de mondialisation.

Quels sont les traits caractéristiques de ces expériences ? En quoi ces pratiques confortent ou non les craintes en matière de délocalisation? Peut-on aller jusqu’à dire que l’esprit dans lequel la mondialisation est abordée compte autant que la force des arguments économiques ? Pour tenter de répondre à ces questions – et à bien d’autres – une grille très classique a été utilisée depuis les motivations de la mondialisation jusqu’à ses effets induits. On peut en retirer trois grandes idées :

    • La mondialisation a des formes beaucoup plus variées que ce que laisse entendre sa réduction à la délocalisation. De ce fait, sa contribution au développement des pays émergents est diversifiée et significative ;
    • La mondialisation est bien souvent organisée en partenariat avec les entreprises locales et les pays d’accueil. De ce fait, les transferts de technologie, l’aide au développement des marchés et la formation de la main-d’oeuvre sont de véritables clés de réussite ;
  • La mondialisation ne peut réussir sans un profond respect des cultures et des civilisations. De ce fait, les programmes relèvent souvent d’un partenariat plus large que le simple contrat de services réciproques. Les engagements en matière d’aide sociale et/ou de protection de l’environnement sont significatifs de cet état d’esprit.

Ces études ne veulent pas dire plus que les faits. Elles peuvent montrer que progrès économique et progrès social peuvent encore fonctionner de pair.

Pourquoi les entreprises se mondialisent-elles ?

1. La modération des couts salariaux

2. Les contraintes de localisation (être près des sources de production : pétrole, mines, production de thé, tourisme…)

3. Le suivi des clients

4. L’élargissement des marchés

5. La diffusion de l’innovation commerciale

6. La pure opportunité

Quels sont les facteurs de production ?

1. L’apport en capital

2. La diffusion du progres technique

3. L’emploi

4. La qualification des emplois

5. La formation professionnelle comme outil de développement partagé

6. L’orientation client

Quels sont les effets induits de la mondialisation ? 

1. Des relations avec les Etats

2. Les effets de diffusion

3. Une responsabilité environnementale

4, Une responsabilité sociale

5. Une exigence éthique

Combattre les idees recues; 20 cas concrets

http://www.institut-entreprise.fr/fileadmin/Docs_PDF/travaux_reflexions/Notes_de_Institut/Pratiques_mondialisation.pdf

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3. Focus sur une entreprise symbole de la mondialisation : Coca Cola

En 1886 à New York des ouvriers construisaient la fameuse « Statue de la Liberté » loin de se douter qu’à 1300km de là, un autre grand symbole de l’amérique était sur le point de voir le jour.

John Styth Pemberton créateur du Coca-Cola

Né en 1831, John Styth Pemberton est pharmacien à Colombus ( Georgie). A la fin de la guerre de Sécession il s’installe à Atlanta, capitale de la Georgie, qui offre un marché important. Ses bénéfices augmentent à tel point qu’il créé sa propre entreprise : la « J.S Pemberton & Company ».

Aimant tester des formules médicinales il invente l’ancêtre du Coca Cola en voulant trouver un remède contre la grippe. C’est ainsi que né le « French Wine Coca », à base de coca, de noix de kola et de damiana (plante ayant des effets relaxants et aphrodisiaques). Pemberton se serait inspiré de la recette du vin Mariani ( vin corse), un mélange de vin de Bordeaux et de feuille de coca créé par le chimiste français Angelo Mariani en 1863. Cette boisson est vendue en pharmacie et Pemberton la considère comme un stimulant nerveux.

Le French Wine Coca

En 1885, la ville d’Atlanta interdit la vente d’alcool pendant une période provisoire suite à un référendum. Le défi de l’entreprise est alors de produire une boisson sans alcool originale. Pemberton créé donc une boisson sans alcool toujours à base de coca et s’associe avec un comptable ambitieux : Frank Robinson. Cette association serait à l’orgine de la naissance officielle de la marque Coca-Cola ainsi que de son logo et du début de la campagne publicitaire.

Les ventes décollent à partir du moment où l’on choisit de diluer le soda dans de l’eau gazeuse à la place d’eau plate. Les « Soda-fountain» (fontaines de soda) combinaient café, tea-room, pharmacie et confiserie. On en trouvait partout aux Etats-Unis : dans les théâtres, les gares, les grands magasins et même en plein air. A partir de 1886, elles vont distribuer le Coca-Cola. Il est vendu au verre au prix de 5 cents.

Une fontaine à soda

La compagnie est rachetée en 1887 par Asa Candler, homme doté d’un sens inné du commerce. A sa mort en 1888 Pemberton n’aura vendu que 3200 verres et ne connaitra donc pas le succès phénoménal de son invention.

Ambitieux, Candler parvint à transformer l’invention en véritable affaire grâce à une forte campagne publicitaire. Il distribue des bons gratuits pour initier les gens au Coca-Cola, fait installer chez les pharmaciens des horloges, urnes et calendriers ou encore des balances d’apothicaire portant tous la marque Coca-Cola. Il rebaptise l’entreprise «The Coca-Cola Company» en 1892. Les résultats espérés par Candler ne se font pas attendre puisque dès les premières années ses ventes annuelles atteignent jusqu’à 4 millions de litres vendus par an, ce qui est déjà conséquent pour une jeune entreprise.

Asa Candler

Il est décidé à inonder le marché des Etats-Unis comme il le dit lui même en 1895 : « A partir de maintenant, Coca-Cola se boira dans chaque état et territoire des Etats-Unis ».En 1915, l’Américain Samuelson dessine les contours de la célèbre bouteille Coca-Cola. Ce nouveau système permet un transport plus pratique de la boisson.

Première bouteille créée par Samuelson

L’entreprise de Candler

Depuis sa création, la recette complète du Coca-Cola demeure un secret soigneusement entretenu. Seules deux personnes auraient accès à la liste des ingrédients entrant dans sa composition et aux règles spécifiques de sa préparation. Elle serait détenue dans un coffre enfermé dans les sous-sols de la banque d’Atlanta et sa transmission suivrait les voix mystérieuses de la hiérarchie au sein de la grande société.

La recette a subi plusieurs changements d’importance. Il a fallu supprimer la cocaïne en 1903 ou encore modifier  l’adjonction de caféine car comme la cocaïne elle entraîne une dépendance au produit.

Robinson et Candler désignait les ingrédients grâce à des chiffres : n°1, le sucre ; n°2, caramel ; n°3, la caféine ; n°4, l’acide phosphorique ; n°5, la feuille de coca et la noix de kola ; n°6, le jus de citron ; n°8, la vanille ; n°9, la glycérine. L’ingrédient n°7 appelé « 7X » est un mystère. Certains pensent qu’il s’agit là d’un secret marketing, pour faire vendre, piquer la curiosité ou décourager la contrefaçon. Cependant il est encore aujourd’hui très recherché et très convoité par la presse. D’ailleurs très récemment, un journaliste américain a affirmé avoir découvert la recette secrète. (cf vidéo)
Si le Coca-Cola est aujourd’hui une référence en tant que «soft drinks» à travers le monde entier c’est grâce à une stratégie marketing formidable qui a permis de donner une image positive du soda. Grâce au rachat de la formule du soda par l’homme d’affaire Asa Griggs Candler, la boisson destinée à être un produit médical s’est commercialisée à grande échelle et «  The Coca-Cola Company » a pu prendre son envol.

Une consommation mondiale

En effet, aujourd’hui le Coca-Cola n’est plus ce simple médicament.

1°/ Le développement

Grâce à leur aide économique et militaire pendant les deux guerres mondiales, les Etats-Unis ont éveillé la curiosité des européens. Beaucoup se sont intéréssés à leur mode de vie original et nouveau. C’est ce qui a permi l’implantation de certains produits américains dans la culture européenne comme les chewing-gum ou le Coca-Cola.

Les années 70 et 80 ont vraiment été celles de la cocacolonisation du monde. Coca-Cola a su passer outre son image de médicament et devenir une boisson courante.

Mais l’idée qui a révolutionné le Monde du soda est celle des «cans» (en français canette) qui permit à Coca-Cola une vente dans les petits commerces afin de toucher de plus en plus de consommateurs. Cette canette aux couleurs rouges était a la base distribuée aux soldats pour leur consommation personnelle. Ici vous pouvez admirer la première canette de Coca-Cola :

Premiere canette de Coca Cola

Grâce à cette véritable colonisation Coca-Cola s’impose et domine le marché du soda. Cette carte montre les régions où la boisson s’est le plus étendue. Coca-Cola étant d’origine américaine sa puissance est flagrante sur tout le continent (Amérique du Nord comme Amérique du Sud), ce qui explique le nombre de consommations annuelles (Servings) par habitant. Les pays d’Europe sont eux aussi colonisés. Certains pays comme l’Espagne atteignent une consommation annuelle par habitant de l’ordre de celle des Etats-Unis (>250 servings !). Le Coca-Cola est aujourd’hui distribué à travers 200 pays dans le monde. C’est pourquoi nous sommes à même de parler d’une véritable colonisation du monde.

Grâce à cette formidable extension The Coca-Cola Company réalise un chiffre d’affaire à en faire frémir plus d’un : 23 Milliards de Dollars ! Soit l’équivalent du P.I.B. (Produit Intérieur Brut) de la Bulgarie. Mais l’enseigne ne compte pas s’arrêter là, c’est pourquoi son plan marketing est de plus en plus ingénieux.

2°) Un plan marketing ingénieux

Coca-Cola n’est pas la boisson non-alcoolisée la plus vendue au monde par hasard. La marque rouge et blanche a su acquérir une certaine notoriété et la conserver.

a) Les partenariats

Coca-Cola sponsorise des événements mondiaux comme les Jeux Olympiques depuis 1928, événement sportif mondialement connu. Mais ce n’est pas le seul. La firme multinationale américaine est le partenaire principal de la fameuse FIFA ( Fédération Internationale de Football Association). De ce fait, plus récemment, grâce à ce partenariat, Coca-Cola a pu étendre son emprise sur l’Afrique lors de la coupe du monde en Afrique du Sud. Cette expansion est notamment visible dans notre album photo « Coca-Cola en Afrique ». Grâce à ces évènements, la marque est mise en valeur par des affiches,des banderoles, des spots publicitaires, visibles par tous ceux qui suivent les compétitions à la télévision ou sur le net.

Publicté Coca-Cola pour la word cup 2010

Non pas pour finir mais pour citer un autre exemple, Coca-Cola a établi un nouveau partenariat (en 2009) avec une toute nouvelle compétition les Winter X Games Europe (une compétition de sports extrêmes consacrée aux disciplines d’hiver).

En résumé on remarque que Coca-Cola est partenaire de plus en plus de compétitions sportives. Pourquoi ?

D’une part ces événements sont retransmis dans le monde entier mais surtout, sont regardés et appréciés par les plus jeunes. Ces jeunes sont justement les principaux clients du groupe Coca-Cola.

b) les slogans

Le plan marketing Coca-Cola passe également par une constante évolution de slogan  qui a pour but de concerner au maximum le consommateur. En effet voici une liste de slogans ainsi que leur visée :

-la définition du produit à son lancement :  Great National Temperance Beverage (La grande boisson sobre), 1906

-l’idée de rafraichissement :  Pause and Refresh Yourself (Faites une pause et rafraîchissez-vous), 1924

-vanter les valeurs du produit :  Something More Than A Soft Drink (Plus qu’une boisson sans alcool), 1995

-les 100 ans de la boisson et son succès :  Always Coca-Cola (ToujoursCoca-Cola),1993

Open a Coke, Open Hapinness (Ouvre un Coca-cola, ouvre du bonheur), 2009

c) Diversité du produit

Pendant les années 80, époque des jambières, des bandeaux et de la folie du fitness, l’entreprise a du effectuer un changement dans sa production. De manière à répondre aux consommateurs désirant unCoca-Cola sans calories, le diet-coke est apparu. Depuis, l’enteprise ne cesse d’augmenter ses parts de marché en déclinant le produit original en produits dérivés pour répondre aux demandes multpiples des clients.

C’est ainsi que ce sont développés le Coca-Cola zéro, lemon, vanille, le Coca-Cola black ou sans caféine etc.. On compte plus d’une trentaine de Coca-Cola différents. Grâce à cette diversité, le consommateur dispose d’un choix plus large et désire tester les tout nouveaux produits.

Le Coca-Cola black

Coca-Cola Cherry

Cette société ne cesse de progresser et ne laisse vraiment rien au hasard

Le rejet de l’Amerique et de Coca Cola

Les Etats-Unis, grande puissance mondiale et membre de la triade, influencent  par leur domination mondiale. En effet il existe un fortmimétisme des Etats Unis chez les autres pays du monde. Le Coca-Cola constitue une marque emblématique des Etats Unis (avec plus de 292 000 000 consommations par jour) au même titre que  McDonald’s, General Motors etc.… Cependant, il ne connait pas un succès homogène dans tous les pays. En effet  certains pays rejettent l’ensemble de cette superpuissance mondiale dont certains produits très commerciaux comme le Coca-Cola.

1)L’image des Etat-Unis

Les Etats-Unis sont considérés comme la plus grande puissance  militaire,  politique et économique du monde. ll a beaucoup attiré la migration lors de sa croissance phénoménale. Les migrants voulait vivre « le rêve Américain »(Le rêve américain (American Dream en anglais) est l’idée selon laquelle n’importe quelle personne vivant aux États-Unis , par son travail, son courage et sa détermination, peut devenir prospère). Au départ l’expression American way of life désigne une culture nationaliste américaine en faveur des principes de la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis (4 Juillet 1776).Aujourd’hui cette expression est surtout utilisée  pour désigner le mode de vie Américain idéalisé. Cette idéalisation s’est développée à partir de l’appui des Etats-Unis lors de la Première Guerre Mondiale et s’est  renforcée lors du débarquement en Normandie en 1944. De nos jours elle est mise en valeur par la musique, la ittérature ou les films.Ex : –

Supertramp :  -Breakfast in America (musique)        –  À la recherche du bonheur, par Gabriele Muccino, 2007 (film)

2)Le Coca Cola, emblème du modèle Américain

Le Coca Cola est depuis des années la boisson phare des Etats Unis, avec un chiffre de consommation de 292 000 000 de fois par jour dans le monde c’est la boisson gazeuse la plus consommée. Produite par la Coca Cola Company  société internationale, située à Atlanta en Géorgie, le Coca est depuis plusieurs années propulsé en haut de l’affiche par des publicités multiples qui ne cesse d’évoluer, le Coca Cola est vendu dans la majorité des enseignes du monde telles que McDonald’s, Burger King, Subway etc. Elle est donc omniprésente dans la vie de l’homme et  implantée sur tous les continents du monde.

Coca-Cola en Chine

Coca-Cola en Russie

La boisson Coca-Cola symbolise bien l’ empire que les Etats-Unis ont acquis  sur le reste du monde. (N.B. : Coca-Cola est le deuxième mot le plus connu au monde après OK).

La Coca Cola Company promeut son produit grâce à un énorme budget publicitaire de plus de 2 milliards de $ (en 2007).  Elle a développé sa publicité en utilisant tous les moyens de communications : internet, presse, affiche publicitaire, télévision, ainsi que lors de grands événements en tant que sponsor (Jeux Olympiques, Championnat du monde de ski, X Games ….). La marque a même contribué à l’image du père Noël en lui donnant sa couleur rouge ce qui  confirme l’omniprésence du Coca Cola dans notre culture et nos croyances. Grâce à ce procédé le Coca Cola a pu étendre son image dans tout les pays du monde et toucher toutes les civilisations. Attention, ici, on parle de l’impact de Coca Cola sur le monde est non de sa consommation !

Implantion du Coca-Cola dans le Monde

Cette boisson est connue de tous et a acquis une notoriété incomparable. Elle symbolise la joie avec son slogan : Ouvre du bonheur (open happiness). Coca-Cola est aujourd’hui le symbole de cette suprématie américaine. Mais justement la puissance économique et commerciale de cet Etat Fédéral agace. Elle conduit au rejet du Model Américain.

3) Le rejet de cet emblème

Ces campagnes de publicité exagérées et ces slogans prétentieux ont aussi pour effet d’agacer les populations. Le Coca-Cola n’est pas accepté par tout le monde. En effet dans les pays du Moyen-Orient  le Coca-Cola est rejeté en parti par les Musulmans. Pourquoi ? Car un conflit existe entre eux. Nous pouvons observer ce refus avec l’utilisation ou la création de marques différentes comme le Mecca Cola par de grands entrepreneurs musulmans. Le nom de la boisson est d’ailleurs écrit en arabe pour ne laisser entrevoir aucune ressemblance avec la marque américaine. Certains autres pays tels que la France essaye, eux, de montrer qu’ils n’ont pas forcément besoin de la puissance Américaine. Beaucoup de régions se sentent « envahies » par la superpuissance américain et désire affirmer et conserver leur intégrité régionale. C’est pourquoi différents Cola régionaux se sont créés : l’Auvergnat Cola et le Corsica Cola par exemple.  De plus pour des raisons de santé, la boisson américaine a été de nombreuses fois controvesées. Certains slogans anti-coca-cola disent « Pour déboucher vos toilettes, utilisez Coca-Cola. ». La boisson n’est donc pas consommée par tout le Monde. Cette carte montre bien, d’ailleurs, le paradoxe entre les pays touchés par l’implantation du Coca-Cola (carte ci-dessus) et leur  consommation. (carte ci-dessous).

Consommation annuelle de serving par an et par habitants
Force est de constater que le Coca-Cola est rejeté pour différentes raisons, politiques ou patrimoniales. En effet cette boisson symbolisant la puissance américaine prend un peu trop de place dans les états. La consommation générale de Coca-Cola dans certains pays est en baisse soit pour des raisons politiques(guerres ou tensions), soit pour des raisons historiques militaires, soit pour des raisons patrimoniales. Il existe donc un véritable rejet du modèle Américain danscertains pays qui se répercute sur la consommation de Coca-Cola.

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4. La financiarisation mondiale de l’économie


La mondialisation financière est le résultat de trois mouvements simultanés qui se sont développés dans les années 80 à l’initiative, il faut beaucoup insister là-dessus, des gouvernements des grands pays industrialisés, notamment le gouvernement américain et britannique, mais aussi des gouvernements européens. Donc de trois mouvements simultanés : dérégulation de la sphère financière, c’est-à-dire suppression de toute une série de règles et de limitations de l’activité des agents financiers, règles qui avaient été instaurées dans les années de l’après-guerre, interconnexion des différents marchés de devises et des marchés financiers internationaux, à travers des systèmes de communication extrêmement sophistiqués permis par la révolution informationnelle et, le point peut-être le plus important, financiarisation du capital des entreprises. La financiarisation est l’ouverture massive du capital des grandes entreprises aux actionnaires internationaux, par la privatisation d’un grand nombre de grandes entreprises publiques, et la mise sur le marché de leur capital, et aussi par l’ouverture d’un certain nombre d’entreprises qui étaient jusque là détenues principalement par des banques ou par des particuliers, l’ouverture du capital et la mise sur les marchés financiers du capital de ces entreprises.

Thomas COUTROTéconomiste, Direction de l’animation des études et de la statistique, ministère du travail et de l’emploi

Un essor spectaculaire des flux financiers, facteur de l’internationalisation de l’économie

Plus que le commerce lui-même, les flux financiers ont contribué dans les deux dernières décennies du siècle dernier à la mondialisation. On dégagera trois caractères principaux relatifs aux flux financiers :

Les flux circulant sur la planète ont des formes diverses : les flux de capitaux publicsconsistent en prêts bancaires dont ceux de l’Aide Publique au Développement ou APD qui transitent par les organismes financiers internationaux comme le FMI ou la Banque mondiale.
Les flux de capitaux privés sont des prêts bancaires émis par des banques du secteur privé ou liés aux activités du marché boursier (marché des valeurs et marché monétaire) et surtout les flux des investissements directs étrangers (IDE) ; les IDE contribuent à la création de nouvelles entreprises et leurs filiales à l’étranger ou ils participent à la réalisation des opérations de fusion-acquisition d’entreprises,  très denses dans les années 1990. Les IDE vont prioritairement s’investir aujourd’hui dans les services comme le montre le diagramme suivant :

Les 3/5 du stock total d’ IDE se répartissent dans ls banques, assurances, services aux entreprises, services commerciaux …

Les flux financiers sont volumineux et leur essor spectaculaire n’a été que récemment freiné :

Les flux de capitaux privés dont ceux de l’IDE se caractérisent par un essor spectaculaire : Jusqu’au début des années 1980, leur croissance est parallèle à celle du commerce, mais durant les années 1980, leur volume quadruple, ensuite il est multiplié par six jusque 2000, année-record. Depuis on assiste à un repli s’expliquant principalement par un tarissement des opérations de fusion-acquisition d’entreprises. En 2003, le montant de flux d’IDE entrants s’élevait à 560 milliards de dollars.

L’essor des flux d’IDE est devenu plus rapide que celui du commerce des marchandises et il influe sur la dynamique des exportations ; le stock cumulé dans le monde est impressionnant dans son évolution.

Années 1980 1985 1990 1995 2000 2002
Milliards $ 513 686 1954 2800 7123

Les flux de l’Aide Publique au Développement, bien qu’en reprise restent très modestes : l’aide a atteint 78,6 milliards de dollars en 2004, représentant 0,25 % du revenu national des 22 pays membres appartenant au Comité d’Aide au Déveoppement (CAD). En volume, les Etats-Unis arrivent au premier rang des donateurs suivis par le Japon, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne ; mais seuls le Danemark, le Luxembourg, la Norvège, les Pays-Bas et la Suède dépassent le seuil des 0,7 % du revenu national annuel recommandé par les Nations Unies. La France parvient presque à la moyenne de l’ensemble du CAD avec o,41 % comme on peut le lire dans les tableaux ci-dessous.

Source : OCDE, avril 2005           

On relèvera un troisième caractère général qui a trait à l’opacité d’une partie des flux financiers.

Une partie des flux de capitaux échappe au contrôle des Etats et des Institutions Internationales ; en 2000, on estimait que le 1/4 des flux étaient illicites : évasion fiscale, flux du trafic des armes, de la drogue …

MORE ON

 http://www.ac-rennes.fr/pedagogie/hist_geo/ResPeda/mondialisation/finances/essorfluxfinanciers.htm

Les questions posées par la mondialisation financière 

Quelles sortes de contraintes fait-elle peser sur les politiques économiques des pays ? Est-elle réellement la source de fortes instabilités qui conduisent inéluctablement à des fuites massives de capitaux et des crises spéculatives ? Doit-on l’encourager ou au contrairechercher à la restreindre en imposant des taxes ou des contrôles sur les flux de capitaux ?

Les Etats face aux spéculateurs 

Le pouvoir de la finance est-il sans limite? Pendant les années 2000, banquiers, fonds spéculatifs et autres financiers se sont enrichis en nourrissant une spéculation d’ampleur historique. Les gouvernements ont dû mobiliser des milliers de milliards d’euros pour sauver les banques et éviter que l’économie plonge dans la dépression.

Pratiquement deux ans et demi après la panique qui a suivi la chute de Lehman Brothers, qu’est-ce qui a changé? A priori, rien. Les banques se sont hâtées de rembourser l’aide des Etats – accordée quasiment sans condition – et se retrouvent les mains libres. Les marchés continuent de spéculer à coeur joie. Ils profitent d’une instabilité qu’ils sont les premiers à entretenir, car plus il y a de volatilité, plus il y a de paris à faire et plus il y a d’argent à gagner. Et comme ils gagnent effectivement beaucoup d’argent, les bonus suivent. Business as usual.

Pourtant, en même temps qu’ils géraient l’urgence, les grands pays ont ouvert de vastes chantiers de régulation, destinés à encadrer le pouvoir de la finance. C’est ce qui se joue au G20. Il est de bon ton, chez les intellectuels, de droite comme de gauche, de qualifier cette instance de « G vain »: plus de deux ans et demi après la faillite de Lehman, les nouvelles politiques de régulation réellement mises en oeuvre se font en effet attendre. Mais rappelons qu’après la crise de 1929, les Etats-Unis n’ont commencé à réguler la finance qu’en 1933. Et qu’après la panique financière qui les avait touchés en 1907, il avait fallu attendre 1913, soit six ans, pour qu’ils créent… une banque centrale. Et ils n’étaient pas obligés de se mettre d’accord à 20!

De fait, quand on se donne la peine d’aller voir sous le capot, de mettre les mains dans le cambouis des propositions techniques, le regard change. Des institutions de contrôle de la finance ont été créées ou renforcées. Des politiques précises ont été définies et tous les chantiers avancent peu ou prou. Les banques et les fonds spéculatifs ne s’y sont d’ailleurs pas trompés: le danger est tel qu’ils utilisent toute leur puissance politique pour résister. Rien ne dit qu’ils n’en sortiront pas gagnants, avec une régulation a minima. La bataille se joue en ce moment et l’issue n’en est pas écrite.

S’il réussit malgré les dissensions entre les Etats et le lobbying intense des établissements financiers, le G20 réduira – pour un temps du moins – le pouvoir de nuisance de la finance et son instabilité chronique. Ce sera un progrès, mais il demeurera insuffisant. Car il faudrait ensuite remettre la finance au service de l’économie. Ce qui réclame des mesures plus ambitieuses, porteuses d’une modification en profondeur du comportement des banques, des actionnaires, mais aussi des Etats.

MORE ON

http://www.alternatives-economiques.fr/il-faut-remettre-la-finance-a-sa-place_fr_art_321_49876.html

Les paradis fiscaux,  les nouveaux piliers du capitalisme

by Christian Chavagneux

Les paradis fiscaux ne facilitent pas seulement les magouilles financières, ils sont au centre des stratégies des firmes et des flux bancaires internationaux.

2005 a été une année exceptionnelle pour le groupe U2, avec des gains estimés à 217 millions d’euros. Tout allait donc bien pour Bono et sa bande, jusqu’à ce que leur patrie d’origine, l’Irlande, qui proposait aux artistes de ne pas payer d’impôts, décide récemment de plafonner la défiscalisation autorisée. Ni une ni deux: Bono, jusqu’ici connu pour son combat en faveur de l’annulation de la dette des pays les plus pauvres, a transféré la gestion des gains du groupe à une société hollandaise, Promogroup. Elle compte déjà comme clients les Rolling Stones qui, grâce à ses bons conseils sur la meilleure façon d’utiliser les lois fiscales des Antilles néerlandaises, affichent un taux d’imposition sur les vingt dernières années de… 1,6% de leurs revenus.

Evasion et fraude fiscales des riches et des entreprises, blanchiment d’argent mafieux, corruption, etc., pas une pratique financière internationale douteuse sans qu’un paradis fiscal – ces« bas-fonds de la finance internationale », comme l’écrivait déjà en 1968 l’éditorialiste du Figaro Alain Verney – ne soit impliqué. Et pourtant, les activités opaques des centres financiers off-shore(*) , comme on dit diplomatiquement dans les instances internationales, sont par définition les moins connues. Les estimations du blanchiment d’argent ou de la fraude fiscale internationale sont soit fantaisistes, soit, lorsqu’elles prennent la peine d’expliquer en détail leur méthode, trahissent la multiplication des approximations auxquelles elles ont recours et la fragilité de leurs résultats.

Or, le rôle des paradis fiscaux va bien au-delà des échos de magouilles financières qui nous en parviennent: ils représentent des piliers essentiels de la mondialisation économique. On peut le montrer grâce à des informations, certes partielles mais publiques, qui permettent de débattre loin des fantasmes pour mieux comprendre à quoi servent et à qui profitent les paradis fiscaux.

Les multinationales s’emmêlent les prix

L’an dernier, les îles Vierges britanniques ont plus investi en Chine que le Japon ou les Etats-Unis. L’île Maurice était, et de loin, le premier investisseur en Inde. Ces petits territoires ne se sont pourtant pas réveillés un beau matin à la tête de multinationales puissantes prêtes à conquérir le monde! En fait, les entreprises des pays industrialisés et des pays émergents se servent des paradis fiscaux pour y établir des filiales qui vont aller investir ailleurs: peu taxées par définition, ce sont elles qui enregistreront les profits, tandis que leurs propres filiales dans les pays de destination finale, plus taxées, en feront peu.

La pratique utilisée pour faire passer les profits d’une filiale à l’autre est celle des « prix de transfert ». Ce sont les prix auxquels les différentes entreprises d’un même groupe se vendent des biens et des services. Ces prix sont censés obéir à une réglementation stricte, établie par chaque pays ou au niveau multilatéral, à l’OCDE notamment, et ne pas être différents de ceux entre deux entreprises appartenant à des groupes distincts. Ils sont pourtant largement manipulés par les entreprises.

L’économiste américain Simon J. Pack s’est fait une spécialité de traquer les incohérences dans les prix des importations et des exportations américaines. Ses dernières trouvailles, présentées l’été dernier, révèlent un véritable florilège de manipulation: du sable importé d’Espagne à près de 2 000 dollars la tonne (le prix mondial moyen est d’un peu plus de 10 dollars), des ampoules de flash venues de France à plus de 300 dollars (prix mondial environ 70 cents), tandis que notre beau pays importait des Etats-Unis des mitrailleuses à 364 dollars pièce (valant plus de 2 000 dollars) ou des pneus à moins de 8 dollars (valant près de 200 dollars)…

Selon un sondage réalisé par le cabinet d’audit Ernst & Young à la fin 2005, auprès d’un large échantillon de 476 multinationales réparties dans 22 pays, les stratégies de prix de transfert sont au coeur de leurs politiques fiscales pour 77% d’entre elles; 68% (contre 43% en 2000) déclaraient intégrer la stratégie fiscale de prix de transfert dès la phase initiale de conception de leurs produits. Désormais, les départements fiscaux des grandes entreprises sont considérés, à l’instar des départements de gestion de la trésorerie, comme des centres de profit devant créer de la valeur pour l’entreprise. Les politiques fiscales privées sont maintenant entre les mains de professionnels de l’impôt (1), salariés ou consultants extérieurs issus des grands cabinets d’audit, dont les rémunérations sont majoritairement indexées sur les résultats obtenus.

Au coeur de l’investissement international

On imagine souvent les paradis fiscaux comme des acteurs purement financiers: c’est oublier qu’ils jouent également un rôle essentiel dans les stratégies d’investissement des entreprises, c’est-à-dire dans la division internationale du travail. D’après les données de la Cnuced, la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, on peut dire que les paradis fiscaux représentaient, à la fin 2005, un tiers du stock des investissements directs à l’étranger des firmes multinationales, avec une tendance à la hausse depuis la seconde moitié des années 90.

L’utilisation des paradis fiscaux par les grandes entreprises est largement répandue. La moitié du stock des investissements directs à l’étranger des multinationales américaines se trouve dans les paradis fiscaux. Destinations privilégiées: le Royaume-Uni, les Pays-Bas, les Bermudes et les îles britanniques des Caraïbes, devant la Suisse, le Luxembourg et l’Irlande. A la fin 2004, le président Bush a accordé une amnistie fiscale (un taux d’imposition de 5,25% au lieu de 35%), pour un an, aux multinationales qui souhaitaient rapatrier aux Etats-Unis une partie de leurs profits cachés dans les paradis fiscaux. Un regard sur les flux nets de l’an dernier (investissements à l’étranger moins profits rapatriés) permet vite de repérer les pays d’où l’argent est revenu: largement en tête, les Pays-Bas, suivis du Luxembourg et de la Suisse.

Du côté européen, 37% du stock d’investissements à l’étranger des firmes françaises et européennes se trouvent dans les paradis fiscaux. Et 47% du stock des investissements étrangers en France sont détenus par des investisseurs situés dans des paradis fiscaux, les Pays-Bas, toujours eux, représentant un tiers du total, suivis par le Royaume-Uni, le Luxembourg et la Suisse. L’Union européenne est son propre paradis fiscal.

Les investissements internationaux de portefeuille (*) sont à cheval entre les stratégies de placements financiers des investisseurs et les stratégies industrielles des entreprises peu fournies. D’après les données du Fonds monétaire international (FMI), les paradis fiscaux détenaient à la fin 2004 en gros un tiers des investissements internationaux de portefeuille, contre un quart en 1997, soit une progression marquée. En tête de liste, le Royaume-Uni, les Pays-Bas, l’Irlande, la Suisse et les îles Caïmans.

Mais les paradis fiscaux ne servent pas seulement à payer moins d’impôts sur les profits. Les multinationales les utilisent aussi pour cacher leurs dettes, afin de faire apparaître aux investisseurs potentiels un bilan plus sain qu’il n’est vraiment, quand ce n’est pas pour truquer purement et simplement les comptes, comme l’a bien décrit Nicolas Cori dans le cas des affaires Vivendi Universal, Enron, Parmalat et Worldcom (2). La fausse comptabilité d’Enron utilisait à cet effet 800 sociétés écrans dissimulées dans de multiples paradis fiscaux.

Avec la montée de l’économie de la connaissance, les grosses entreprises du secteur y cachent également les rentes que leur procurent leurs brevets. Ainsi, Bill Gates, le patron de Microsoft, a-t-il vu son image de philanthrope quelque peu écornée à la fin 2005 par une enquête du Wall Street Journal révélant que, en dehors des Etats-Unis, la quasi-totalité des revenus des brevets de l’entreprise étaient gérés par sa filiale Round Island One Limited, laquelle, située en Irlande, faisait perdre environ 500 millions de dollars par an de recettes fiscales aux Etats-Unis. On a appris l’été dernier que Microsoft avait réagi: elle a changé le statut juridique de Round Island One afin de ne plus être obligée de fournir des documents publics sur les comptes de la société…

Au coeur de la finance mondiale

Que l’on considère l’actif (prêts et placements) ou le passif (dépôts et dettes), les centres financiers off-shore représentaient, début 2006, un peu plus de la moitié de l’activité internationale des banques, selon les données de la Banque des règlements internationaux (BRI). Si l’on se concentre uniquement sur les activités d’intermédiation (prêts et dépôts), leur poids apparaît plus important: à la fin mars 2006, 58% des prêts internationaux des banques sont le fait d’établissements installés dans des paradis fiscaux et 54% des dépôts internationaux se dirigent vers des établissements situés dans des paradis fiscaux. Avec une nette tendance à la baisse depuis le milieu des années 90 (voir graphique).

Allons un peu plus loin: 42% des prêts internationaux des banques (dont on vient de dire que près de 60% viennent des paradis fiscaux) se dirigent vers des paradis fiscaux, et 46% des dépôts internationaux (dont on vient de dire que plus de la moitié va vers des paradis fiscaux) ont pour source des acteurs économiques situés dans les paradis fiscaux. Cette fois, la tendance est nettement à la hausse (voir graphique).

Comment interpréter ces évolutions croisées? Elles signifient que si les banques situées dans les paradis fiscaux pèsent de moins en moins lourd dans la finance mondiale, les paradis fiscaux, eux, pèsent de plus en plus lourd dans les activités internationales des grandes banques situées à Londres, New York, etc. Et encore, cette conclusion n’est-elle vraie qu’à condition que les données de la BRI montrant la baisse relative de l’importance des établissements situés dans les paradis fiscaux couvrent bien l’ensemble de leurs activités: quand l’institution s’est décidée à intégrer dans ses statistiques plusieurs territoires exotiques à la fin de 1983, le poids des banques situées dans les paradis fiscaux a gagné neuf points de pourcentage en un trimestre! Aujourd’hui, alors que les professionnels de la finance estiment le nombre de paradis fiscaux à 70-80 territoires (1), la BRI ne couvre au total qu’une quinzaine d’entre eux (2). Il se peut donc fort bien que la baisse indiquée ne soit que l’effet d’une couverture statistique insuffisante. Une raison d’autant plus probable que tous les autres indicateurs disponibles montrent une montée de l’importance des paradis fiscaux dans la mondialisation.

(1) Voir www.taxjustice.net/cms/upload/pdf/mapamundi.pdfGuide Chambost des paradis fiscaux, éd. Favre, 2005.

(2) La BRI classe comme centres financiers off-shore les territoires dont les activités n’ont pas crû de « manière organique » c’est-à-dire organisée, mais elle n’est pas claire sur ce qu’elle considère comme organisée ou non. Or, l’une des caractéristiques communes à tous les paradis fiscaux est d’engager des politiques publiques volontaristes destinées à attirer les clients.

[1] La BRI classe comme centres financiers off-shore les territoires dont les activités n’ont pas crû de « manière organique » c’est-à-dire organisée, mais elle n’est pas claire sur ce qu’elle considère comme organisée ou non. Or, l’une des caractéristiques communes à tous les paradis fiscaux est d’engager des politiques publiques volontaristes destinées à attirer les clients.

Financiers aux mains sales

Les grandes banques internationales sont de grosses utilisatrices des paradis fiscaux. Elles y proposent leurs services à leurs clients aisés et aux entreprises afin de récupérer une partie des commissions liées à la fabrique d’opacité. Ainsi, tous les scandales financiers d’entreprise de ces dernières années ont-ils impliqué les plus grandes banques internationales: Citigroup avec Enron et Parmalat, Chase Manhattan avec Enron… Le dernier établissement pris la main dans le sac est la Deutsche Bank pour avoir participé à un réseau complexe de fraude fiscale aux Etats-Unis: en mars dernier, elle a décidé de réduire ses profits annoncés pour 2005 de 7%, afin de mettre de côté de quoi négocier un règlement à l’amiable avec la justice américaine.

Les paradis fiscaux sont également le lieu privilégié du développement des compagnies d’assurance dites « captives »: ce sont des filiales créées par les multinationales pour assurer tout ou partie de leurs activités. Les grandes entreprises ont réalisé qu’elles pesaient financièrement bien plus que leurs compagnies d’assurance habituelles et qu’elles étaient mieux au fait de leurs propres risques. Deux raisons pour s’auto-assurer avec des niveaux faibles de prime d’assurance et à partir de territoires contournant les contraintes réglementaires coûteuses qui pèsent sur les compagnies d’assurance. Les trois dernières décennies ont connu une croissance exceptionnelle du nombre de compagnies d’assurance captives, dont le nombre est estimé à environ 5 000 dans le monde; elles touchent à peu près 20 milliards de dollars de primes et gèrent au total plus de 50 milliards d’actifs. Les Bermudes sont le premier centre mondial en la matière, devant les îles Caïmans, l’Etat américain du Vermont, les îles Vierges britanniques, Guernesey, la Barbade, le Luxembourg, Dublin, Turks et Caicos et l’île de Man.

La fortune en « duty free »

« Le nombre de grandes fortunes financières privées [les personnes détenant plus de 1 million de dollars] a presque doublé ces dix dernières années, passant de 4,5 millions d’individus en 1996 à 8,7 millions en 2006″, indiquait en juin dernier le World Wealth Reportpublié par Capgemini et Merrill Lynch. « Leur patrimoine financier a été multiplié par deux durant cette période, passant de 16 600 à 33 300 milliards de dollars, soit une croissance annuelle de 8% par an. » Une aubaine pour tous les gestionnaires de fortunes, grands utilisateurs des paradis fiscaux, la Suisse captant à peu près un tiers du marché.

Une méthode pour éviter de payer trop d’impôts sur les revenus de sa fortune est de se domicilier dans un territoire aux cieux fiscaux cléments. Monaco, San Marin, les Bahamas se sont notamment spécialisés sur ce créneau, qui leur permet d’attirer quelques grands patrons et des célébrités du sport, du show bizz, etc. Avec le risque d’être qualifié de traître à la patrie: que l’on se rappelle les débats enfiévrés qu’avait suscités l’annonce d’un possible déménagement fiscal de Laetitia Casta à Londres en 2000…

Une autre méthode consiste à enregistrer une société dans un paradis fiscal qui recevra les super-salaires ou les royalties à protéger. Elle permet également d’échapper aux droits de succession ou aux pensions alimentaires en cas de divorce. C’est d’ailleurs à l’occasion d’un procès de séparation que l’on a appris que les footballeurs de l’équipe d’Arsenal, dont Thierry Henry, se faisaient payer leurs primes de match à Jersey… Généralement, les revenus sont disséminés dans plusieurs territoires et dans plusieurs sociétés, le plus souvent grâce à des sociétés très particulières, les trusts (*) , qui permettent un niveau élevé de dissimulation d’identité. Celui-ci peut être renforcé de différentes manières: les actions du trust sont « au porteur » (la personne qui détient l’action, facilement revendable, est considérée comme le propriétaire, même si le vrai propriétaire est ailleurs); ou bien le trust prévoit uneflee clause (clause de fuite) permettant en cas de besoin de transférer immédiatement l’argent caché vers une autre juridiction. La littérature spécialisée a qualifié de « touristes permanents » ces riches domiciliés un peu partout dans le monde. Des touristes en résidence prolongée dans les zones de duty free en quelque sorte.

Les îles Caïmans ont pris leur revanche en dépassant les Bermudes comme première place mondiale d’enregistrement des fonds d’investissements spéculatifs (hedge funds). Selon l’Association des services financiers locale, 80% des fonds d’investissements mondiaux y sont enregistrés et la place attire de 45% à 65% des nouveaux fonds, gérant un montant supérieur à 1 000 milliards de dollars. Lors d’une conférence réservée aux professionnels du secteur qui s’est tenue en septembre 2005, les intervenants ont souligné la nature de l’avantage comparatif dont disposent les Caïmans: une souveraineté à vendre, notamment aux avocats qui ont une grande influence sur la législation locale et peuvent obtenir ce qu’ils souhaitent en moins d’une semaine! Un exemple du rôle essentiel joué par les professionnels du droit dans le fonctionnement des paradis fiscaux.

Les pros du (non) droit et des (faux) chiffres

Selon la jolie formule des spécialistes Thierry Godefroy et Pierre Lascoumes, les experts légaux, comptables et fiscaux internationaux sont les « ouvreurs de porte » des paradis fiscaux (3). Leur rôle consiste à s’appuyer sur le vague et les incertitudes morales et juridiques des règles fiscales et financières, afin de déterminer des stratégies efficaces de contournement réglementaire. Deux raisons au moins expliquent la montée de leur importance: la croissance et la diversification des centres off-shore ont permis de toucher un public plus nombreux et plus diversifié; le développement des produits financiers sophistiqués, dont les manipulations sont complexes, réclame l’expérience de spécialistes.

Qui sont-ils? Les banques d’investissement et des spécialistes fiscaux indépendants, mais surtout les fameux « Big Four », les quatre grands du conseil international: KPMG, Ernst & Young, PricewaterhouseCoopers et Deloitte Touche Tohmatsu. Exerçant à la fois des activités de conseillers et de vérificateurs des comptes des entreprises, ils contrôlent le marché des 500 plus grosses entreprises multinationales dans ces deux domaines. Contrôlés par des trusts situés aux Bermudes et en Suisse, chacun opère dans environ 140 pays.

Les paradis fiscaux représentent l’outil de base de ces grands cabinets. Comme le déclarait en septembre 2005 Loughlin Hickey, chef du département impôts de KPMG et nommé en décembre 2005 l’homme le plus influent du monde en matière de politique fiscale par le magazine professionnel Tax Business« Je suis fier que KPMG soit présent dans ces territoires(…). Franchement, si des entreprises comme les nôtres, guidées par des principes, ne sont pas dans ces territoires, c’est que l’on ne souhaite pas les aider. » Cette ode au développement des petits pays ne semblait pas partagée par le fisc américain auquel KPMG a dû payer, en août 2005, 456 millions de dollars d’amende après qu’une enquête du Sénat ait mis en évidence son rôle dans un système de fraude fiscale à grande échelle (4).

Ces pratiques sont régulièrement condamnées, mais sans grand effet dissuasif. Comme l’a déclaré à la presse un comptable de l’un des grands cabinets britanniques: « Peu importe la législation qui prévaut, les comptables et les conseillers juridiques trouveront toujours un moyen de la contourner. Les règles sont les règles, mais toute règle est faite pour être remise en cause. »

L’argent criminel reconverti

On n’a bien sûr aucune idée sérieuse sur les montants d’argent du crime (ou du terrorisme) qui passent par les paradis fiscaux. Pour en avoir ne serait-ce qu’une estimation approximative, il faudrait connaître le chiffre d’affaires du crime, le taux de profit, le taux d’épargne, sa localisation… Autant d’estimations totalement impossibles.

Les mafieux utilisent aussi bien les grands centres financiers off-shore que les petites places exotiques plus discrètes. A la fin 2005, une déclaration de Callum McCarthy, patron de la Financial Services Authority (FSA), l’agence de régulation financière britannique, a fait sensation: il déclarait disposer d’informations montrant que des groupes issus du crime organisé placent des hommes à eux dans les institutions financières londoniennes afin d’accroître leur connaissance des mécanismes de contrôle interne aux fins de les contourner.

Les criminels font passer le produit de leurs forfaits dans les paradis fiscaux pour pouvoir l’investir ensuite discrètement dans la poursuite de leurs activités illégales, mais aussi pour préparer leur retraite et l’avenir de leurs enfants. Les centres off-shore sont ainsi les filtres magiques qui effacent des mémoires l’origine criminelle des fortunes pour permettre, en une génération ou deux, les alliances avec la bonne société…

Les paradis fiscaux profitent-ils de la manne financière qui traverse leur territoire? Certaines petites économies insulaires peuvent paraître riches, mais les inégalités y sont profondes. Le secteur off-shore attire des professionnels expatriés qui ne restent que quelques années, concentrés dans des zones privilégiées qui continuent à côtoyer une économie interne assez pauvre. Les locaux ne disposent pas d’un niveau de qualification suffisant pour occuper les emplois rémunérateurs, mais doivent subir des coûts immobiliers croissants tirés par les achats des expatriés. Et l’avenir n’est pas forcément rose pour tous. La concurrence entre paradis fiscaux s’accroît, et leur extrême dépendance envers ce type d’activité les rend très fragiles. La stratégie de paradis fiscal n’est aujourd’hui payante que pour les plus grosses places financières qui les mettent en oeuvre.

* Centres financiers off-shore : centres financiers dont les activités sont volontairement peu régulées par les autorités publiques.

MORE ON

http://www.alternatives-economiques.fr/les-paradis-fiscaux–piliers-du-capitalisme-_fr_art_321_24148.html

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5. Eléments cartographiques

Recommande

 

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Academie de Nantes

 

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6. La tentation du protectionnisme

Davantage que le protectionnisme, c’est plutôt une action internationale mieux coordonnée qui apporterait des réponses à la crise suscitée par les nombreux dysfonctionnements de la mondialisation libérale.

La crise actuelle traduit la faillite des dogmes économiques qui ont prévalu depuis trente ans. Sa profondeur remet en particulier en cause la volonté d’aller vers toujours plus de liberté dans les échanges commerciaux et les investissements internationaux. En France comme dans la plupart des pays développés, les appels se multiplient pour un retour à une forme ou une autre de protectionnisme. Le libre-échange généralisé n’était évidemment pas la panacée qu’on avait essayé de nous vendre, mais un retour de bâton protectionniste comporterait lui aussi nombre de pièges et d’illusions.

Le point de vue du Monde

par Anna Villechenon

Alors que le protectionnisme revient au cœudes discours politiques en France depuis l’entrée en campagne des candidats à la présidentielle, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) s’est inquiétée, lors de sa dernière conférence interministérielle à la mi-décembre, de la montée des barrières douanières depuis le début de la crise financière en 2008. Selon l’OMC, le nombre de mesures protectionnistes initiées en 2011 s’élève à 340, contre 220 en 2010.

De son côté, l’organisme suisse Global trade alert (GTA) – qui recense l’ensemble des mesures commerciales dans le monde – avertissait, dans un rapport publié en novembre 2011, que trois mesures protectionnistes sont prises pour une mesure libéralisante depuis juillet 2011, et que les tensions commerciales ont atteint leur plus haut niveau depuis le « pic » de 2009.

UNE PERTE POTENTIELLE DE 800 MILLIARDS DE DOLLARS

Il n’en fallait pas plus pour que le directeur général de l’OMC, Pascal Lamy, appelle les membres de l’organisation à « restaurer un climat de confiance », qui est selon lui « une partie de la solution à la crise actuelle ». Reprenant l’inusable métaphore de la tempête protectionniste, il prévenait que si d’« importantes mesures protectionnistes » étaient mises en place, elles pourraient coûter 800 milliards de dollars à l’économie mondiale.

Il s’agit pour l’OMC d’éviter une redite de la Grande Dépression des années 1930, qui avait vu le commerce mondial se contracter dangereusement sous l’effet des barrières douanières, jusqu’à dissoudre les liens économiques entre des pays repliés sur eux-mêmes. Or cette dissolution n’est pas étrangère à l’entrée en guerre de 1939.

D’où l’idée, en 1947, de négocier un accord international sur les tarifs douaniers et le commerce (General agreement on tariffs and trade, GATT), qui a abouti en 1995 à la création de l’OMC, dont le rôle est d’arbitrer les relations commerciales tout en limitant le protectionnisme. Mais la libéralisation des échanges est loin d’être un processus linéaire, et quand un pays se trouve en difficulté économique, les acquis sont la plupart du temps remis en cause.  

L’ARGENTINE, GRANDE CHAMPIONNE

Les pays émergents sont, de loin, les plus friands de dispositifs protectionnistes. L’Argentine se taille la part du lion, avec 192 mesures, selon GTA. Si celles-ci ont fleuri après la crise qu’a traversé le pays en 2002, elles se font plus nombreuses encore depuis le début de la crise financière de 2008.

Dans le viseur de la présidente, Cristina Kirchner : le contrôle des importations. Sa dernière victime ? Le Royaume-Uni, qui a vu, à l’occasion du 30e anniversaire du conflit des Malouines, en février, ses exportations limitées.

Critiquées par les autres pays du Mercosur (Paraguay, Brésil et Uruguay) – qui représentent 25 % des exportations et 31 % des importations argentines -, ces mesures s’inscrivent pourtant dans un mouvement initié fin 2011 par l’alliance sud-américaine elle-même, qui a décidé en décembre d’augmenter temporairement ses taxes d’importation pour les produits provenant de l’extérieur du bloc. De son côté, le Brésil – qui compte 81 mesures protectionnistes – a augmenté sa taxation sur les véhicules importés, surtout ceux qui viennent de pays extérieurs au Mercosur.

Au nom de l’intérêt national, les autres pays émergents cherchent également à se protéger : la Russie (172 mesures recensées) se concentre elle aussi sur sonindustrie automobile, puisqu’un tiers des véhicules devront être équipés d’un moteur ou d’une transmission fabriqués localement jusqu’en 2020.

La Chine (95 mesures recensées) annonçait quant à elle en décembre la mise en place, pour deux ans, de nouvelles taxes douanières sur certains véhicules américains. D’ailleurs, l’OMC dénonçait en décembre la prolifération des aides « régionales » en faveur de l’automobile, qui atteignent désormais 48 milliards de dollars en cumulé, soit 37 milliards d’euros.

L’Inde (101 mesures recensées) n’est pas en reste puisque, sous la pression populaire, elle a pour le moment renoncé à ouvrir le secteur de la distribution. Début mars, elle a décrété un embargo sur ses exportations de coton (lien « Abonnés »), avant de revenir sur sa décision en raison de l’envolée des cours.

DE LA NÉGOCIATION AU CHANTAGE

Si le protectionnisme reprend de la vigueur avec la crise, les différends commerciaux ont de leur côté diminué… depuis 2008, et ce, contrairement aux précédentes périodes de ralentissement économique. Pascal Lamy indiquait fin février que le nombre d’enquêtes sur les cas de dumping s’est établi à 153 en 2011, contre 213 en 2008.

Tout un symbole, après plus de vingt ans, la « guerre des hormones » entre les Etats-Unis et l’Union européenne vient de prendre fin. Une autre s’apprête toutefois à prendre le relais autour des « terres rares », métaux précieux sur lesquels la Chine a le quasi-monopole, puisqu’elle possède un tiers des réserves accessibles, et plus de 95 % du marché. Les États-Unis, l’Union européenne et leJapon ont d’ores et déjà porté plainte auprès de l’OMC.

Moins nombreux donc, les contentieux n’en sont pas moins durs, et ils frôlent parfois le chantage, comme quand la Chine décide de conditionner son aide à l’Union européenne à l’abandon de deux enquêtes anti-dumping et anti-subventions lancées par cette dernière. Ou prend d’importantes mesures de rétorsion en gelant la commande de 45 Airbus en riposte à la taxe carbone, mise en place par l’Union européenne – et ce, même si celle-ci est bien conforme aux règles édictées par l’OMC.

LES ÉMERGENTS EN LIGNE DE MIRE

Pour autant, malgré la pression nouvelle que les pays émergents mettent sur les pays développés, « le problème du protectionnisme n’est pas uniquement lié à ces pays. C’est particulièrement vrai dans le cas de l’Europe, puisque l’essentiel des échanges commerciaux des pays membres se font au sein de l’Union européenne », explique Mathieu Plane, économiste à l’OFCE.

« Avec la division internationale du travail, nous ne produisons pratiquement plus dans les secteurs à faible valeur ajoutée, comme le textile, qui demande beaucoup de main-d’œuvre à bas coûts. Nous n’avons donc pas intérêt à prendre des mesures protectionnistes contre la Chine dans le secteur textile, puisque tout ce qu’on y gagnerait, c’est l’augmentation des prix des produits importés que nous n’avons pas intérêt à produire », argumente-t-il.

Avant de relativiser la menace du géant asiatique. « La Chine ne représente que 8 % des importations françaises. De fait, les principaux concurrents et partenaires de la France, ce sont les autres pays de l’UE, qui représentent environ 60 % de nos échanges commerciaux – Allemagne en tête, avec 17 %. »

C’est pourquoi, pour M. Plane, « plutôt que d’envisager des barrières douanières aux frontières de l’UE » – comme propose de la faire notamment Nicolas Sarkozyavec un « Buy European Act » calqué sur le modèle américain –, « il serait préférable d’éviter les comportements non-coopératifs existant au sein de l’UE, comme la mise en place de la TVA sociale en France ou la compression des coûts salariaux en Allemagne, mesures qui ont pour objectif de gagner des parts de marché au détriment de ses voisins européens ».

http://www.lemonde.fr/economie/article/2012/03/16/pourquoi-le-protectionnisme-augmente-dans-le-monde_1669406_3234.html

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7. La France aurait-elle peur ?

Depuis une quinzaine d’années au moins, l’attitude française envers la mondialisation se caractérise par une méfiance persistante, et par un pessimisme constant des Français quant à leur devenir, leur pays, l’avenir de leurs enfants.

Déjà en septembre 1992, conscient de cette inquiétude qui commençait à mettre en péril la construction européenne, le Président Mitterrand avait dû promettre, lors du débat avec Philippe Séguin sur Maastricht : « Une Europe forte vous protégera mieux ». Vous protégera : de la mondialisation, dont les études montraient qu’elle inquiétait déjà les Français. Neuf ans plus tard, en novembre 2001, selon Ipsos, 45 % des Français, (mais 30 % seulement des moins de 35 ans) estimaient que la « mondialisation présente plus d’inconvénients que d’avantages pour la France », contre 34 % d’un avis opposé. Constante : plus les Français sont âgés, ou peu diplômés et plus ils se montrent inquiets, mais l’inquiétude est largement répandue dans toute la population : 45 % des ouvriers s’en méfient, mais aussi 39% des cadres supérieurs et des professions libérales.

Au printemps 2006 encore, pour 45 % des Français, elle est un danger.  Elle n’est une chance que pour 24 % seulement (enquête du CEVIPOF). Pour l’IFOP en 2007, pendant la campagne présidentielle ce sont 74 % des Français (contre 64% en 2002) que la mondialisation des échanges inquiète. Toutefois, 84 % estiment alors que la France peut rattraper son retard « si des réformes importantes sont engagées », et 74 % qu’elle reste une grande puissance économique.

En juillet 2007 (Sofres), 74% des Français jugent la mondialisation négative pour les salariés, 48% pour les entreprises. Il y a eu même un « Euro-baromètre » où 70 % des Français voient la mondialisation comme une menace ! On a pu parler de « globalophobie ».

Cependant une autre enquête, récente, menée au printemps 2007 pour le Financial Times dans six pays occidentaux (Grande Bretagne, France, Italie, Espagne, Allemagne, États-Unis) si elle confirme que : seuls 18 % des Français ont une opinion positive de la mondialisation, montre aussi que seuls 35 % des Allemands, 23 %  des Italiens, 17 % des Espagnols et, plus étonnant encore, 17% des Américains et 15 % des Britanniques la jugent positivement.

Ce sondage recoupé par d’autres relativise donc le caractère exceptionnel de la réticence française ainsi que l’enthousiasme des autres peuples Occidentaux, y compris anglo-saxons, face à la mondialisation. Plusieurs euro-baromètres ont mesuré la méfiance européenne moyenne à 47 %.

Ce ne sont pas les sentiments d’inquiétude et de méfiance des Français qui sont particuliers, même s’ils sont élevés mais plutôt leur manque de confiance en eux.

2 – Les racines de ce désir français de pouvoir être « contre » la mondialisation, cette espérance dans  une « autre » mondialisation, sont profondes et ont été bien inventoriées :

– l’attachement au rôle structurant, protecteur et re-distributeur de l’État, et plus largement à celui de la volonté politique, rognés puis remis en cause par les marchés.

– l’attachement à une identité et à une langue menacées par la marée anglophone (si la mondialisation se faisait en français, les réactions françaises seraient assez différentes).

– la jalousie envers ce qui est perçu comme une américanisation.

– une répugnance morale persistante envers l’économie de marché et son moteur, le profit : les Français seraient le grand peuple au monde le moins favorable, et de loin (35 %) à l’économie de marché.

– la volonté déterminée de conserver une large protection sociale contre la mise en concurrence directe des ouvriers français et chinois, et la précarité qui en résulte.

– l’attachement, catholique et marxiste, à l’égalité, voire à l’égalitarisme, la haine des inégalités spectaculaires et de l’enrichissement provoquant et indu générés par la mondialisation financière et l’économie « casino ».

– la culture française reste marquée par l’Esprit des Lumières, sauf sur un point récent et pernicieux : la désaffection envers la science (cf. l’effondrement deseffectifs des écoles d’ingénieurs au profit des écoles de commerce) et son corollaire, la crainte de l’avenir et la perte de confiance dans le progrès, y compris dans celui sans lequel on ne pourra conjurer la menace écologique. Une grande partie de l’opinion, y compris à gauche, ce qui est frappant et paradoxal, est touchée par cette régression, et cet abandon d’une partie essentielle de la philosophie du progrès, traduit par une interprétation paralysante du principe de précaution.

3 – Compte tenu de ce qu’ils sont, et de ce que l’histoire les a faits, il est donc plus difficile pour les Français, et plus méritoire, d’accepter la mondialisation, surtout la mondialisation ultra libérale financiarisée et dérégulée, très enrichissante mais aussi formidablement inégale, qu’à des peuples voués de longue date au libre échange, qui attendent moins de l’État ou s’en méfient et ont moins fait de leur culture et de leur langue une  composante essentielle de leur identité. Et c’est moins évident pour eux d’en attendre un progrès quelconque, que pour des puissances émergentes, ou toujours en attente de développement, et qui elles, n’ont rien à y perdre. Et pourtant, cela n’a pas empêché la France réelle, l’économie réelle, les Français réels de se transformer et de s’adapter avec succès. Mais dans leur majorité ils ne veulent pas l’admettre et, en tout cas, n’en tirent aucune confiance pour leur avenir.

Le court-termisme et le catastrophisme intrinsèque du système médiatique n’arrangent rien ! En  attendant, le débat en France sur la mondialisation frappe par son caractère théorique sans rapport avec les réalités sauf des faits isolés, non reliés entre eux et instrumentalisés pour les besoins de la démonstration. L’intransigeance de chaque groupe antagoniste de pensée – partisans de l’ouverture ou opposants – en est la traduction qui empêche un consensus dynamique de se former.

A cela s’ajoute la cassure dans l’opinion sur la compréhension de l’économie : selon trois sondages BVA et Sofres demandés par le ministère de l’Économie à l’occasion de l’installation de la Commission pour la Diffusion de la Culture Economique, la CODICE, seule la moitié des sondés déclare « comprendre » l’économie. Mais cette moyenne masque un fossé entre les « catégories aisées » qui disent comprendre et les personnes « peu diplômées » qui disent ne pas comprendre et sont les plus pessimistes. En même temps, 75 % des Français souhaitent en savoir plus, 95 % voudraient que les médias leur fassent mieux comprendre l’économie, et 60 % l’attendent des politiques.

4 – Ainsi pour les « partisans » de l’ouverture et de la mondialisation – chefs d’entreprise, patronat, une grande partie des économistes et des médias –  celle-ci est uniquement positive, et gagnante pour tout le monde. Il suffit de faire de la pédagogie en enseignant à une opinion récalcitrante et légèrement retardée les bienfaits de la mondialisation. Tout au plus ceux-là concèdent-ils la nécessitéde faire preuve de solidarité (et alors ils redécouvrent les vertus de l’État et du niveau national) envers les perdants (donc il y en a ?) de la mondialisation. Pour ce courant de pensée nous n’avons pas le choix l’adaptation est un pur ralliement.

« Réguler la mondialisation » est considéré par lui comme une formule rhétorique sans portée réelle à laquelle les politiciens sont verbalement contraints. Et si ressurgit l’idée d’une taxe sur les transactions financières, ou autre elle est considérée comme une aberration à étouffer d’emblée sous le poids  des impossibilités de toutes sortes. Toute demande de « protection » contre la mondialisation est considérée comme le signe d’un archaïsme handicapant que les esprits éclairés se doivent d’empêcher. Toute mesure de protection, même la plus justifiée et pratiquée par d’autres pays capitalistes, est stigmatisée comme préfigurant le retour à un protectionnisme appauvrissant, à la guerre etc.

5 – Cette intransigeance n’est pas la seule. De leur côté les « anti » ou « alter », la plupart des écologistes et la gauche de la gauche, ne reconnaissent presque aucun aspect positif à la mondialisation, sauf peut être de favoriser la circulation des populations et de dissoudre – espèrent-ils – les identités nationales.

Cette partie de l’opinion attribue aux « délocalisations » ou à l’arrivée sur notre marché du travail de travailleurs étrangers, tous les problèmes de l’emploi en France. Des délocalisations ont lieu et frappent les esprits. Cependant les spécialistes divergent sur l’ampleur des pertes d’emploi qui leur sont dues (de 3 à 10%) et de nombreuses autres causes, structurelles à notre économie, expliquent à l’insuffisance de création d’emplois nouveaux qualifiés et le chômage de masse dans notre pays. Ce courant de pensée ne se résigne toujours pas à s’inscrire dans le cadre de l’économie globale de marché. Continue de condamner cette économie non pour ses excès ou dérives, mais en raison de son principe même –le profit – place des espoirs considérable dans  l’appel à plus de régulation (en pensant : réglementation) comme si cela ne dépendait que de nous. Cette partie de l’opinion sous estime l’enthousiasme des pays émergents à y participer et à en profiter au maximum. Elle néglige les quelques 5 % annuels de croissance mondiale et la sortie de l’extrême pauvreté, en vingt ans, de quelques 400 millions de Chinois d’Indiens et autres.

6 –  Le catéchisme néo-libéral (quel dommage que le beau mot de « libéral » passe pour négatif !) sur la « mondialisation heureuse qui est une chance pour la France » a échoué à convaincre l’opinion. Depuis des années, de nombreux rapports favorables à la mondialisation ont été publiés, d’innombrables articles et discours sur le système économique de libre échange censé être « win-win » (gagnant/gagnant) pour tous ont été écrits ou prononcés, les prouesses (réelles) des grandes entreprises du CAC 40 ont été mises en exergue. L’enrichissement des consommateurs, par l’importation massive de biens Chinois ou autres, manufacturés à faible coût est rappelé chaque jour. Tout cela n’a pas suffit à ce que le jugement positif l’emporte dans les opinions européennes et spécialement française. Si la « mondialisation » n’était qu’une éventualité, un choix possible parmi d’autres et qu’elle fasse l’objet d’un référendum dans les pays de l’Union européenne (ce qui n’aurait pas de sens mais il s’agit là d’éclairer la réflexion), il est très probable que le non l’emporterait dans beaucoup d’entre eux. Les « partisans » de la mondialisation plaideraient pour « l’ouverture » et contre la « fermeture » et le « repli sur soi ». Ils connaîtraient probablement le sort des partisans  du « oui » au référendum sur le traité constitutionnel au printemps 2005. Cet échec de la propagande pro mondialisation de toutes les autorités politiques  et économiques des vingt dernières années doit être pris en compte, analysé et compris, si l’on veut faire bouger les mentalités.

7 –   De la même façon la méfiance anti-mondialiste a démontré sa stérilité. L’opinion pourrait d’ailleurs se demander quelles sont la pertinence et l’efficacité d’une position française marquée par une ouverture maximum en pratique (le CAC 40 possédé à moitié par des non Français) et une méfiance maximum dans les mots et les opinions. Cette circonspection explicable de peuples expérimentés qui ne sont pas prêts à brader un mode de vie et une qualité de vie sans équivalent pour les charmes incertains de la mondialisation, leur a-t-elle permis d’empêcher cette seconde  mondialisation (la première était celle des années 1890-1914 dont les conséquences n’ont pas été maîtrisées), d’être déclenchée, il y a une vingtaine d’années par les entreprises américaines et leurs relais politiques et médiatiques américains ou britanniques ? Il est évident que « non ». Pas plus que de dissuader Deng Xiaoping de libérer (avant même que Reagan et Thatcher aient lancé leur révolution conservatrice) la colossale énergie chinoise en décrétant : « peu importe que le chat soit noir ou blanc s’il attrape la souris », la souris étant le rétablissement en quelques décennies de la Chine au premier rang mondial par le recours effréné au capitalisme sauvage des origines ? Non plus. Pas plus que d’empêcher que l’URSS se désagrège et que le monde soit décompartimenté, ouvert (comme on disait d’une ville qu’elle était « ouverte » à une force victorieuse) à l’expansion sans limite de l’économie de marché globale financiarisée ? Non, encore. D’empêcher le développement fulgurant d’Internet, des portables, de la numérisation, etc… et l’effondrement des coûts de transports (qui ne prennent pas en compte leur impact environnemental) et des télécommunications ? Non, toujours non. Et que les gouvernements des États membres de l’Union Européenne, de gauche comme de droite, ne soient obsédés depuis les années quatre-vingt dix que « d’adaptation » ? Non toujours.

Les seuls échecs notables subis par les forces de dérégulation au cours des dernières années sont l’abandon, par veto du Premier ministre, Lionel Jospin, de l’accord AMI, « Accord Multilatéral sur les Investissements », préparé par l’OCDE, qui achevait de subordonner les gouvernements des États membres auxdesiderata financiers et juridiques des investisseurs internationaux. Le piétinement du cycle de négociations OMC dit de « Doha » encore que ce soit à double tranchant. Et, peut-être, la décision de certains pays émergents désendettés de se passer des services trop contraignants du FMI, ainsi que les projets latino-américains de banque régionales.

8 –  Ce schématisme binaire, politique et social, enkysté, cette opinion divisée, ne servent pas nos intérêts. Parce que nous ne reconnaissons pas explicitement l’économie globale de marché comme un fait, nous sommes moins efficaces pour en tirer parti et moins convaincants pour trouver des alliés et des partenaires en Europe et ailleurs pour en corriger les défauts. Tout cela a été très bien démontré dans de nombreux rapports, qu’ils soient d’inspiration libérale, ou social-démocrate. Sans grand effet jusqu’ici car pour un grand nombre de politiciens, de partis, de syndicats, de groupements professionnels, de lobbies, de médias, ces postures partiales et partielles, pour ou contre, sont des rentes de situation commodes dont ils ne peuvent s’affranchir sans risques tant il faudrait pour cela aller contre des positions considérées, dans un sens comme dans l’autre, comme des tabous par la base, les militants, les adhérents, les groupes d’intérêt, l’opinion les investisseurs, les marchés, etc… ce qui explique qu’aucun gouvernement récent n’ait pris à bras le corps ce problème de la France dans lamondialisation dans son ensemble, sauf peut être le gouvernement Jospin à ses débuts, dans une période de croissance et d’optimisme, il est vrai ! La France serait bien plus forte si les Français parvenaient à bâtir ensemble un consensus dynamique combinant étroitement adaptation, protection, régulation, solidarité et action européenne.

Ce consensus souhaitable n’est atteignable que si cette policy mix est présentée et expliquée comme un ensemble cohérent et que chacun de ses volets est assumé comme indispensable et légitime, y compris les politiques de protection et de  solidarité. Dans la pratique c’est un peu ce qui se fait, mais dans le désordre, et sans que cela soit revendiqué comme une stratégie d’ensemble.

Tous les pays comparables au nôtre pratiquent en réalité sans complexe une telle combinaison, pourquoi pas nous ? Pourquoi ne pas le dire plus clairement ? Il ne s’agit pas de geler artificiellement le débat droite/gauche, majorité/opposition que rien n’empêchera de se poursuivre – et d’ailleurs le dosage exact « réforme/protection » varie partout en fonction du rapport de force gauche/droite , mais de rassembler les Français, sur une stratégie d’ensemble de longue haleine dans un domaine d’intérêt national. Regardons les Allemands : plus confiants que les Français en ce qui concerne leur position dans l’économie globale de marché, cela ne les empêche pas de débattre vivement de leur politique sociale : durée du travail, création ou non d’un SMIC, niveau des allocations chômage, etc. alors même qu’ils ont un accord de coalition ! Un consensus français ambitieux dans la mondialisation n’entraverait pas la poursuite du débat politique.

Résumé du consensus à atteindre :

A –   les Français acceptent l’économie globale de marché comme un fait.

B –   la France mène des politiques combinées pour tirer le meilleur parti de cette mondialisation. Elle s’adapte, elle se réforme et crée des emplois nouveaux en montant en gamme technologique tout en s’inscrivant dans la mutation écologique de l’économie,

C – elle préserve un cœur de compétences, de souverainetés et de responsabilités publiques,

D –  elle amortit les chocs brutaux ; elle n’abandonne personne, aucune catégorie socioprofessionnelle. Elle l’accompagne par des politiques de solidarités et de reconversion nouvelles et ciblées. Cela concerne l’état les collectivités locales, les organisations professionnelles.

E –   elle mène et inspire au niveau européen une politique beaucoup plus offensive de protection, de solidarité et de régulation pour que l’Europe devienne la régulatrice du monde global.

Le but à atteindre est que les Français se convainquent que la France sait quoi faire et comment faire non plus face à la mondialisation mais dans la mondialisation.

MORE ON 

Rapport d’Hubert Vedrine

http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/074000535/0000.pdf

3 réflexions sur “Mondialisation : De l’entreprise symbole aux dérives de la finance et aux tentatives de régulation

  1. Pingback: TPE: La face cachée de la mondialisation au Brésil | Pearltrees

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