GEOGRAPHIE HUMAINE

Entre Pékin et Manille, les cailloux de la discorde

 PHILIPPINE DAILY INQUIRER

By Juan Mercado

La Chine et les Philippines sont engagées depuis un mois et demi dans un face-à-face au sujet des récifs de Scarborough. Chaque pays en revendique la souveraineté et y convoite de possibles hydrocarbures. Mais ce sont aussi des questions de politique intérieure qui s’invitent sur ces eaux hautement stratégiques.

Récifs de Scarborough: « Les tensions sino-philippines semblent se calmer« . Dessin de Stephf

« De leurs glaives ils forgeront des hoyaux et de leurs lances des serpes. Une nation ne tirera plus l’épée contre une autre », proclame une plaque de granite apposée à l’entrée des Nations unies sur la 43e Rue à New York. Ces mots sont du prophète Isaïe. Ils illustrent une statue qui se trouve dans le parc des Nations unies, le long de l’East River. L’œuvre d’Evgeniy Vuchetich représente un homme brisant à coups de marteau une épée pliée. « Et l’on n’apprendra plus la guerre », ajoutait le prophète Michée.
Cette semaine [de la mi-mai 2012], ces espoirs semblent plus vains que jamais. La guerre contre les talibans se poursuit en Afghanistan. La Corée du Nord et l’Iran continuent à forger leur arme atomique. Le Soudan du Sud, qui possède des puits de pétrole, se bat contre le Nord qui détient les oléoducs et les raffineries. Au lieu d’être un ciment, le pétrole est un fusible en train de grésiller, écrit The New York Times. En Syrie, les attentats suicides ont fait 55 victimes qui viennent s’ajouter à la liste des 9 000 personnes tuées en quatorze mois. « Le ‘printemps arabe’ est-il devenu un hiver balkanique ? »

« Le seul conflit qui n’est pas sur cette carte, c’est la ‘guerre nucléaire’ qui va opposer Barack Obama à Mitt Romney », a déclaré un petit malin à la télévision. Ou les tensions entre la Chine et les Philippines à propos du Scarborough Shoal ? Le nom de Scarborough vient d’un transporteur de thé qui s’est fracassé sur ces récifs au XVIIIe siècle. Les Philippines les appellent Panatag Shoal ou Bajo de Masinloc, la Chine les îles Huangyan ; et les deux pays en revendiquent la souveraineté. Pékin invoque l’Histoire et brandit une carte de 1279 de la dynastie des Yuan [1234-1368]. Manille insiste sur la géographie : les récifs se trouvent à environ 200 km à l’ouest de Subic Bay [sur la grande île de Luçon] – et à plus de 560 km de la Chine. Les récifs se trouvent largement à l’intérieur de la zone économique exclusive des 200 milles marins définie par la Convention des Nations unies sur le droit de la mer en 1982, plaident les Philippines. Pas valable, réplique Pékin, dont les revendications territoriales empiètent également sur les ZEE [zone économique exclusive] d’autres pays de l’Asean (Association des Nations du Sud-Est asiatique).
La Chine a fait passer de 14 à 30 le nombre de ses navires déployés dans la zone. Les Philippines y maintiennent un bâtiment du Bureau des pêches et des ressources aquatiques et une vedette de garde-côtes. Le ministère des Affaires étrangères chinois a exigé que ses bateaux « puissent vaquer tranquillement à leurs activités » et que les navires philippins s’en aillent. De leurs propres eaux ? Non, a déclaré Albert del Rosario, le ministre des Affaires étrangères philippin. Manille souhaiterait régler tous les différends en accord avec la Convention des nations unies sur le droit de la mer. En Chine, en revanche, « on parle beaucoup de guerre », relève Damian Gramaticus de la BBC. « Il y a des gens sérieux qui plaident sérieusement dans des publications sérieuses en faveur de la guerre » à propos de ces récifs, réserves de pétrole potentielles. La Chine « est prête à réagir à toute escalade », a mis en garde le ministère des Affaires étrangères chinois. Les médias du pays passent leur temps à taper sur les Philippines. « On peut légitimement supposer que tout ce battage est approuvé par les autorités. » Des restrictions ont été décrétées sur les importations de bananes philippines et les voyages de touristes chinois dans l’archipel.

A l’heure où les Etats-Unis entrent en période électorale, la Chine est encore sous le coup du scandale Bo Xilai, et ce au moment où elle amorce la transition politique qu’elle opère une fois tous les dix ans. La façon dont le futur président américain « gérera l’émergence de la Chine aura des répercussions mondiales », écrivent Kenneth Lieberthal, Joshua Meltzer et Jonathan Pollack du groupe de réflexion Brookings Institute. Les pays d’Asie considèrent la montée en puissance de la Chine avec une inquiétude croissante. Tous pensent pouvoir tirer profit d’une certaine rivalité entre les Etats-Unis et la Chine, mais aucun ne souhaite devoir choisir entre Washington et Pékin. Les Partis républicain et démocrate mettent tous deux les relations avec la région Asie-Pacifique au centre de leurs priorités en matière de politique étrangère, mais « il y aura davantage de gesticulations que d’analyse sérieuse pendant la campagne. Et ceci pourrait exacerber les tensions. »

La politique étrangère chinoise est très chatouilleuse en particulier sur les questions régionales. Le président Obama a cherché à faire avancer les intérêts présumés communs aux deux pays (ou au moins complémentaires), à l’instar des ambitions nucléaires de la Corée du Nord ou « les domaines maritimes contestés en mer de Chine méridionale ». « Les investissements à long terme réalisés par la Chine pour moderniser son armée vont progressivement lui permettre d’empêcher les Etats-Unis de mener des opérations en toute liberté dans les eaux et l’espace aérien contigus au territoire chinois. » Ce qui « accroît les risques de malentendu et de mauvais calcul qu’aucun des deux Etats ne recherche ».

http://newsinfo.inquirer.net/193637/toothpicks-now-available

LE POINT DE VUE CHINOIS

Les Philippines se sentent pousser des ailes !

SHIDAI ZHOUBAO

By Liu KE

Pour cet hebdomadaire cantonais, la provocation philippine ne fait pas l’ombre d’un doute. Confortée par le retour en force des Etats-Unis en Asie, l’ancienne colonie américaine entend tenir tête à Pékin et faire main basse sur les réserves d’hydrocarbures en mer de Chine.

Le 10 avril, douze bateaux de pêche chinois au travail dans le lagon du récif de Scaborough [ou Huangyan dao « île aux rochers jaunes » en chinois, ou encore « banc de Panatag » selon l’appellation philippine] ont été dérangés par un navire militaire philippin, qui entendait bloquer les pêcheurs chinois dans le lagon. Deux navires de surveillance maritime chinois sont alors intervenus pour empêcher cette arrestation, à l’origine du face-à-face tendu qui se poursuit depuis. Il convient de souligner que les Philippines n’avaient jamais formulé aucune objection avant 1997 à ce que la Chine exerce sa souveraineté sur le récif de Scaborough et exploite ses richesses. De plus, Manille avait déclaré à maintes reprises que ce récif se situait en dehors de sa zone de prétention territoriale.

Interviewé par nos soins le 24 avril, le professeur Li Jinming, de l’institut de recherches sur la mer de Chine méridionale à l’université de Xiamen [sud-est de la Chine], déclarait : « Si aucune solution n’ait trouvée pour régler correctement ce face-à-face, la situation risque d’être de plus en plus compliquée en mer de Chine méridionale, et les problèmes de plus en plus difficiles à résoudre. » Pour Li Jinming, les intentions stratégiques des Philippins sont extrêmement claires : « Elles vont s’efforcer de faire durer cet affrontement le plus possible afin d’attirer l’attention de la communauté internationale sur les revendications territoriales de la Chine dans cette zone. »

Le gouvernement philippin projetait de lancer officiellement une « invitation » au gouvernement chinois pour faire arbitrer le problème de la souveraineté de cet atoll par un organisme international. Le ministre des Affaires étrangères philippin, Alberto del Rosario, a proposé de porter l’affaire devant deux organismes internationaux de premier plan : le Tribunal international du droit de la mer (ITLOS) et la Cour internationale de justice (CIJ) des Nations unies. En réponse à cette proposition, le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Liu Weimin, a affirmé que le récif de Scaborough était une terre chinoise et que, par conséquent, la question ne se posait pas de soumettre son cas à un organisme d’arbitrage international.

Les Etats-Unis reviennent en force en Asie du Sud-Est

Aux Philippines, un courant dur a profité de ces incidents pour attiser les sentiments anti-chinois. Le 19 avril, le ministre de la Défense philippin, Voltaire Gazmin, a prétendu que les Philippines avaient été « maltraitées par la Chine » dans cette affaire et a appelé ses concitoyens à soutenir leur gouvernement dans son opposition à la Chine. Depuis longtemps, la politique des Philippines vis-à-vis de la Chine oscille au gré des changements de ses dirigeants. Ainsi, le précédent chef de la diplomatie philippine, Alberto Romulo [2004-2011], était connu pour ses positions favorables à la Chine, contrairement au ministre actuel, considéré comme « pro-américain » après avoir été ambassadeur des Philippines aux Etats-Unis de 2001 à 2006. Le 22 avril, ce dernier a appelé les autres pays d’Asie du Sud-Est à affirmer leur place en mer de Chine méridionale. Le jour suivant, il a de nouveau souligné que le face-à-face actuel menaçait de nombreux pays, et ajouté : « Quel message la Chine veut-elle faire passer ainsi ? Eh bien elle veut dire : je peux imposer mes règles à n’importe qui ! »

Après dix ans de guerre en Irak et en Afghanistan, la diplomatie américaine commence à opérer un retour en force en Asie. Les Philippines sont en train de consolider leur flotte et leurs bases militaires jusqu’à présent de petite taille et aux équipements obsolètes. Cette année, elles ont acheté aux Etats-Unis deux navires militaires de type Hamilton et ont procédé à la modernisation de trois patrouilleurs Jacinto. Par ailleurs, elles ont consacré un budget de plusieurs millions de dollars à l’extension de la base militaire navale de la baie d’Ulugan [sur la côte ouest] de Palawan. Il y a vingt ans, les Philippins avaient voté pour le départ de la marine et des forces aériennes américaines des bases de leur pays, mais aujourd’hui, les Etats-Unis renforcent à nouveau leur présence militaire dans cette ancienne colonie.

Objectif des Philippines: pétrole et gaz naturel

Durant onze jours à compter du 16 avril, les Etats-Unis et les Philippines ont procédé à la 28e campagne de manœuvres militaires conjointes baptisées Balikatan (« épaule contre épaule ») entre l’île de Palawan et celle de Luçon.

Le 22 avril, le lieutenant général Duane Thiessen, commandant les forces marines américaines dans l’océan Pacifique, a rappelé que les Etats-Unis avaient signé avec les Philippines un traité de défense mutuelle. « En provoquant intentionnellement ce face-à-face dans le récif de Scaborough, les Philippines cherchent au fond à mettre la main sur les ressources pétrolières que renferment certains îlots de l’archipel des Spratleys et l’espace maritime de la mer de Chine méridionale, en particulier sur les réserves de pétrole et de gaz naturel du Banc de Reed (Reed Bank ou Reed Tablemount) », affirme le professeur Li Jinming. Le banc de Reed se situe à l’est de l’archipel des îles Spratleys à l’intérieur de la ligne délimitant le territoire chinois dans la mer de Chine méridionale, à proximité de la côte ouest de la grande île de Palawan. Le 24 avril, la société pétrolière nationale philippine Philex Petroleum a déclaré que les résultats de ses forages les plus récents lui permettaient d’estimer à plus de 566 milliards de mètres cubes les réserves disponibles dans le champ gazier de Sampaguita près du banc de Reed, soit six fois plus que ce que laissaient présager les premiers forages en 2006.

Selon un rapport de mars 2008 publié par le centre américain d’information sur l’énergie (l’EIA), les réserves pétrolières prouvées en mer de Chine mais non encore exploitées s’élevaient à au moins 28 milliards de barils. Ces réserves pourraient même atteindre 213 milliards de barils. Le 19 avril, le ministre philippin de l’Energie, Jose Almendras, a confirmé que les Philippines allaient lancer le 27 avril un appel d’offres international ouvert pour l’exploitation des ressources pétrolières et gazières en mer de Chine.

http://www.courrierinternational.com/article/2012/05/18/les-philippines-se-sentent-pousser-des-ailes

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