GEOGRAPHIE HUMAINE

Peuples indigènes au Paraguay et la question Guarani

 

 

Journal de la société des américanistes

La nation guarani ne fera pas partie de la structure du Mercosur et renforcera ses organisations de base et son conseil continental (intégrant des représentants guarani d’Argentine, de Bolivie, du Paraguay et du Brésil). Nous ne considérons pas le bicentenaire de l’Indépendance du Paraguay comme étant un anniversaire à célébrer parce que, pour nos peuples, ces deux cent ans ne furent que dépossession, discrimination, humiliation, assujettissement, persécution, saccage et mort.

Cette déclaration est réitérée à peine deux mois plus tard devant le président Fernando Lugo, exactement le 11 mai 2011, par plusieurs dirigeants guarani : « Nous n’avons rien à fêter à l’occasion de ce bicentenaire » Si les Guarani du Paraguay adhèrent aux projets de commémoration nationale, ils ne partagent pas la « grande joie » nationale, pourtant partout proclamée en guarani : vy’a guasu. L’amertume, voire le ressentiment, domine.

Paradoxalement, ces déclarations publiques, qui se désolidarisent du Mercosur comme de l’État-nation paraguayen, renforcent la présence de la nation guarani sur la scène politique. Tout en rappelant leur antériorité par rapport aux États-nations, les dirigeants politiques guarani s’adressent aux ministres et aux présidents pour réclamer que les États respectent les lois internationales et nationales, que les États garantissent la démarcation et la restitution de leurs terres, que la police les protège et que la justice soit effective. Représentants guarani et représentants des États réaffirment leur coexistence dans leurs différences. De fait, la deuxième rencontre de la nation guarani, Aty guasu (Grande Assemblée), a été financée par les ministres de la Culture du Mercosur, pour fêter les 20 ans de la signature du traité d’Asunción, et par la commission du bicentenaire du Paraguay. Ticio Escobar, ministre de la Culture paraguayen, justifie sa participation en ces termes :

Effectivement, depuis 1992, le Paraguay a officialisé la langue guarani à côté de l’espagnol sur tout le territoire national. Environ 90% de la population parle guarani, même si seuls 2% se déclarent indígenas . De plus, le pays rassemble une grande diversité depueblos guarani : Aché, Avá Guarani, Mbya, Paï Tavyterã, Guarani Ñandeva, Guarani occidentaux. À sa manière, lors de son discours, le président du Paraguay a mis en pratique la centralité de la patrie paraguayenne dans le vaste « monde guarani ». S’adressant aux représentants indigènes venus des quatre pays invités, il commence par faire remarquer que tout le monde se comprend à travers son guarani, sous-entendu paraguayen. Pourtant, la plupart des groupes guarani revendiquent parler un autreguarani, plus pur et plus harmonieux que le guarani paraguayen. Mais, tandis que le président célèbre l’exceptionnelle résistance des peuples guarani et les appelle à persévérer dans leurs luttes, il ne répond pas à leurs demandes concrètes : la restitution des terres, l’autonomie et la libre circulation au sein du Mercosur pour les peuplesoriginarios. Ainsi, un président paraguayen non indigène développe un discours populiste en guarani national à des communautés indigènes organisées qui exigent, par écrit et en espagnol, la libre circulation au sein du Mercosur.

Autant les indigènes guarani sont considérés, avec les Espagnols, comme les ancêtres, les alliés civilisables et absorbés de la nation paraguayenne, autant les indigènes du Chaco sont les sauvages inassimilables, les féroces guerriers dont il faut se défendre. Ce sont des sauvages nomades qui, confondus avec la nature, sont peu à peu devenus « transparents » et sans consistance  avant de devenir méprisables ou risibles : ils sont, en effet, aujourd’hui une des cibles de l’humour national à travers la figure du kachique(prononcer katchique, déformation de cacique). Bien que situés à l’intérieur du territoire national, ils symbolisent l’antithèse de l’identité nationale : ils ne parlent pas guarani, ne sont pas agriculteurs et n’auraient pas participé aux grandes guerres nationales. Leur participation a pourtant été bel et bien significative, comme le montrent les travaux récents menés par Nicolas Richard et Luc Capdevila. Malgré tout, les Indiens du Chaco continuent à être hors du champ national. Ils sont absents du programme de « sociologie et anthropologie culturelle », nouvelle matière de l’enseignement secondaire paraguayen. Dans ce dernier, l’accent est mis sur l’origine de la société paraguayenne, sur le patrimoine culturel (tangible et intangible) et sur l’intégration socioculturelle. L’objectif est de « former un authentique sentiment d’appartenance », sous-entendu « national » chez les élèves. Les communautés indigènes du Chaco n’en font décidément pas partie.

LIRE LA SUITE SUR


Capucine Boidin , « Peuples indigènes au Paraguay et bicentenaire national : perspectives historiques et anthropologiques », Journal de la société des américanistes [En ligne], 97-2 | 2011, mis en ligne le 22 décembre 2011, Consulté le 06 septembre 2012. URL : http://jsa.revues.org/index11903.html

Capucine Boidin

IHEAL (Institut des Hautes Etudes de l’Amérique Latine)-Sorbonne Nouvelle Paris 3, CREDA (Centre de Recherche et de Documentation des Amériques) UMR 7227, 28 rue Saint Guillaume 75007 Paris.

Documentaire sur Guarani à télécharger surhttp://www.imineo.com/documentaires/societe/ecologie/guarani-main-basse-sur-e…

La troisième plus grande réserve d’eau de la planète est-elle en danger ? Des éléments de réponse avec de documentaire passionnant.

Cette formidable éponge de pierre est gorgée de suffisamment d’eau pour abreuver la planète entière pendant deux siècles. Les dimensions, fabuleuses, de l’aquifère guarani sont estimées à 1 200 000 km²: il s’étend sous quatre nations du continent sud-américain, le Brésil qui en possède la plus grande partie, le Paraguay, l’Argentine et l’Uruguay. Dans chaque pays, cette immense ressource en eau fait surgir une problématique différente : surexploitation et risque de pollution au Brésil, présence militaire américaine en vue d’en prendre le contrôle au Paraguay et sous couvert de la Banque mondiale, une cohorte de sociétés ou de multinationales qui cherchent à l’exploiter pour leur plus grand profit. Parler de l’aquifère guarani, c’est prendre conscience de la valeur de cette ressource dorénavant rare, qui en Amérique latine à l’instar des autres richesses, furent pillées pendant plusieurs siècles et c’est ouvrir une boîte de Pandore, celle des sujets sensibles où paranoïa, rumeurs et réalités se mêlent…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s