GEOGRAPHIE HUMAINE

Des agronomes ouzbeks prévoient de reboiser les fonds asséchés de la mer d’Aral

FERGHANA

By Pavel Kravets

Des agronomes ouzbeks prévoient de reboiser les fonds asséchés de la mer d’Aral avec des essences locales. Objectif : lutter contre la dispersion du sel, qui mine l’environnement et la santé des populations voisines.

© Igor Mikhalev / RIA NOVOSTI

La question des plantations sur les sols laissés à découvert par le reflux de la mer d’Aral a récemment fait l’objet d’un séminaire, qui a eu lieu à Tachkent. Il s’agit d’éviter l’érosion de ces sols, car le vent emporte chaque année des millions de tonnes de sel, de sable et de fines poussières qui causent un énorme préjudice à l’environnement régional et à la santé des populations.

Au milieu des années 1980, pour lutter contre cette érosion, on a commencé à effectuer des plantations sur les terres dénudées qui avaient été autrefois le fond de la mer d’Aral. On était à l’époque soviétique et le Comité d’Etat aux Forêts, qui gérait ce secteur, avait défini les essences à privilégier, qui couvrent aujourd’hui 300 000 hectares. Mais cela n’a pas eu de véritable impact car l’assèchement de la mer d’Aral est malheureusement plus ra­pide que les forestiers. Récemment, l’Office des forêts a bénéficié de l’aide de l’Agence allemande de coopération technique (GTZ), dans le cadre de projets conjoints, et de l’appui de la Fondation internationale pour le sauvetage de la mer d’Aral.

Des tonnes de sel dispersées dans l’atmosphère

Nous sommes allés interroger le Pr Zinovi Novitski, docteur en agriculture, chercheur au Centre scientifique et de production des espaces verts et des cultures forestières d’Ouzbékistan. Dès 1981, il avait proposé de faire pousser du saxaoul, du kandym, du tcherkez [différentes variétés robustes d’arbustes et de buissons d’Asie centrale] et autres plantes du désert sur le fond de la mer asséchée. « Jusqu’en 1960, la mer d’Aral était [en 1960] la quatrième étendue d’eau salée intérieure du monde. Aujourd’hui, la surface que les eaux ont laissée à nu avoisine les 5 millions d’hectares. Le rivage a reculé de 200 kilomètres, parfois davantage. Chaque année, plus de 100 millions de tonnes de sel, de poussière et de sable s’envolent, se mêlent aux nuages et parcourent parfois jusqu’à 1 000 kilomètres, avant de retomber en pluie ou en neige salées. Le principal problème vient des terres salées, qui couvrent environ 450 000 hectares. La dispersion de ce sel provoque des dégâts irréparables sur le vivant. A ce jour, 240 000 hectares de terres arables, sur les 2 millions que comptait la Karakalpakie sont déjà devenus inutilisables [soit 12 % du territoire de cette République autonome intégrée à l’Ouzbékistan].

La surface de terres salées des anciens fonds désormais à l’air libre s’étend à toute vitesse. Cela vient du fait que la ‘grande’ mer d’Aral [au sud] et la ‘petite’ [au nord] ont été séparées par une digue haute de 10 mètres et longue de 13 kilomètres. Cet ouvrage a permis de faire nettement remonter le niveau de la petite mer d’Aral, et il est en train d’être renforcé ; mais la grande mer d’Aral, en revanche, se trouve coupée de toute alimentation en eau et s’assèche. Selon nos calculs, d’ici huit à dix ans, la surface asséchée aura encore progressé de 450 000 à 500 000 hectares, ce qui, tous les ans, enverra dans les airs 20 à 40 tonnes supplémentaires de sel, de sable et de particules nocives pour le système respiratoire. La grande mer d’Aral ne fait plus désormais que 6 ou 7 mètres de profondeur, avec une évaporation qui atteint 50 à 60 centimètres par an. Le fond asséché est en permanence attaqué, érodé par les vents. Les tempêtes de sable sont fréquentes. Et pourtant toute une population est contrainte de survivre au milieu de ces conditions cauchemardesques.
Alors, que peut-on faire ? Pour nous, spécialistes de la forêt, vu qu’il n’est pas réaliste de songer à ramener la mer d’Aral à ses dimensions d’autrefois, seul un reboisement planifié est en mesure d’aider à résoudre ce problème. Notre centre a mis au point des technologies permettant de planter sur le fond de la mer asséchée. Dans le cadre du projet lancé avec les Allemands de la GTZ, 27 000 hectares ont été plantés selon nos recommandations et avec notre implication directe. Au bout de six ans, ces végétaux ont déjà atteint une hauteur de 4 mètres.

Dans la région de Boukhara, nous avons prélevé des graines de végétaux résistant aux parasites et aux maladies. Nous les avons cultivées, et elles sont aujourd’hui en train de produire à leur tour une importante quantité de graines. Nous avons demandé à la population locale de les stocker, ce qui ne signifie pas simplement les entasser dans un coin, mais construire des granges où elles sont en permanence aérées et gardées au sec. Sachant qu’il s’agit d’une activité nouvelle pour les habitants et qu’aucun d’entre eux n’est spécialiste en la matière, nous devons toujours être à leurs côtés, organiser des réunions, leur expliquer ce qu’il faut faire.

Nous avons créé des pépinières où sont appliquées des techniques de culture accélérée des jeunes pousses issues de graines génétiquement résistantes. Elles peuvent grandir de 1,5 m par an ! En 2006 et en 2007, sur nos conseils, 15 millions de pieds de saxaoul ont été plantés au Kazakhstan. Sur les terres asséchées, nous utilisons des machines spéciales pour planter tout en protégeant les racines contre le sel. Nous avons mis au point une technique intéressante : autour de chaque plante, nous creusons des sillons où le sable va s’accumuler, des sortes de fissures qui concentreront l’humidité, alimentant les racines. Pour retenir les sables, nous les couvrons avec des roseaux.

Une zone unique sans équivalent dans le monde

Là où les eaux se sont retirées, on trouve un désert de sel, blanc et mort, mais nous sommes capables d’établir des pâturages sur les parcelles reboisées. Depuis plus de vingt ans, les chercheurs de notre centre et les sylviculteurs ont créé plus de 2 000 hectares de pâtures sur ce qui était le fond du golfe de Mouynak, et aujourd’hui les habitants du village d’Outchsaï y élèvent plus de 500 bêtes.

Le fond de la mer d’Aral est une zone unique, sans équivalent dans le monde. Chaque nouvelle plantation demande une approche particulière, liée au contexte. Par exemple, on peut avoir des terres salées qui comportent des zones où affleurent en surface certains sédiments permettant un type de culture. Il faut alors planter là où c’est possible, et, dans cinq ou six ans, les graines auront été dispersées par le vent et les résultats seront là. Dans certains cas, on plante autour des terrains salés ; dans d’autres, on crée des massifs denses. Au-delà de la sixième ou septième rangée de végétaux, la vitesse du vent est réduite de plus de 90 %, pour ensuite tomber complètement.

Il faut que le Kazakhstan et l’Ouzbékistan élaborent un projet concerté pour sauver ces terres. Le Programme international de lutte contre les situations de crise écologique aura lui aussi une grande importance. Il devrait s’appuyer sur les techniques d’amendement des sols par la flore. La création d’un Centre de coordination sur la question de l’Aral, qui rendrait des comptes au gouvernement [ouzbek], pourrait être la meilleure forme d’organisation. Je pense que, si tout ce dont nous venons de parler se concrétise au niveau de l’Etat, il faudra moins de quinze ans pour que le problème écologique soit réglé.”

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