GEOGRAPHIE HUMAINE

Galice (Espagne) : les villages retrouvent avec bonheur le bruit des jeux des enfants

EL PAIS
By SILVIA R. PONTEVEDRA 
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Susana Castro con su hija Clara en brazos. / XURXO LOBATO

La petite Clara est née. Les habitants de Froxán, en Galice [nord-ouest de l’Espagne] n’avaient pas alimenté le carnet des naissances depuis la venue au monde du petit Javier de la Casa de Río… il y a près de 27 ans.
La naissance de cette petite fille en novembre dernier est vraiment la nouvelle du siècle, dans cette vallée de la Sierra del Caurel (ou Serra do Courel, en galicien) aux maisons serrées les unes contre les autres, agrippées aux flancs des montagnes comme les anciens s’agrippent à la cuisinière pour résister aux mois de frimas.
Ce hameau médiéval composé d’une cinquantaine de maisons a été classé en 2007 “Bien d’intérêt culturel” (BIC) par la Xunta, le gouvernement galicien, en raison de son intérêt ethnographique. Les rues ont été pavées et le hameau s’est doté d’un éclairage public, mais le statut de BIC ne lui aura pas apporté grand-chose.  Peu de temps auparavant, Susana Costa et Toño Visuña avaient quitté la Catalogne pour ouvrir ici un gîte rural, A Casa da Aira, qui avait remis Froxán sur les itinéraires touristiques. Le couple est arrivé avec le petit Arnau et c’est lui, aujourd’hui âgé de huit ans, qui a décidé que sa petite sœur, cette enfant vouée à ramener un peu de lumière dans le village, porterait le nom de Clara.
Un refuge contre la crise
Cela faisait des années que la mairie de Folgoso do Courel [dont dépend Froxán] n’avait pas enregistré de naissance. Cette commune de la province galicienne de Lugo vit dans l’attente que l’administration régionale veuille bien tenir parole et le déclarer parc naturel. Et si les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent, les cratères qui se creusent dans les ardoisières, et les débris qui s’accumulent dans les cours d’eau sont en revanche des réalités tangibles. Dans les années 1970, la population comptait plus de 3 600 habitants ; ils ne sont plus que 1 200 sur la totalité de la commune (dont 25 à Froxán).  L’exode a été massif. Les jeunes sont partis en Suisse, à Barcelone ou à Madrid.
Avec la crise, les premiers ne reviennent pas. On voit en revanche rentrer ceux qui avaient émigré sans quitter l’Espagne, ou bien leurs descendants, déjà.  Toño était parti à l’âge de 18 ans de son village, ou plutôt de son enclave, A Pendella, aujourd’hui presque totalement en ruines. Susana, elle-même née à Barcelone, avait une grand-mère originaire des prés d’A Campa, engloutis il y a plusieurs dizaines d’années par l’exploitation ardoisière la plus puissante du monde.  En août dernier (et c’est la deuxième meilleure nouvelle qu’on ait entendue à Froxán depuis longtemps), le village a vu arriver de Tarragone (Catalogne) David Rodríguez, architecte de son état, et Sonia García, employée administrative, et leurs deux petites filles, Victoria, trois ans, et Adriana, 19 mois. Leur seul lien avec cette vallée: une vieille maison.
L’effondrement du secteur du bâtiment avait contraint David à fermer son cabinet, et Sonia, voyant des nuages noirs s’amonceler dans le ciel de son entreprise, a préféré démissionner. Ils ont remis en état leur maison à Froxán et, depuis qu’ils y vivent, la vie leur semble plus douce. Sur cette commune riche en ruines vendues une bouchée de pain, David voit les commandes et les chantiers de réhabilitation se multiplier. « Je ne dis pas ‘à cause’ de la crise, je dis ‘grâce à la crise’”, répond l’architecte quand on l’interroge sur le tournant qu’a pris sa vie. Ici, les petites jouent à cache-cache dans le tronc creux d’un arbre centenaire. La plus grande rentrera l’année prochaine à l’école, la seule du coin, à Seoane do Courel. Elle rejoindra les huit autres élèves de maternelle auxquels la Xunta refuse une classe et des instituteurs, trop soucieuse de faire des économies, condamnant à mort cette Galice dépeuplée.
Martyrisés par l’Etat
Pour éviter que les plus petits ne partent pour une école d’une autre commune, les professeurs, ardents représentants de cet esprit de survie typique de la montagne, se sont organisés pour faire la classe aux moins de six ans de Seoane. Et c’est sans aucune contrepartie que ces enseignants surdiplômés prennent en charge des maternelles. Les quelque 30 enfants scolarisés ici jouent tous ensemble, tous âges confondus. Les parents sont, dans le désordre, des travailleurs indépendants qui se sont lancés dans l’hôtellerie et le tourisme, des employés des carrières, des retraités des ardoisières, qui à 40 ans ont dû cesser le travail à cause de la silicose qui les frappe, ou encore des rêveurs qui sont arrivés ici en quête d’un monde meilleur et d’une eau du robinet qui ne sentirait pas le chlore.
Dans la Sierra del Caurel, on n’a pas l’embarras du choix sur le marché du travail : les travaux forestiers confiés par les pouvoirs publics tombent toujours aux mains de grandes entreprises venues d’ailleurs, qui amènent avec elles une main d’œuvre à bas prix originaire d’Europe de l’Est. Si Clara est la première enfant à voir le jour depuis si longtemps dans ce village protégé, c’est dans un village fantôme qu’ont résonné les premiers cris de la petite Tegra.
Hórreos était jadis un gros village composé de solides maisons, d’une église, d’un cimetière et d’une fontaine commune. L’Icona (Institut de conservation de la nature) a fait main basse sur ces montagnes et ses ingénieurs sont venus planter des pins à tous les coins de bois. Ils ont interdit aux habitants de laisser paître leur bétail et, prétextant que les chèvres allaient manger les jeunes pousses des arbres de l’Etat, les gardes-forestiers ont fait pleuvoir les amendes sur le village.
Si bien que tout le monde a fini par partir. Hórreos a même disparu de la signalisation routière. Durant les 30 années qui ont suivi, le village a peu à peu été détruit sous les assauts d’une sorte de squat touristique, accueillant un véritable catalogue de tribus urbaines, et les choses ont tourné court. Il y a quatre ans, Pilar Veiga, une enseignante de Lugo, et Pedro Romeo, un musicien d’A Estrada, sont tombés amoureux de l’endroit et ont remué ciel et terre pour retrouver les propriétaires d’une des ruines, qui ont accepté de la leur revendre 6 000 euros.
Le couple voulait élever des chèvres et rendre à Hórreos ces troupeaux jadis persécutés par les pouvoirs publics. Ils venaient juste de refaire le toit de la maison quand Tegra est née. Depuis, au moins deux familles, l’une de Madrid, l’autre de Vigo, ont envisagé d’acheter une maison au village. Mais pour l’heure, Pilar et Pedro n’ont toujours pas de voisins. Et il n’y a qu’à l’école que Tegra voit d’autres enfants.

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