GEOGRAPHIE HUMAINE

Chili : Les Mapuches, citoyens de seconde zone

BRECHA

By Horacio R. Brum

 

 

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Des Indiens Mapuches suivent le cercueil de Jaime Mendoza Collío, à Temuco, dans le sud du Chili. Le garçon de 24 ans a été tué le 12 août lors d’affrontements avec les forces de l’ordre qui cherchaient à récupérer des terres revendiquées par les Indiens. Depuis, les manifestations se succèdent en hommage de la victime.
Reuters

 

Mi-octobre, le président ­chilien Sebastián Piñera a publié une tribune dans le quotidien El Mercurio où il ­présentait ses idées pour un“traitement nouveau” des peuples originaires de son pays, en majorité des Mapuches. Le même jour, la police réprimait un groupe de manifestants de la cause indienne au seul motif qu’ils avaient coupé la circulation sur ­l’artère principale de la capitale, Santiago. L’expression “traitement nouveau” n’est pas nouvelle ­dans la rhétorique des dirigeants chiliens : de Patricio Aylwin [du Parti démocrate-chrétien, président de 1990 à 1994, à la suite des premières élections démocratiques qui ont suivi la dictature d’Augusto Pinochet] à Sebastián Piñera [parti Rénovation nationale (droite), élu en mars 2010], en passant par Michelle Bachelet [Parti socialiste, 2006-2010], tous les présidents s’en sont prévalus pour définir une série de mesures censées en finir avec le statut de citoyens de seconde zone dans lequel sont cantonnés la plupart des Indiens.

“Pour travail à domicile, recherche conseillère domestique, de préférence originaire du Sud.” Cette petite annonce, fréquente dans la presse chilienne, comprend plusieurs euphémismes. Par “conseillère domestique”, il faut comprendre femme de ménage, ou même bonne à tout faire, et par “originaire du Sud”, il faut comprendre d’origine indienne, appartenant à l’ethnie mapuche. Car, concernant les Mapuches, la plus nombreuse des neuf ethnies reconnues par le recensement au Chili, les clichés ont la vie dure : les femmes sont obéissantes et excellentes pour le service, et les hommes des ivrognes qui font de bons boulangers. Si les mythes nationalistes (et indigénistes) assurent qu’ils ont résisté à la domination espagnole plus longtemps qu’aucun autre peuple d’Amérique du Sud, cela tient sans doute plus à leur situation géographique, dans le Sud lointain [en Patagonie et non dans les pampas ou d’autres zones plus centrales], qu’à la bravoure et au talent de ce groupe d’Indiens que les Espagnols avaient surnommés les Araucans.

De même, il a fallu attendre la fin du XIXe siècle pour que l’Etat assoie véritablement son autorité en terre mapuche – peut-être parce que les élites de Santiago s’intéressaient davantage aux territoires miniers en Bolivie et au Pérou. Quand ce dernier objectif fut atteint et la “guerre du salpêtre” (1879-1883) remportée, la “main-d’œuvre militaire oisive” fut affectée à la conquête sanglante de l’Araucanie : ce que l’Etat central n’obtint pas par la force, il l’obtint par la tromperie et la dégradation des Mapuches au moyen de l’alcool. Ces terres conquises furent ensuite réparties entre colons étrangers et grands exploitants agricoles chiliens. Les Indiens furent quant à eux cantonnés sur des terrains communs, ramenés à 6 % de la superficie dont ils jouissaient auparavant. Dès lors, dans l’imaginaire officiel, l’identité et la culture mapuches se sont peu à peu dissoutes dans la masse de la misère rurale, tandis que le Mapuche fantasmé se faisait de plus en plus présent dans les manuels scolaires et les écrits patriotiques.

Le symbole le plus évident de cette image idéale et contrefaite du Mapuche se trouve sur la colline de Santa Lucía, un parc situé dans le centre de la capitale, qui fut un site sacré pour les Indiens. La statue coiffée de plumes et armée d’un arc est censée représenter Caupolicán, un caudillo de la résistance aux Espagnols. Mais elle ne ressemble en rien aux guerriers du Sud que décrivent les chroniques, et pour cause : il s’agit du Dernier des Mohicans, sculpté à Paris en 1869 par Nicanor Plaza dans le cadre d’un concours organisé par les Etats-Unis en hommage au roman de James Fenimore Cooper. La statue de Plaza n’a pas remporté la compétition et a donc émigré à Santiago, où on l’a rebaptisée Caupolicán. Les vrais Mapuches n’ont commencé à véritablement intéresser les autorités qu’à partir des réformes agraires des gouvernements de Salvador Allende [1970-1973, tué lors du coup d’Etat de Pinochet] et de son prédécesseur, le démocrate-chrétien Eduardo Frei Montalva [1964-1970].

Cette population indienne reçut 152 000 hectares de terres pendant ces années. Mais, selon la chercheuse étasunienne Patricia Richards, qui s’est penchée sur les relations entre les élites chiliennes au pouvoir et les peuples indigènes, aucune avancée significative n’eut lieu.

Une photo de l’époque de la ­dictature nous montre Augusto Pinochet vêtu en chef mapuche. Celui-là même qui avait ordonné la persécution, la torture et l’exil de milliers d’Indiens avait reçu le soutien de quelques communautés qu’il présentait comme des “composantes essentielles de la formation de la nationalité” chilienne. Les fractures idéologiques au sein des Mapuches n’ont pas empêché Pinochet et ses partenaires civils d’ouvrir grand les portes de l’Araucanie aux sociétés d’exploitation forestière, aujourd’hui propriétaires d’une surface foncière trois fois plus vaste que celle des communautés indiennes. Et alors que cette région concentre l’essentiel des ressources de l’industrie d’exportation du bois et de la cellulose, elle affiche des taux de pauvreté deux fois supérieurs à la moyenne nationale et de bien tristes records en matière de taux de mortalité et d’analphabétisme.

Les mobilisations pour la terre se sont généralisées en 1992, avec la formation d’organisations militantes comme la Coordinadora Arauco-Malleco, composée de jeunes à qui la démocratie avait permis l’accès à l’université. Dans les campagnes, les manifestations ont pris la forme d’occupations pacifiques de terres agricoles. Sous le mandat de Ricardo Lagos [2000-2006], premier président socialiste depuis Allende, on a commencé à appliquer aux militants mapuches la loi antiterroriste héritée de la dictature [bien qu’amendée, elle est très controversée parce qu’elle autorise des détentions préventives prolongées et des peines alourdies].

L’absence de solutions s’est traduite par une escalade de la violence et des affrontements qui ont fait des morts et des blessés. Mi-2012, le principal représentant de la justice en Araucanie a même parlé de“guérilla rurale”. Le gouvernement s’est inscrit en faux, persistant dans sa ligne officielle : les attentats sont le fait d’une minorité de “délinquants violents”.

Le 24 octobre, la Cour suprême du Chili a annulé partiellement les condamnations de deux jeunes Mapuches de 19 et 18 ans en grève de la faim, Paulino Levipán et Daniel Levinao. Ils avaient tous deux été condamnés, en vertu de la loi antiterroriste de la dictature, à dix ans de prison pour tentative d’homicide sur un officier de police et à trois années supplémentaires pour port illégal d’armes à feu. C’est pour protester contre ce verdict que les deux jeunes hommes, ainsi que les frères Rodrigo et Eric Montoya, eux aussi accusés de tentative d’homicide sur un gendarme, avaient entamé une grève de la faim il y a deux mois. Tous appartiennent à la même communauté mapuche, qu’un conflit foncier oppose à des sociétés d’exploitation forestière et à des propriétaires terriens. Le président Sebastián Piñera s’était déclaré“d’accord en tous points” avec le premier verdict prononcé contre les deux jeunes Mapuches, allant jusqu’à s’indigner : “Allons-nous laisser cette tentative d’homicide impunie ?”

 

l’article original

 

COURRIER INTERNATIONAL

 

Des centaines de dirigeants Mapuches se sont réunis le mercredi 16 janvier près de Temuco, à 680 km au sud de Santiago. A travers le Conseil de toutes les terres, ils réclament la reconnaissance du peuple mapuche, la démilitarisation de la région de l’Araucanie et les excuses publiques du gouvernement chilien pour les années de répression qu’ils ont subies, rapporte le quotidien chilien La Tercera. Cette réunion, qui a duré plus de sept heures, intervient alors que la région connaît une escalade de violence, générant un débat relativement inédit sur le conflit mapuche au sein de la classe politique et des médias.

L’attaque de trop

L’épisode qui a mis le feu aux poudres et bouleversé le Chili a eu lieu à Vilcún, le 4 janvier 2013. Un couple de propriétaires terriens (75 et 69 ans) a péri dans l’incendie de sa maison. Plusieurs attaques incendiaires perpétrées par des individus cagoulés et des menaces contre des agriculteurs avaient eu lieu récemment. Le gouvernement, qui a tout de suite accusé les Mapuches, a alors intensifié la présence policière dans la région. Il a décrété que la loi antiterroriste – qui date de la dictature de Pinochet – serait appliquée aux auteurs de ce crime qui a indigné le Chili.

Pour le journaliste Pedro Cayuqueo, il y aura « un avant et un après Vilcún ». Ce spécialiste de la question écrit dans l’hebdomadaire The Clinic : « Il s’agit d’un crime brutal. Tout le monde est d’accord. Et surtout les Mapuches, qui ont condamné sans fléchir ce qu’ils considèrent comme un assassinat de sang-froid. »

 

Dans une lettre ouverte au président, reprise dans El Mostrador, une des dirigeantes mapuches exprime ses condoléances, tout en rappelant les nombreux attentats dont elle a été la cible. « Ma communauté, ma famille et moi-même, nous avons souffert de nombreux attentats de ce genre : des inconnus ont brûlé trois fois ma maison, et, dans l’un de ces incendies, nous avons retrouvé les restes calcinés de mon oncle Basilio Cononao. Mais, lorsque ce sont les Mapuches qui sont affectés, nous regrettons l’insensibilité des autorités et l’indolence des médias. Il n’y a dans ce cas ni visite du président ou d’une autre personnalité, ni décret d’état de siège… »

Un débat national

L’application de la loi antiterroriste datant de l’époque de la dictature, qui octroie des pouvoirs spéciaux aux forces de police, a déclenché un intense débat entre l’opposition et le gouvernement. « Si les dirigeants de l’Etat insistent pour régler un problème social en recourant à l’instrument politique et judiciaire qui en est à l’origine, le problème en question ne peut que s’intensifier et devenir insoluble. C’est ce qu’il se passe en Araucanie depuis cent ans et notamment depuis 1990 », affirme le site El Mostrador dans un éditorial.

« Tous les gouvernements ont appliqué une politique erronée concernant le traitement de nos ethnies ancestrales, ce qui a entraîné un divorce radical entre le peuple mapuche et l’Etat », affirme de son côté le candidat de gauche à la présidentielle [de 2009] Marco Enriquez Olminami, dans La Tercera. « Le risque actuel, c’est que le conflit violent devienne endémique et légitime pour la majorité des Mapuches – ce qui n’est pas encore le cas –, conclut El Mostrador

Depuis plus d’un siècle, les Indiens Mapuches du Chili réclament la restitution de leurs terres et la fin de la répression dont ils font l’objet. Mais l’assassinat d’un couple a suscité une telle indignation dans la région que le gouvernement a déclaré l’état d’urgence.

 

Le président Sebastian Pinera (droite) avait décliné l’invitation des dirigeants mapuches à leur sommet du 16 janvier et envoyé à sa place deux « observateurs » du gouvernement. Le ministre de l’Intérieur a appelé les Mapuches à poursuivre les négociations, indique La Tercera.

 

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