POINTS DE VUES CRITIQUES

Tomáš Sedláček : “Nous avons fétichisé l’économie”

PRESSEUROPE

By Martina Buláková

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Considéré comme l’un des économistes les plus talentueux du moment, Tomáš Sedláček appelle à une humanisation de l’économie. Son best-seller international, L’Economie du Bien et du Mal, vient d’être publié en France. Il sera au Centre tchèque de Paris, le 17 mai, pour un débat avec le journaliste Philippe Thureau-Dangin. Presseuropl’a rencontré.Dans L’Economie du Bien et du Mal, vous faites valoir que les frontières de l’économie, définie comme une science exacte fondée sur des formules mathématiques, devraient être élargies à la philosophie, à la religion et aux arts. Dans quelle mesure s’agit-il d’un nouveau concept et à quoi se réfère le titre de votre ouvrage ?

On a tendance à séparer la réflexion technique et les problèmes de l’âme. L’économie se targue d’être une science difficile, et j’essaie de montrer que si l’on sépare le corps et l’âme, l’un et l’autre perdent leur sens. Comment l’économie fonctionne-t-elle ? L’économie est-elle performante ? Telles sont classiquement les questions que nous autres économistes, nous nous posons. Mais nous devrions aussi nous demander quel est le sens de l’économie.

Et donc, qu’en est-il ?

Ce qu’il faut, c’est rattacher l’économie à d’autres disciplines. La Bible perd son sens si on ne la lit que d’un point de vue spirituel. L’économie perd son sens si on ne l’interprète que techniquement. Dans mon livre, je m’intéresse à l’âme de l’économie et j’essaie de la rendre visible. Si nous voulons que l’économie soit juste, elle doit faire sa mue. Si nous attendons seulement de l’économie qu’elle nous apporte la richesse, alors comment ? Si nous nous en remettons à la main invisible du marché, ce sont les marchés qui feront la loi. Je parle d’orchestre sans orchestration. Si vous ne le dirigez pas, c’est lui qui vous dirige.

Dès lors, il faut réintroduire l’éthique dans l’économie ?

On a beaucoup parlé de redonner leur place à l’éthique et à l’humanité dans l’économie. Je suis d’accord avec cela, mais l’économie a sa propre éthique : on est censé être performant, rationnel, ne pas céder à ses émotions ; il est bon d’être égoïste et les différents pays sont censés veiller à leurs propres intérêts. Chaque système obéit à sa propre éthique.

Je viens de lire un texte sur Sodome et Gomorrhe. L’éthique qui ressort de cette histoire, c’est qu’il ne faut aider personne. Le récit biblique parle de deux filles qui donnent du pain à un mendiant affamé. Quand d’autres s’aperçoivent qu’elles ont agi contre l’éthique de Sodome et Gomorrhe, l’une est brûlée vive, l’autre enduite de miel afin d’être dévorée vivante par des abeilles. Le nazisme avait sa propre éthique, le communisme avait sa propre éthique, l’économie a sa propre éthique. Et si l’éthique de notre temps ne nous convient pas, il faut la changer.

Est-ce une sorte de religion qui imposerait un juste équilibre entre l’être et l’avoir dans le domaine économique ?

L’économie est déjà une religion à part entière. Elle nous dicte notre conduite, nous dit comment penser, qui nous sommes, quel est le sens de la vie, comment vivre ensemble et sur quels principes la société doit reposer. D’une certaine manière, l’économie a déjà des propriétés spécifiques à la religion. Et si vous supprimez les mathématiques de l’économie, il ne reste plus que de la morale.

Dans votre ouvrage L’Economie du Bien et du Mal, vous soutenez que nous sommes devenus obsédés par la croissance économique. Cela veut-il dire que vous êtes contre le progrès ?

Je ne suis ni contre la croissance ni contre le progrès. Le problème c’est que nous avons fait de la croissance une idole. Et j’utilise des exemples tirés de la culture populaire mais aussi plus savante pour montrer à quel point l’idolâtrie est destructrice. Que ce soit l’éthique, l’économie, la religion, ou même votre chérie… car si vous mettez sur un piédestal votre relation amoureuse, vous risquez de devenir dingue. C’est ce que j’appelle une inversion de la relation sujet-objet. Vous créez quelque chose qui est censé être à votre écoute et votre service puis un phénomène vient inverser le rapport de force et vous vous retrouvez à devoir écouter et servir.

J’ai trouvé de nombreux exemples de ce phénomène dans la littérature : du Golem à la Lampe d’Aladin en passant par le Seigneur des Anneaux. Au départ, et j’en suis encore convaincu, notre système, la démocratie de marché, était un terrain fertile pour la croissance. Avec le temps, la situation s’est inversée et la croissance est devenue la condition sine qua non de la démocratie de marché. Il faudrait pouvoir se réjouir de la croissance mais également être capable de nous en passer. Et si nous sommes en crise aujourd’hui, c’est uniquement parce que nous sommes persuadés que notre civilisation va imploser sans la croissance. Or la croissance n’est pas linéaire : il y a des années où nous inventons de nombreuses choses et d’autres rien. Certaines années la croissance du PIB est forte et parfois elle est nulle ou négative.

La crise actuelle comporte-t-elle des aspects positifs ?

Jung disait qu’il ne peut y avoir de changements sans crise. Il ne s’agit pas d’une crise européenne mais bien d’une crise du monde occidental. L’Amérique, le Japon et l’Europe ont des manières différentes de la vivre. La chose la plus importante est d’en parler. Aujourd’hui même les gens dans les villages les plus reculés parlent de l’Europe.

Nous nous moquons souvent des Etats-Unis mais eux au moins sont fiers de ce qu’ils ont construit. En Europe c’est le contraire. Et pourtant la crise a conduit l’Europe à une intégration plus rapide. Parler du pacte budgétaire il y a encore 10 ans aurait été une hérésie. Et la solidarité actuelle entre pays est sans précédent. J’espère donc que l’Europe va sortir de cette crise plus forte et plus solide. Avant la crise, quand la croissance était au rendez-vous, la moitié de l’Europe manquait à l’appel. La crise est donc selon moi une chance pour l’Europe qui lui permettra d’aller de l’avant.

Mais qu’en est-il de l’euroscepticisme qui prévaut quant à l’Europe et l’euro ?

Par rapport aux années 20 et 30, il ne constitue pas un véritable danger.

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