ARPENTEURS DE LA GEOGRAPHIE

Patrick Boucheron : «L’histoire doit se défaire de son européo-centrisme»

Le Nouvel Observateur 

Propos recueillis par Gilles Anquetil

 

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Depuis une dizaine d’années, on assiste à l’essor d’une nouvelle histoire. Vous venez de publier un manifeste critique en faveur de l’histoire-monde. Pourquoi?

Patrick Boucheron L’histoire-monde est bien sûr un mot-monstre. J’espère pourtant qu’il n’est pas aussi intimidant qu’il en a l’air. Car il n’exprime rien d’autre que la diversité d’approches et de possibilités historiographiques dans la manière d’écrire aujourd’hui une histoire à l’échelle du monde. Cela va, pour ne pas se perdre inutilement dans des querelles de labels, de l’histoire globale à l’histoire connectée.

La première se donne le monde pour objet et pour échelle. Elle est une histoire massive des phénomènes de globalisation – de ce fait, elle penche plutôt vers l’histoire contemporaine des échanges économiques. Son avantage est généalogique: elle permet de comprendre les prodromes, les signes annonciateurs, positifs ou négatifs, de notre mondialisation. Son inconvénient est de n’avoir à proposer le plus souvent que de vastes fresques mal documentées, ou agrégeant de manière approximative des sources inégales et hétérogènes.

L’histoire connectée, illustrée notamment par Sanjay Subrahmanyam ou Serge Gruzinski, est radicalement différente de conception et de méthode. Elle ne contrevient en rien au programme général des historiens, désireux de construire leur récit en même temps qu’ils mettent au jour les conditions documentaires et les incertitudes de leur enquête.

Avec l’histoire connectée on est toujours dans le local, mais un local globalisé. On prend un point du monde – par exemple Java au XVIe siècle dans «l’Histoire à parts égales» de Romain Bertrand – pour découvrir des histoires de rencontres, de rendez-vous manqués, de frictions, d’incompréhensions, d’indifférences ou d’hostilités entre les Néerlandais et les Javanais. Ce faisant, l’histoire connectée tente d’accorder «une égale dignité» aux sources européennes et non européennes.

Au total, la méthode de l’histoire-monde peut se ramener à quelques exigences générales: varier la focale et questionner les points de vue à partir desquels on regarde les phénomènes historiques. C’est un effort pour se défaire de l’européocentrisme, décentrer le regard, contrer l’opposition entre le local et le global. Il s’agit de décrire dans sa complexité la mise en relation des différentes parties du monde depuis le Moyen Age jusqu’à nos jours.

Mais il y a également une dimension politique dans cette histoire globale : déconstruire le «grand récit» européen de l’histoire du monde…

Il y a bien sûr une dimension critique dans cette volonté, plus ou moins affichée, de désorientation. Prenons un exemple: le scénario linéaire des Grandes Découvertes du XVe au XVIe siècle. On nous les présente ordinairement comme un grand élan de civilisation, qui commencerait en 1415 avec la prise de Ceuta au Maroc par les Portugais et s’achèverait en 1520 par la prise de Mexico par Cortès.

La prise de Ceuta n’est pourtant en rien la découverte d’un nouveau monde mais un épisode du conflit entre les monarchies chrétiennes ibériques et les sultanats musulmans. Entre la fin de la Reconquista, le contournement des côtes africaines et le passage du cap de Bonne-Espérance en 1488, la traversée maritime de Christophe Colomb et le périple de Magellan, il n’y a ni chaîne de causalité ni même succession ordonnée d’événements.

Critiquer le «grand récit» des Grandes Découvertes, ce n’est pas lui substituer un contre-récit, ou pis encore une contre-mémoire. Il ne s’agit pas de cela. Oui, ce sont bien les Ibériques qui ont découvert le Nouveau Monde et pas l’inverse. Il n’en demeure pas moins qu’au XVe siècle d’autres mondialisations étaient possibles. La tâche de l’historien consiste aussi à faire droit aux potentialités historiques inabouties. On oublie trop qu’aux XVe et XVIe siècles c’est bien l’Empire ottoman qui constituait la grande puissance de la modernité et que l’Islam était un important vecteur historique de modernisation du monde.

Un bon historien connecté ou global ne peut se satisfaire de suivre le fil du récit des découvertes portugaises depuis Lisbonne jusqu’à Goa, mais doit attendre les Portugais sur les quais de Calicut, et les voir arriver depuis les archives indiennes. C’est ce que propose Sanjay Subrahmanyam dans sa biographie de Vasco de Gama. On voit ainsi que, lorsque les navigateurs portugais font irruption dans l’océan Indien en 1498, ils ne découvrent pas une terre nouvelle mais débarquent dans le premier espace interconnecté d’avant la mondialisation et d’avant l’arrivée des Européens.

On y rencontre des marins et négociants arabes, chinois, indiens, perses, malais – et ce depuis très longtemps, comme l’a montré Philippe Beaujard. Les Européens s’intègrent dans le monde de l’océan Indien, un monde interconnecté et largement islamisé, mais ils ne découvrent ni n’inventent rien. Ce qui a tout fait bouger, c’est l’expansion mamelouk égyptienne et la pression ottomane qui bloquaient aux Portugais les voies terrestres vers l’océan Indien et ont donc obligé Vasco de Gama à trouver une voie maritime pour contourner l’Afrique.

Mais on doit aussi comprendre comment les marchands indiens du Gujarat et de Malacca avaient pris la place, dans cette partie du monde, des réseaux yéménites qui assuraient auparavant le contrôle des échanges de la Méditerranée à la mer Rouge. Ainsi s’expérimente une autre histoire des Grandes Découvertes à la fois plus complète et plus inquiète.

 

 

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