GEOGRAPHIE HUMAINE

Islamistes et rebelles touaregs maliens : alliances, rivalités et ruptures

ECHOGEO

par Emmanuel Grégoire

 

drapeau-AzawadMagharebia[1]

Rebelles touareg avec drapeau de l’Azawad/Magharebia

 

La décision (10 janvier 2013) aussi brutale qu’inattendue du président François Hollande d’intervenir au Mali avec l’aval de l’ONU (décision n° 2085) marque le retour de la France sur la scène africaine. Celui-ci a été d’autant plus réussi que l’opération Serval fut approuvée par les chefs d’État africains et vite marquée par une série de succès militaires : à une guerre éclair menée par des rebelles touaregs et des groupes islamistes qui s’emparèrent en trois jours de Kidal, Gao et Tombouctou (30, 31 mars et 1er avril 2012), la France répliqua par une offensive toute aussi foudroyante qui les en chassa (janvier-février 2013). Elle rétablit ensuite la souveraineté de l’État malien sur l’ensemble du territoire national à l’exception de la région de Kidal. L’accord de paix signé le 18 juin 2013 entre des représentants des autorités de Bamako et de la rébellion touarègue devrait permettre le prochain retour de l’armée malienne dans la ville et l’organisation de l’élection présidentielle fixée au 28 juillet.

Au moment où le conflit semble trouver une solution (fin juin 2013), il convient de prendre un peu de recul en revenant sur les alliances, les rivalités et les ruptures entre et au sein des différents mouvements à l’origine de la crise. Inhérentes à leurs dynamiques internes, ces divisions expliquent en partie leur récent échec politique, militaire et religieux. Nous analyserons d’abord les groupes « terroristes » emmenés par des salafistes et jihadistes algériens qui, chassés de leur pays au terme de la guerre civile (1991-2002), se réfugièrent au Nord Mali (2003), ce qui le déstabilisa. Nous nous pencherons ensuite sur les rebelles touaregs une nouvelle fois désunis. Depuis les précédentes révoltes, leurs mouvements se sont cependant radicalisés, puisque des Touaregs du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) proclamèrent l’indépendance de l’Azawad (6 avril 2012) tandis que les jihadistes d’Ansar ed-Dine (« Partisans de la foi ») voulaient créer par la lutte armée un État islamique touareg appliquant la sharia. Nous nous demanderons enfin pourquoi les Touaregs nigériens n’ont pas pris les armes alors que les rébellions malienne et nigérienne ont toujours présenté de grandes similitudes.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, une remarque d’ordre méthodologique : l’analyse repose sur le dépouillement de la presse malienne, nigérienne et française, la consultation de sites internet, quelques entretiens menés à Paris auprès de personnes bien informées ainsi que sur ma connaissance de l’espace sahélo-saharien. L’insécurité qui y prévaut interdit en effet tout travail de terrain et me contraint à une démarche différente de mon approche habituelle (anthropologique et géographique).

La mouvance islamiste au Mali : implantation, rivalités et divisions

Des dissensions au sein du GIA (Groupe islamique armé) qui commit les pires massacres de la guerre civile algérienne conduisirent à son éclatement (1998) et à la création du GSPC (Groupe salafiste pour la prédication et le combat) par Abdel Malek Droukdal qui entendait poursuivre le jihad contre les militaires afin d’établir un État islamique. En 2006, le GSPC fit allégeance à Al-Qaïda d’Oussama Ben Laden et devînt, en 2007, AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique) avec pour émir Abdel Malek Droukdal, véritable penseur du mouvement.

Pour compenser ses revers militaires dans le nord de l’Algérie, une frange d’AQMI se replia sur le flanc sud du pays et au Sahel malien. Son objectif n’était pas de conquérir le pouvoir d’État des pays subsahariens, mais d’instaurer une zone de non droit pour se livrer en toute impunité à toutes sortes de trafics, d’appliquer la sharia dans toute la bande sahélo-saharienne et d’étendre son influence en constituant un émirat doté d’un immense territoire qui couvrirait une large partie de l’extrême sud-ouest algérien, du nord de la Mauritanie, du Mali et du Niger jusqu’aux confins du lac Tchad. Dans cette configuration, trois grandes katibas (bataillons) furent mises en place (Bourgeot, 2011) : à l’Ouest, celle de Mokhtar Ben Belmokhtar, trafiquant connu de cigarettes et de drogue ; à l’Est (massif des Ifoghas), celle d’Abou Zeid, contrebandier et preneur d’otages notoire ; au Nord, dans l’oasis de Taoudéni, celle de Yahia Djouadi (alias Abou Hammar), qui devint le bras droit d’Abdel Malek Droukdal puis fut nommé émir du Sahara en septembre 2012.

L’implantation de ces salafistes algériens dans le septentrion malien il y a dix ans bénéficia de la passivité du président Amadou Toumani Touré, alors qu’ils auraient probablement pu être aisément repoussés car peu nombreux (300 à 500 hommes). Ce laissez-faire leur a permis d’y faire parfois souche en épousant des femmes touarègues ou arabes maliennes, comme c’est le cas de Mokhtar Ben Belmokhtar, de grossir leurs rangs en recrutant des Subsahariens et d’accroître leur emprise territoriale. Parallèlement, ils renforcèrent leur armement grâce à l’argent gagné sur le paiement de rançons en contrepartie de la libération d’otages occidentaux, sur divers trafics et à partir de la distribution massive d’armes à laquelle le colonel Kadhafi se livra, en 2011, pour lutter contre les insurgés de Benghazi et les forces de l’OTAN. AQMI se dota alors d’armes lourdes et de moyens de transmission sophistiqués tandis que les Touaregs maliens et nigériens, dont plusieurs centaines combattirent aux côtés des partisans du guide de la révolution, s’équipèrent en armes légères avec l’objectif de s’en servir de retour au pays (Grégoire & Bourgeot, 2011).

Du point de vue politique, des divergences traversent la mouvance islamiste, marquée par des rivalités entre émirs. Fin 2011, ces dissensions donnèrent naissance au Mouvement pour l’unité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), à la suite de l’enlèvement en Algérie de trois Européens (octobre 2011) à l’initiative du Mauritanien Hamada Ould Mohamed Kheira. Lorsque celui-ci et son second, Abou Ali, un Algérien d’origine malienne, présentèrent les trois otages aux émirs installés dans les montagnes de Tigharghar (massif des Ifoghas) une violente dispute éclata : inquiets que des éléments d’AQMI soient intervenus en Algérie, Abou Zeid et Yahia Djouadi désapprouvèrent l’opération et donnèrent l’ordre à leurs auteurs de rapatrier les otages de l’autre côté de la frontière1. Ces derniers refusèrent, accusant les deux émirs d’être de faux jihadistes, de s’enrichir sur le dos de leurs combattants à travers les rançons et les trafics et d’investir uniquement en Algérie2. Pour Ould Mohammed Kheira et Abou Ali, ceux qui ne sont pas Algériens ne profitent pas de ces « business ». C’est ainsi qu’ils partirent s’installer avec leurs partisans et leurs otages dans les régions de Gao, devenue leur fief et de Ménaka. La rupture était consumée. Rejoints par des arabes maliens, le MUJAO agissait désormais pour son propre compte (rapts d’Occidentaux, trafic d’armes et de drogue, etc.) et procéda à de nombreux recrutements, notamment parmi les Peuls de la vallée du Niger (et parmi eux des Nigériens) sur une base à la fois islamiste et anti-touareg ou anti-MNLA, celui-ci ayant commis de nombreuses exactions dans la Vallée.

La création du MUJAO affaiblit AQMI, dont Ould Mohammed Kheira était un des hommes clés ayant participé à de nombreuses opérations au nom de l’organisation. Le 9 décembre 2012, le MUJAO fut à son tour touché par un mouvement de dissidence avec l’apparition d’Ansar al-Sharia (défenseurs de la loi islamique) fondé à Gao par des islamistes membres de la tribu barabiche de Tombouctou liés à une milice libyenne du même nom. Au même moment, Mokhtar Ben Belmokhtar créa son propre groupe, les « Signataires par le sang », s’émancipant ainsi d’AQMI qu’il ne se privait pas de critiquer sur des forums et de court-circuiter, en tentant d’entrer directement en contact avec les hauts responsables d’Al-Qaïda en Afghanistan. Il se rapprocha alors du MUJAO et rompit ses relations avec Abou Zeid, avec lequel il était en désaccord et se livrait à une véritable course à la prise d’otages. Ces scissions en cascade montrent que le mouvement salafiste et jihadiste n’est ni homogène ni uni. Des clivages politiques et économiques existent entre, d’une part, Algériens, Marocains et Libyens qui contrôlent les grandes katibas et en occupent les postes importants et, d’autre part, Subsahariens et Sahraouis qui s’estiment lésés quant à la répartition des rentes monopolisée.s par les premiers tandis que les seconds en perçoivent les miettes : la mouvance islamiste est en effet hiérarchisée entre ceux (les Blancs) qui commandent et ceux (les Noirs) qui sacrifient leur vie au combat au nom de l’islam. Dans des pages fort intéressantes, Judith Scheele (2012) décrit les hiérarchies raciales qui prévalent à Tamanrasset : au sommet de la pyramide se trouvent les Algériens blancs puis les Touaregs, les Arabes maliens et les Maures, les Algériens noirs et enfin les Subsahariens qui en occupent la base. Ces hiérarchies qui renvoient à l’histoire précoloniale régionale (traite des esclaves) structurent aussi les groupes islamistes : le racisme a poussé de nombreux Subsahariens à déserter, ne voulant pas servir de chair à canons comme cela se serait produit lors de l’offensive d’AQMI sur l’aéroport de Sévaré (début janvier 2013), où des combattants noirs auraient été placés en première ligne en raison du risque d’intervention étrangère. De même, des Subsahariens ont été abandonnés dans l’Adrar des Ifoghas par leurs chefs algériens qui avaient pris la fuite. Ils furent faits prisonniers par les militaires français, les enfants soldats capturés étant remis à des ONG.

Une lettre trouvée peu de temps après la reconquête de Tombouctou déplorait les destructions de mausolées et de bibliothèques ainsi que les lapidations et les amputations publiques. Son auteur7 explique que ces agissements avaient été une grave erreur car ils avaient dressé les populations contre les salafistes et les jihadistes, déjà perçus comme des étrangers en raison de l’origine algérienne d’AQMI. C’est ce qui s’est effectivement passé, comme en témoignent les scènes de liesse qui eurent lieu à Gao et à Tombouctou à l’arrivée des troupes françaises et maliennes. Si, dans un premier temps, leurs habitants ne marquèrent pas de franche opposition à l’égard des islamistes, attendant de « voir » après avoir subi les pillages et les exactions des Touaregs du MNLA, très vite les châtiments perpétrés le plus souvent contre des « Noirs », les destructions à Tombouctou d’édifices religieux et de livres anciens, symbole de l’islam local (malékite), l’obligation faite aux femmes de porter le voile et l’interdiction de fumer, de jouer de la musique et de se livrer à des jeux (football, loterie, etc.) suscitèrent un sentiment d’hostilité qui ne pouvait s’exprimer au grand jour par peur de représailles. Aussi le déploiement massif de soldats français dans la région avec pour mission d’anéantir AQMI par les armes a-t-il été favorablement accueilli alors que certains (Loncle & Plagnol, 2012) redoutaient la désapprobation des populations, qui auraient pu voir là un affrontement entre civilisations (chrétienne et musulmane), comme les responsables islamistes l’espéraient.

L’attitude d’AQMI à l’égard des mouvements touaregs fut différente car il ne s’agissait pas de populations sans défense, mais de groupes armés qui avaient, les premiers (MNLA), pris les armes contre l’État malien. En raison de son idéologie laïque, il ne pouvait être un allié et devait par conséquent être combattu. Mieux organisés et équipés, les salafistes chassèrent le MNLA des villes du Nord-Mali dont il s’était emparé au début de l’année 2012 et assurèrent ainsi leur suprématie sur plus de la moitié du pays (juin 2012). En revanche, l’alliance avec les islamistes touaregs d’Ansar ed-Dine était essentielle car elle permettait aux émirs de renforcer leur ancrage dans le massif des Ifoghas et de disperser les pressions de la communauté internationale en cas d’intervention militaire. La création (24 janvier 2013) du MIA (Mouvement islamique de l’Azawad) par des membres d’Ansar ed-Dine déjoua ce plan : AQMI et le MUJAO affrontèrent désormais seuls les troupes françaises, maliennes, tchadiennes et nigériennes, Ansar ed-Dine ayant vu la plupart de ses hommes rallier le MIA qui s’était aussitôt déclaré prêt à collaborer avec l’armée française. Les cartes furent donc redistribuées au détriment des islamistes, privés d’un précieux allié. Ce renversement d’alliance bénéficia aux forces françaises, qui trouvèrent là un nouvel appui.

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