COUPS DE GUEULE

Alep devient un champ de ruines

LE MONDE

BY Hélène Sallon

Vue générale d’Alep du 9 septembre au 26 mai 2013. Les points rouges représentent des impacts de tirs balistiques.

Sous le feu nourri des bombardements du régime syrien depuis un an, les quartiers d’Alep tombés aux mains de l’opposition ressemblent de plus en plus à un vaste champ de ruines. Les rebelles contrôlent la moitié de la capitale économique située dans le nord-ouest de la Syrie, une large zone formant un croissant du nord au sud de la ville, en passant par l’est. « De nombreux bâtiments, des quartiers entiers ont été détruits, réduits en ruines, commente Donatella Rovera, chargée de la gestion de crise à Amnesty International, qui revient d’unvoyage d’un mois dans la zone sous contrôle rebelle. Les quartiers bombardés, contrôlés par les forces de l’opposition, sont les moins aisés, donc les plus densément peuplés. En termes d’impact, le pourcentage de destruction est élevé. »En témoignent les photographies satellitaires prises pendant les neuf derniers mois et analysées par l’Association américaine pour l’avancée de la science (AAAS), en collaboration avec Amnesty International.

Les destructions touchent également la vieille ville d’Alep, classée au patrimoine mondial de l’Unesco. En octobre 2012, le vieux marché d’Alep a ainsi été partiellement détruit dans un bombardement. En avril, le minaret de la mosquée des Omeyyades s’est à son tour effondré, comme le montre la photographie satellite ci-dessus. « La vieille ville a été le théâtre d’affrontements et continue de l’être car la ligne de front y passe. Les forces gouvernementales sont toujours positionnées dans la citadelle », précise Mme Rovera.

Lire aussi : « En Syrie, la guerre civile met en péril un patrimoine culturel mondial »

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Images satellite de la mosquée des Omeyyades d’Alep (au centre), classée au patrimoine mondial de l’Unesco, dont le minaret s’est effondré le 24 avril.

Au fur et à mesure que le conflit se prolonge, les moyens militaires engagés par le régime de Bachar Al-Assad contre les populations civiles sont de plus en plus meurtriers. « Des balles réelles contre les manifestants, on est passé aux incursions de chars puis, dès août 2012, à une campagne de bombardements aériens qui n’a cessé de s’intensifier. Le régime utilise des munitions interdites comme des bombes à fragmentation et des missiles balistiques », note la responsable d’Amnesty International. Des moyens militaires auxquels s’ajoutent des arrestations de civils, exécutés ensuite de manière sommaire et extrajudiciaire.

L’usage de missiles balistiques par le régime est désormais pointé du doigt. L’organisation Human Rights Watch, qui a enquêté sur neuf tirs de missiles balistiques en Syrie entre février et juillet, donne un bilan de 215 morts pour ces seules attaques. Une grande partie de ces missiles sont tirés depuis une base près de Qalamoun, au nord-est de Damas, estime l’organisation, rappelant que l’armée syrienne dispose d’un arsenal de missiles Scud, SS-21 Tochka et Luna-M. Les photographies satellitaires diffusées par Amnesty International témoignent de l’usage croissant de missiles balistiques contre Alep au cours des neuf derniers mois et de l’ampleur des dégâts causés notamment lors de trois attaques en février dans les quartiers d’Ard Al-Hamra, de Jabal Badro et de Tarik Al-Bab.« L’usage de missiles balistiques a commencé fin 2012, confirme Mme Rovera. En février 2013, trois grosses attaques ont visé Alep et ont oblitéré des quartiers entiers. J’avais alors recensé 160 victimes lors de mon séjour sur le terrain. Une nouvelle attaque a eu lieu le 26 juillet à Alep qui a fait des dizaines de victimes. »

« Youssef, 7, Mohammed, 5, Ali, 2, Hamza, 12, Zahra, 10, Husna, 8, Fatima, 10, Ahmad, 7, Abdel Karim, 2, Hassan, 18 mois… Pourquoi nous avoir bombardé ici ? … Il n’y avait que des civils. Notre quartier était plein de vie, les enfants jouaient partout. Aujourd’hui, nous sommes tous morts, même ceux qui sont encore vivants sont morts à l’intérieur d’eux-mêmes. Nous avons tous été ensevelis sous les décombres », a témoigné à Amnesty International Sara Al-Wawi, qui a perdu vingt proches dans une attaque aérienne contre le quartier de Al-Marje, le 18 mars 2013.

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Images satellite du quartier d’Ard Al-Hamra prises avant et après le bombardement du 22 février.

Dans cette ville qui abritait jadis 3 à 4 millions d’habitants, beaucoup ont fui. Mais des centaines de milliers de Syriens, dont certains venus des villes et villages alentours, vivent encore dans les immeubles épargnés par les bombardements. La fermeture progressive des frontières de la Turquie depuis septembre 2012 leur a ôté toute possibilité de s’enfuir. « Beaucoup partiraient s’ils le pouvaient », assure la responsable d’Amnesty International. La situation médicale est désespérée, les ressources humaines autant que matérielles font plus que défaut. La population a dû s’adapter à des conditions de vie de plus en plus difficiles au quotidien. « Dans certains quartiers, il n’y a plus d’électricité depuis plusieurs mois, dans d’autres, il y en a quelques heures par jour. Les gens ont accès à l’eau une fois par semaine ou tous les dix jours », commente Mme Rovera.

Les économies des familles se sont, avec le temps, réduites comme peau de chagrin. Nourrir sa famille est devenu un défi de chaque jour. L’aide humanitaire arrive au compte-gouttes depuis la frontière turque, transportée par des volontaires locaux au péril de leurs vies. Face à la détérioration de la situation sécuritaire sur le terrain, aucune organisation humanitaire n’est présente à Alep. Le vide du pouvoir profite au développement d’une économie de guerre, grâce à laquelle certains s’enrichissent, parfois en détournant l’aide humanitaire.

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Images satellite du quartier de Jabal Badro, prises avant et après le bombardement du 18 février.

L’absence de pouvoir central a profondément pesé sur la situation sécuritaire, qui s’est détériorée de façon critique au cours des six derniers mois. A l’insécurité créée par les bombardements quasi-quotidiens, s’ajoute le développement des bandes criminelles, louant leurs services à chaque camp. « Le comportement de certains groupes armés d’opposition est de plus en plus problématique. Il y a aussi l’émergence de bandes criminelles qui peuvent opérer facilement en l’absence depouvoir central », commente Donatella Rovera.

Les enlèvements sont devenus une réalité quotidienne pour les Syriens, devenus une monnaie d’échange et une source de revenus pour les groupes combattants des deux camps. Une réalité qui touche par extension les journalistes et personnels étrangers qui s’aventurent sur le terrain. « Au cours de mes deux dernières visites cette année, j’ai observé une détérioration de la situation opérationnelle. Il y a des endroits où je ne peux plus aller, un certain niveau d’interférence des groupes armés et le risque d’enlèvement qui est réel. On est arrêté pour un oui ou pour un non, il faut connaître les bonnes personnes », témoigne-t-elle.

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Images satellite du quartier de Tarik El-Bab, prises avant et après le bombardement du 22 février.

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Images satellite fournies par DigitalGlobe & Atrium

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