POINTS DE VUES CRITIQUES

Laetitia Rouviere : La fin des territoires n’aura pas lieu

L’ESPACE POLITIQUE

par Laetitia Rouvraie

Les murs, clôtures, et plus généralement les barrières frontalières sont des figures anciennes et classiques de délimitation territoriale ; le limes romain ou la grande muraille de Chine (édifiée à partir de 700 av. J.-C. sur plus de 2000 ans) avaient des fonctions militaires et migratoires. Ils défendaient le territoire des attaques potentielles et, se situant prioritairement aux confins ou sur les lignes de front, assuraient la sécurité en filtrant les entrées et sorties. L’intérêt des barrières militaires, qui semblait avoir disparu avec l’invention du canon, est revenu au XXe siècle après la Première Guerre mondiale. Ainsi, durant l’entre-deux-guerres de nombreux États ont édifié des lignes de casemates à leurs frontières pour empêcher l’invasion de leur territoire : ligne Maginot en France, ligne Siegfried en Allemagne, ligne Staline en URSS, etc. Dans les trois décennies suivant la très symbolique chute du mur de Berlin, la relative pacification des relations internationales n’a pas signifié pour autant l’abandon de ces instruments de délimitation : depuis les évènements du 11 septembre 2001 notamment, force est de constater un véritable « Retour des murs » en relations internationales (Vallet, David, 2012). Selon les estimations, les barrières frontalières s’étendent potentiellement sur 18 000 à 25 000 km, soit 7 à 10% du linéaire mondial de frontières internationales1.
Si les barrières de séparation ne sont pas une nouveauté, elles apparaissent, dans un monde qui se veut « ouvert », comme un paradoxe. C’est un lieu commun que de rappeler que la circulation des flux commerciaux, financiers et humains s’est accélérée, laissant présager un « monde sans frontières » (Ohmae, 1990 ; Badie & Smouts, 1999). Mais la « fin des territoires » (Badie, 1995) n’a pas eu lieu ; les frontières persistent, se transforment, se reconfigurent, elles changent de nature. Leur « ouverture » à la mondialisation accompagne leur redéfinition et leur repositionnement en réponse à des intérêts multiples, selon des dynamiques complexes de debordering/rebordering (Spener & Staudt 1998, p.236) qui dépendent tout à la fois de la nature des flux et de leur localisation dans l’espace. Les flux financiers et invisibles, les flux commerciaux et les flux humains doivent ainsi être clairement distingués – les flux de personnes non qualifiées étant rarement les bienvenus. Par la diversité des enjeux et des acteurs qu’elle mobilise, la frontière est non seulement une institution de base dans la définition des Etats, mais aussi un processus en évolution constante (Anderson, 1996, p.11). L’hétérogénéité des barrières recensées dans le monde renvoie précisément à ce processus et à la variété des facteurs qui déterminent leur construction.

Les barrières frontalières ont tardé à s’imposer en tant qu’objet d’étude, ceci contrairement aux murs érigés dans les villes autour des gated communities qui est un sujet plus amplement traité (au moins depuis Blakely & Snyder, 1997). Un des éléments qui expliquent cette situation est que l’État a été perçu par les géographes et les économistes comme un objet obsolète, passé de mode. Cette situation montre que le scientifique est aussi tributaire des évolutions politiques : depuis les années 1990, le « retrait de l’Etat », à défaut d’être une réalité, est une représentation décisive. La littérature francophone récente a ensuite privilégié l’approche des relations internationales (Vallet et David, 2012) ; la question a également été abordée sous l’angle des risques et des conflits (Rosière, 2012) ou de thèmes plus spécifiques comme le rôle décisif des check-points (Ritaine, 2009). La littérature anglophone s’est quant à elle intéressée aux questions de sécurité liées à la construction de barrières (Andreas & Snyder, 2000 ; Brunet Jailly, 2007), ou a traité des cas spécifiques tels que la barrière entre l’Inde et le Bangladesh (Jones, 2008) ou entre les Etats-Unis et le Mexique (Dear, 2013). Dans la continuité de ces travaux, ce numéro élargit le regard du point de vue spatial et théorique tout en proposant des approches thématiques précises.

Sur des lignes de front potentielles ou en réponse à la perception d’une menace diffuse, les barrières de séparation apparaissent sur des frontières qui peuvent être qualifiées de mobiles (Amilhat Szary, 2012), voire, pour reprendre et étendre le qualificatif utilisé par Karine Bennafla dans ce numéro, de mouvantes – susceptibles d’être déplacées par l’Etat voisin ou dépassées par les membres d’organisations résistantes ou criminelles – ; des frontières mouvantes qu’il s’agit de fixer, de manière unilatérale. La matérialisation des frontières symbolise un aboutissement dans le processus de construction de l’Etat ; lorsque cette matérialisation prend la forme d’une barrière, elle manifeste soit un processus non abouti de démarcation, soit une volonté politique de limiter les flux migratoires. Dans les deux cas, elles participent d’un discours de défense de l’Etat ou de renforcement de la sécurité intérieure.

Les barrières frontalières touchent alors à la dimension physique et symbolique du processus d’affirmation de l’Etat sur son territoire. Cette forme de matérialisation des frontières est-elle une manifestation des difficultés que rencontrent les Etats à gouverner leur territoire (Brown, 2009) ou à l’inverse, se situe-t-elle dans la continuité de leur mouvement de consolidation ? Comment se caractérisent les barrières contemporaines ? Qu’est-ce qui les distingue des formes plus anciennes de fermeture territoriale entre Etats ? A quels impératifs répond alors la construction de barrières frontalières ? Pour appréhender ces questions, le numéro interroge les manières de nommer et caractériser les barrières, tout en soulignant les dimensions symboliques inhérentes à leur construction et les dispositifs de contrôle concrets qui les accompagnent.

RENOUVELLEMENTS FRONTALIERS. LIGNES DE FRONT ET FRONTIÈRES MIGRATOIRES

Le statut des frontières change : de limites à défendre, elles deviennent des espaces à investir. On observe un regain d’intérêt de la part des Etats pour l’administration des zones frontalières et, même sur les frontières jusque-là faiblement administrées, une volonté de matérialiser la limite, de contrôler les entrées, mercantiles et migratoires (Rouvière, 2012). Si la logique militaire dont procède la construction de barrières se maintient, elle semble désormais s’appliquer également à la construction d’autres types de barrières, notamment migratoires.

Lorsque des murs ou barrières sont construits sur des lignes de front potentielles, « l’ennemi » est clairement identifiable et de même nature. La construction de ce premier type de barrière est souvent le produit d’un processus long et conflictuel de démarcation frontalière mais dont les enjeux dépassent la seule délimitation entre Etats et portent les héritages de la guerre froide ou des temps coloniaux. C’est notamment le cas de la « barrière de séparation » israélienne, de celle des deux Corées ou du Sahara Occidental, respectivement abordées dans ce numéro par Amandine Kervella, Laurent Quisefit et Karine Bennafla. En tant qu’instruments de fixation des lignes de démarcation, les barrières militaires sont souvent présentées comme une solution temporaire, une forme de sécurisation du territoire devant faire obstacle à une menace perçue comme existentielle (McDonald, 2008, p.567). Néanmoins, certaines de ces barrières (que l’on pense à la DMZ entre les deux Corée) perdurent…
Des barrières d’un nouveau type apparaissent également. Leur principal objectif est de répondre à la crainte d’une menace diffuse, représentée par des individus qui, s’ils passaient la frontière, seraient susceptibles de mettre en péril la sécurité nationale depuis l’intérieur du territoire. Il s’agit de menaces déterritorialisées, globales, organisées en réseaux, mais dont la réponse renvoie à la figure territoriale la plus classique de la construction des Etats : la frontière nationale. Terrorisme, trafics, immigration clandestine : les enjeux que recouvre la construction de ces barrières peuvent mener à un certain nombre d’amalgames (Bigo, 1998). Les asymétries économiques sont également à l’origine de flux migratoires accrus que les barrières entendent contrôler, filtrer. Les barrières peuvent alors devenir un support au contrôle des flux migratoires, tout en répondant de manière « efficace » à l’impératif de faciliter la circulation des flux légaux. Il s’agit bien souvent d’un processus asymétrique (Ritaine, 2009) : comme l’affirmait M. Foucher dans une conférence, les Etats qui se préoccupent de leurs frontières sont aussi ceux qui en possèdent les moyens financiers.

DÉSIGNER ET MESURER LES BARRIÈRES ?

Différents types de barrières sont érigées, dont le niveau de matérialisation varie selon les contextes. Barbelés, clôtures, murs : la grande diversité de leur aspect matériel mène à questionner le seuil à partir duquel parler de « barrière ». Si entre la frontière libre et la muraille de béton l’opposition est évidente, dans les faits la qualification des artefacts ne l’est pas toujours. Peu de frontières sont vraiment ouvertes comme entre les pays de l’espace Schengen ; elles sont souvent soulignées par des barbelés et à ce titre, de nombreuses dyades pourraient être qualifiées de barrières (figure 1). La barrière exprime une volonté, elle est un message dans un environnement avec lequel elle entre en interaction.

On trouve ainsi des barrières continues ou discontinues (construites sur certains secteurs considérées comme plus perméables), les lignes de fronts et des barrières migratoires (figures 2 et 3). Si les barrières liées aux conflits territoriaux n’ont pas disparu (Cachemire, Israël/Palestine, mur des sables marocains, etc.), les tensions sur les territoires ne sont pas la cause majeure de construction de ces artefacts que nous proposons à l’analyse. Comme le montrent les figures 2 et 3, ces barrières « classiques » ne comptent que pour un total assez faible dans le linéaire contemporain des barrières : 5267 km sur un total estimé de 22.620, soit 23,3% du total, les 17.353 km restant représentant 76,7 % de barrières migratoires ou autres (figure 3).

Planisphère des frontières fermées

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Source : S. Rosière, S. Piantoni, laboratoire Habiter, 2013.

 

 

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LIRE L’ENSEMBLE DE L’EXCELLENT DOSSIER SUR LES BARRIERES FRONTALIERES

Une réflexion sur “Laetitia Rouviere : La fin des territoires n’aura pas lieu

  1. Avec un peu de retard… mais je viens de finir l’ouvrage de Badie « La fin des territoires ».
    Or, il me semble que votre propos entre totalement dans son modèle.
    Badie ne récuse pas les frontières (premières lignes de sa conclusion générale). Il montre bien, d’une part, qu’elles existent physiquement et axiologiquement (par domination occidentale) et, d’autre part, de manière mobile dans les empires et les domaines féodaux.
    Mais il est vrai qu’il secoue la géographie des territoires à la mode française (différente de la géographie anglo-saxonne). Il me semble que la géographie des frontières telles que vous la dessinez est propre à dépasser les « apories » de la géographie des territoires pour amorcer, enfin, une géographie politique.

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