GEOGRAPHIE HUMAINE

Aquitaine : Peut-il exister un territoire viticole bio ?

ECHO GEO

BY  Frédérique Célérier

Les vendanges de ce mois de septembre 2012 marquent un tournant dans le développement de la viticulture biologique en Europe : pour la première fois, les viticulteurs bio pourront proposer des vins biologiques. Car jusqu’au 1er août 2012, date d’entrée en application de la réglementation européenne sur la vinification biologique adoptée le 8 février 20121, c’étaient les seuls raisins qui étaient issus de l’agriculture biologique. Cette nouvelle étape franchie confirme le dynamisme d’un secteur en effervescence. Bénéficiant d’un succès non démenti depuis quelques années auprès des consommateurs (le vin biologique représente 10 % du marché des produits bio en 2011), la filière viti-vinicole est en effet l’une des filières de l’agriculture biologique les plus dynamiques en France. En 2011, les surfaces en vignes bio ont atteint 61 055 ha, soit près de 7,4 % du vignoble français (Agence Bio, 2012). La France semble en passe de rattraper le retard qu’elle a longtemps accusé sur ses voisins espagnols, italiens et allemands. Ce contexte général, et le dynamisme de certaines régions comme le Languedoc-Roussillon et Provence-Alpes-Côte d’Azur, jouent peut-être un effet d’entraînement auprès de vignobles longtemps rétifs à ce phénomène, tel que le Bordelais.

Jusqu’en 2008, l’Aquitaine s’est montrée moins prompte à s’engager dans un processus de conversion vers la bio, ne s’étant située jusque récemment qu’au 9e rang français en matière de production biologique, toutes cultures confondues. Les acteurs du monde viti-vinicole se sont difficilement emparés de la forte demande des consommateurs en produits bio, et ce sont davantage les réseaux d’agrobiologistes qui ont accompagné la diffusion de cette viticulture d’avant-garde (Célérier, à paraître). Avec un peu plus de 6 % de ces surfaces viticoles en bio, les conversions à la viticulture biologique sont aujourd’hui massives dans le Bordelais, mais le phénomène ne cesse de susciter l’étonnement, si ce n’est la perplexité, auprès des acteurs traditionnels des vins de Bordeaux. Quelle peut être la place de la viticulture biologique dans la hiérarchie complexe des châteaux bordelais ? La modernité (Schirmer, 2004) de ces vins bio ne joue-t-elle pas comme d’un frein face à l’inébranlable héritage du classement de 1855, ou de celui de Saint-Émilion ?

Le succès des vins biologiques interroge l’ensemble du monde viti-vinicole français. Au-delà d’un indéniable effet de mode s’inscrivant dans la vogue des produits issus de l’agriculture biologique, la démarche de la production de vins bio, et la vogue de leurs consommations, témoignent de nouvelles représentations culturelles du lien entre les sociétés et leur milieu. Celui-ci n’est plus considéré comme le seul support d’une production, mais comme un système à part entière, cultivé sous l’impératif de la préservation de l’environnement. Le mode de production biologique apparaît non seulement comme un gage de qualité environnementale (Fleury, 2011), mais aussi comme un moyen de préserver la santé du vigneron (Nicourt, Girault, 2009), et celle du consommateur (Stolz, Schmid, 2006). La viticulture biologique met ainsi en avant des principes agronomiques, tels que le maintien de la fertilité des sols, la non-utilisation de produits phytosanitaires de synthèse et d’engrais chimiques, mais aussi des valeurs éthiques telles que l’écologisme, la solidarité et l’équité, ainsi enfin que des objectifs économiques comme l’autonomie des exploitations viticoles, des prix de vente équitables et une distribution théoriquement de proximité ; en somme, les préceptes du cadre idéologique du développement durable. La mise au point de nouveaux itinéraires socio-techniques en viticulture biologique a suscité de multiples travaux au sein de la recherche agronomique (Forget, Lacombe, Durand, 2009) et sociologique (Teil, Barrey, 2009).

La dimension spatiale est peu prise en compte dans l’analyse des verrous à la conversion bio, qui semblent bien plus socio-culturels que techniques. L’approche territoriale apparaît des plus pertinentes pour comprendre les dynamiques parfois contradictoires à l’œuvre dans le développement de la bio. Construction complexe, à la fois matérielle et idéelle (Hinnewinckel, 2010), la notion de territoire permet à la fois de rendre compte de la façon qu’ont les sociétés de façonner leur environnement, d’y implanter des activités, mais aussi la façon dont elles se représentent ce territoire et se l’approprient. Il faut articuler à cela l’idée qu’un territoire est aussi une notion juridique et politique de la plus grande importance dans un monde du vin où règne en maître le système des Appellations d’Origine Contrôlée. Traduction juridique du concept géographique de terroir (Le Goffic, 2007), l’Appellation d’Origine Contrôlée (AOC) établit un lien étroit entre le territoire de production, système complexe combinant des facteurs physiques et humains, et la qualité organoleptique d’un vin. Qu’en est-il pour les vins bio ?

5Issu d’un travail de thèse en court de réalisation4, cet article se propose d’analyser la construction de territoires viticoles bio à travers le cas du Bordelais, et d’explorer tout particulièrement l’articulation entre la qualité du vin et le territoire. Si territoires viticoles bio il y a, en quoi manifestent-ils une nouvelle conception de la qualité, environnementale et normative ?

Des territoires sans qualité ?

Pour les acteurs de la viti-viniculture bordelaise, la Gironde ne pouvait rester plus longtemps le mauvais élève de la bio. Bien plus, il fallait en faire le fleuron d’une viticulture biologique « nouvelle génération ».

La viticulture bio, marginale ?

Illustration 1 – Le développement de la viticulture biologique en Aquitaine

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Sources : Agence Bio, INSEE RGA, 2010 ; auteur : F. Célérier, 2012.

Restée en retrait du développement de la bio jusqu’au début des années 2000, la Chambre d’agriculture de la Gironde s’est emparée de cet objectif en définissant notamment, avec ses partenaires institutionnels et techniques, le plan Bio 2008/2012, plan de développement sur 4 ans des surfaces viticoles biologiques. Et le défi semble relevé : en 2010, en nombre de viticulteurs bio (416) et en surfaces totales, certifiées ou en conversion, conduites en bio (5817 ha), la Gironde se place au second rang national après le Vaucluse. Ce palmarès, promu par l’Agence Bio et vanté par les organismes professionnels et de développement régionaux, se dessine sur fond d’une réalité plus contrastée à échelle régionale (illustration 1). Certes, la Gironde est le département aquitain le plus performant en nombre d’hectares, comparé aux discrets vignobles de Dordogne et du Lot-et-Garonne. Le relatif effet de masse des surfaces viticoles girondines ne doit toutefois pas éclipser le dynamisme certain des départements voisins en matière de conversion à l’agriculture biologique.

Illustration 2 –Les exploitations girondines certifiées AB membres du Syndicat des Vignerons Bio d’Aquitaine en 2012

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Sources : RGA 2000, Syndicat des vignerons bio d’Aquitaine ; auteur : F. Célérier, 2013.

C’est encore cette géographie de la périphérie qui s’observe à l’échelon départemental (illustration 2). Les vignerons bio se situent relativement loin des villes. Cette localisation interpelle : elle se distingue fortement de la situation souvent périurbaine d’autres cultures biologiques. Le maraîchage notamment forme souvent une ceinture autour d’espaces urbains qui apparaissent comme un levier d’ancrage territorial pour ces produits bio (Lamine, Bellon, 2009). Cette répartition surprend d’autant plus que par ailleurs, le phénomène de réduction des territoires viticoles en France est marqué par une concentration des vignes à la périphérie des grandes villes, autour de Bordeaux notamment (Célérier, Schirmer, à paraître). La bio tourne aussi le dos aux prestigieuses appellations de la rive gauche. Les vignes bio du Libournais, présentes sur de nombreuses communes, demeurent une goutte dans une mer de vignes conventionnelles. Formant localement comme un pôle, les exploitants bio de l’Entre-deux-mers rappellent que ce territoire, jouissant d’une réputation viticole moyenne, a été et est peut-être toujours un avant-poste de la viticulture biologique dans le Bordelais. Les pratiques culturales qui s’éloignent de celles de la viticulture conventionnelle, et la certification qui peut en découler, sont-elles perçues comme un levier de distinction ? Le cœur de l’Entre-deux-mers est aussi terre d’origine ou d’accueil de quelques illustres « pionniers » de la bio (Besson, 2011), dont les motivations de conversion à la viticulture biologique ne sauraient se réduire à l’argument de vente…

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