GEOGRAPHIE HUMAINE

La rentrée des classes, la boule au ventre

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La rentrée scolaire est un rituel que les familles abordent diversement. Marie-France Doray, sociologue à l’IREDU, a interrogé des parents dont les enfants entraient au cours préparatoire ou en classe de sixième. Pour l’occasion, certains écoliers sont entièrement habillés de neuf (vêtements et sous-vêtements), les cheveux coupés « de frais » (surtout pour les garçons) et les soins du corps sont particulièrement méticuleux. D’autres ont revêtu les habits les plus corrects de leur garde-robe, mais aussi bien dans la tenue que dans la coiffure, la nouveauté a été strictement évitée. En revanche, dans certains foyers, on se refuse à tout préparatif particulier : les enfants sont envoyés à l’école habillés comme d’habitude, avec « leur jean préféré » ou les vêtements dans lesquels ils se sentent bien.

Selon la chercheuse, ces pratiques traduisent les diverses convictions des parents quant à l’usage de l’école. Pour les familles « tout neuf », le jour de la rentrée est un événement qu’il faut marquer par un renouvellement matériel autant que symbolique. Chez les « tout neuf » comme dans une moindre mesure chez les « plus corrects », tout se passe comme si « un effet de synergie existait entre le visible et l’invisible, pour un conditionnement de l’enfant, qui contribuerait à la construction de la réalité. »

Chez les « comme d’habitude », l’absence de tout préparatif particulier ne marque pas, comme on pourrait le croire, une « déritualisation de l’événement ». L’indifférence est en partie jouée, elle relève plus du désir d’« éviter l’exceptionnel », attitude que l’on peut assimiler à ce que ce que Marcel Mauss appelait un « rite négatif ». Ne rien faire de spécial pour le jour de la rentrée n’est pas contradictoire avec l’importance qu’on lui accorde. Il s’agit de banaliser l’événement afin de le dédramatiser.

Les familles « tout neuf » sont presque toutes d’origine sociale modeste ; les « plus corrects », des cadres d’origine aisée. Et les familles « comme d’habitude », le plus souvent des diplômés de l’enseignement supérieur issus de milieux populaires. Pour ces derniers, les préoccupations éducatives priment sur la préparation matérielle.

De nombreux travaux ont montré l’influence de l’origine sociale sur les pratiques culturelles et scolaires. Se glisserait-elle jusque dans les chaussettes qu’on enfile à son enfant le jour de la rentrée ?

EN SAVOIR PLUS

 

1805176326_a47fd6950d3309d5d60adaa8ff82ae69_Rentree-des-classes-avec-une-cellule-psychologique_reference[1]

 

La vie des idées

L’École des ouvriers, qui vient de paraître aux éditions Agone (collection « L’ordre des choses ») est la traduction d’un classique de la sociologie de l’éducation, le livre de Paul Willis, Learning to Labour, paru en 1977 et jamais traduit en français jusqu’à présent. Il est augmenté d’un entretien avec l’auteur, datant de mars 2011, qui permet de situer le travail de celui-ci dans le cadre des cultural studies et des analyses marxistes. Cette parution vient combler un manque, car si le travail de Willis était souvent donné en référence lors de l’analyse des pratiques d’élèves de classes populaires rétifs à l’ordre et aux logiques scolaires, il était connu jusque-là en France par un seul article [1]. Heureuse initiative donc que cette traduction qui intervient au moment où la question des inégalités sociales, longtemps occultée par une représentation duale de la société (opposant inclus et exclus) revient sur le devant de la scène publique, jusque dans le domaine de la scolarisation [2].

Aborder les inégalités sociales de scolarisation par « le bas »

Les inégalités sociales de scolarisation étaient au cœur des débats et des analyses dans les années 1970, lorsque l’élargissement de la scolarisation dans le secondaire (trop précipitamment qualifié de démocratisation scolaire, disait Bourdieu) révélait que l’égalité formelle affichée par une école plus ouverte aux enfants des différentes classes sociales ne produisait pas l’égalisation sociale attendue des réformes scolaires. Alors que ce constat conduisait à la production de grands modèles théoriques d’analyse centrés sur la manière dont l’école remplit une fonction de reproduction sociale [3], Willis déplaçait le regard et l’angle d’analyse du système scolaire et de son fonctionnement vers la boîte noire de l’école qu’il aborde par les pratiques et la culture des élèves de familles ouvrières. Pour paraphraser le sous-titre du livre, la question que pose Willis est la suivante : comment les enfants d’ouvriers scolarisés dans une école qui leur ouvre plus largement l’accès au secondaire en viennent à obtenir et, davantage, à accepter des emplois d’ouvriers non qualifiés en usine ?

Pour Willis, répondre à cette question suppose une approche « par le bas », à partir des pratiques et des discours des élèves, et implique de prendre au sérieux les discours des membres des familles ouvrières, de chercher les logiques au fondement de leurs pratiques et de leurs discours, là où, souvent, les institutions et leurs agents ne voient qu’incohérences et carences. Cette posture va le conduire à une observation intensive dans un établissement secondaire d’une ville ouvrière de l’Angleterre et à suivre un groupe de fils d’ouvriers de leur avant-dernière année de scolarité jusqu’aux premiers mois de leur travail à l’usine [4]. Toute la richesse de l’approche ethnographique est restituée dans la première partie du livre qui montre la manière dont les « gars », ainsi qu’ils se nomment (the lads), s’opposent aux enseignants, contournent les règles de l’école, contestent ses principes, affrontent les élèves conformistes (les « fayots »), revendiquent un droit à « rigoler » contre l’ennui de l’école, etc. Une seconde partie, dite d’analyse, effectue une montée en généralité (un peu hermétique) et relie les observations des pratiques des gars à la culture ouvrière et aux rapports sociaux de classe. L’école des ouvriers ne propose ni une simple monographie, ni une analyse scolaro-centrée (comme le fait trop souvent la sociologie de l’éducation). Il articule le rapport des membres des familles populaires à la scolarisation avec les autres dimensions de leur existence, en particulier les dimensions liées au travail, et situe la scolarisation des enfants des classes populaires dans les rapports de domination qui traversent l’espace social.

Une culture anti-école qui prépare et conduit à l’usine

Selon la thèse soutenue dans le livre, l’orientation des enfants d’ouvriers vers les voies de relégation scolaire et vers la sortie de l’école sans qualification ne procède pas seulement d’un mécanisme d’exclusion qui les contraint, mais est aussi un effet de la manière dont ils s’approprient, avec créativité, l’école, et affirment leur appartenance à un autre monde que celui de l’institution scolaire. Parlant d’une « auto-damnation » de ces fils d’ouvriers, Willis montre qu’ils participent activement, par leur opposition et leurs résistances aux exigences et à l’ordre scolaires, à la reproduction des positions sociales familiales et à leur orientation vers des emplois industriels socialement peu valorisés, mais qu’ils valorisent.

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