POINTS DE VUES CRITIQUES

Mondialisation : Vers la fin des Etats-nations ?

DIPLOWEB

BY Jean-François Daguzan

LE XXIème siècle nous réservera-t-il des surprises de grande ampleur ? Le terme de « surprise stratégique » est à la mode depuis les deux derniers Livre blanc de la défense et de la sécurité nationale. Comme toujours, la surprise est bien cet évènement qu’on n’attend pas. On pouvait attendre le choc climatique, la lutte contre l’islamisme radical armé, la crise économique et financière structurelle, on n’attendait pas forcément le délitement de l’Etat et, plus particulièrement celui de l’Etat-nation. Constitué en Europe depuis le XIXème siècle et renforcé pendant le XXème, l’Etat-nation était devenu l’élément indépassable des relations internationales. Il en était même le produit ! De 50 membres adhérents en 1945, l’Organisation des Nations unies (ONU) était passé à 193 en 2012, mais il y en a davantage si l’on compte les entités se déclarant étatiques et non reconnus par la communauté internationale. Marx et Engels parlaient en leur temps des « nations-fleurettes. »  « Le XXème siècle », note François Thual, « aura été le siècle des séparatismes et de l’émiettement. » Avec autant d’Etats créés en un demi-siècle, cette croissance exponentielle pouvait laisser penser que le concept d’Etat-nation était entérinée une fois pour toute et gravée dans le marbre. Ce n’est peut-être pas si simple…

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J-F Daguzan, Directeur-adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique. Crédit photo : FRS

En effet, les définitions de l’Etat nation peuvent être contradictoires. Aujourd’hui, l’UNESCO définit l’Etat-Nation comme une cohérence entre la frontière, l’ethnie et le culturel tout en précisant que celui-ci n’existe pas …  Cette définition rappelle beaucoup plus celle de l’ancien concept de « nation » telle qu’on la pensait au XIXème siècle et au début du XXème. Au contraire, la fin de l’empire ottoman et la décolonisation a beaucoup plus privilégié la version de Renan qui voyait dans l’Etat-Nation la rencontre de populations d’origine différentes, d’une terre et d’une adhésion à un ensemble de valeurs communes – Finalement, pour Renan était Français celui qui se déclarait Français et qui communiait dans un pot commun librement consenti : la « nation choisie » dira Max Weber. Cette position est aux antipodes de la nationalité par « le sang », le peuple (Volk)- ou la race sous le nazisme – du modèle allemand. Mais finalement, la décolonisation favorisa, par le jeu des circonstances et des découpages autoritaires, une variante imposée du modèle « renanien ». Ainsi, des populations ou « nations » qui s’étaient peu fréquentées voire beaucoup combattues dans l’histoire, se retrouvèrent de force sous le même toit national. Les tensions ne manquèrent pas. Les indépendances entraînèrent un surinvestissement en souveraineté qui conduisit les gouvernements à nier les particularismes et autres faits minoritaires. Les minorités se virent donc enrôlées et fondues dans un modèle national coercitif (ex : Algérie). Qui plus est, quelques « nations » comme les Kurdes – parce que cela n’arrangeait pas les puissances – finirent sans Etat et/ou rattachées à plusieurs Etats (les Touaregs également) avec un incoercible lot de ressentiment, d’injustice, de frustration et de vengeance. Quoi qu’il en soit, Etats-nations ou Etats tout courts, les unités politiques dûment structurées, bornées (frontières) et reconnues par leurs pairs proliférèrent au 20ème siècle.

En ce début de XXIème siècle, les effets de la mondialisation, de la crise économico-financière, et des confrontations intra-étatiques en partie dues à l’effondrement du modèle autoritaire dans de nombreux pays semblent remettre en cause ce modèle. Désormais la survie de l’Etat-nation est peut-être en question.

Pourtant cette question gêne. On a été frappé à plusieurs reprises de voir l’interlocuteur auprès de qui on testait une telle hypothèse vous regarder horrifié. Quel tabou avait-on brisé ? Quel secret de famille pieusement dissimulé s’apprêtait-on à dévoiler ? En réalité, pour beaucoup, l’Etat-nation représente un mythe : celui de la construction fonctionnelle parfaite gage de stabilité des relations internationales à l’extérieur et garant de la paix sociale à l’intérieur. S’interroger à propos de la pérennité de l’Etat-nation revient finalement à mettre en péril la stabilité du monde et, finalement, la sienne propre. C’est briser le confort intellectuel. De nôtre côté, on pensera plutôt avec Ernst Gellner que « c’est un mythe que de considérer les nations comme un moyen naturel, donné par Dieu, de classer les hommes et de considérer les nations comme une destinée politique naturelle même si leur venue est tardive. […] Pourtant nous ne devons pas accepter ce mythe. Les nations ne se sont pas inscrites dans la nature des choses, et elles ne constituent pas une version politique de la doctrine des espèces naturelles. Pas plus que les Etats-nations n’étaient la destinée manifeste et ultime des groupes ethniques et culturels. Ce qui existe ce sont des cultures, souvent groupées de manière subtile, qui se fondent l’une dans l’autre, qui se chevauchent et s’entremêlent, et il existe, généralement mais pas toujours, des unités politiques de toutes tailles et de toutes formes. Par le passé ces éléments n’ont pas tous convergé. »

On n’argumentera pas, par ailleurs, sur le bien fondé de l’apparition de nouvelles nations ou d’unités politiques qui se considéraient privées d’Etat et désormais réémergentes. On dira plutôt avec Eric Hobshawn que la nation réelle ne se constate qu’a posteriori  !  La condition préalable est donc de réussir pour être considéré comme telle. Les Kurdes, les Karens ou les Biafrais, pour ne citer que ceux-là, en savent quelque chose.

Il s’agit donc de s’interroger sur les causes de cet effritement du fait national et sur les zones où celui-ci s’applique et de voir à travers cela si la période actuelle propose la redéfinition de nouvelles unités politiques. Quelque chose est en train de bouger…

 

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