GEOGRAPHIE HUMAINE

Les transformations sociales des territoires ruraux et périurbains

SENAT

Mondes ruraux et périurbains : quelles représentations, quelles réalités ?

BY  Gilles Laferté, Nicolas Renahy, Abdoul Diallo (UMR 1041, INRA-CESAER Dijon)

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Photo Dominique Milliez
 

Pour introduire ce colloque sur les représentations et les transformations sociales des mondes ruraux et périurbains, nous avons souhaité faire une mise au point des évolutions de la répartition de la population active sur le territoire depuis une quarantaine d’années. Cette mise au point nous apparaît en effet essentielle, tant l’adjectif « rural » est encore aujourd’hui souvent synonyme d’« agricole », et tant les représentations traditionnalistes et disqualifiantes ont toujours cours à propos de « la » campagne. La réalité est fort heureusement plus complexe. Ni réservoir de « traditions », ni isolats archaïsants, les espaces ruraux et périurbains français sont socialement très différenciés : c’est ce que montrent les sciences sociales qui s’y intéressent de nouveau, après une longue éclipse débutée au début des années 1980. Certaines évolutions sont nettes, d’autres beaucoup plus fines, les différenciations locales nombreuses. Les données harmonisées des recensements de la population française métropolitaine fournies par l’INSEE permettent cependant d’avoir une vue globale assez précise des bouleversements en matière de répartition spatiale des actifs entre 1968 et 2008. La chute numérique bien connue du monde agricole est-elle uniforme ? Quels groupes sociaux cette baisse met-elle en avant ? Les cartes que nous allons présenter permettent de répondre à ces questions de manière fine et différenciée, puisqu’elles sont bâties sur la part qu’occupe chaque catégorie socioprofessionnelle (PCS) dans les cantons français. Nous soulignerons ensuite rapidement les limites d’une approche uniquement basée sur une observation statistique et surplombante de la stratification sociale, afin d’introduire les enjeux scientifiques, politiques et sociaux que nous avons voulu soulever en organisant cette journée.

a) La baisse du nombre d’agriculteurs en France

Alors que près d’un actif sur deux travaillait dans le secteur agricole dans la France de l’après-guerre, ce n’est plus aujourd’hui le cas que de 7 % des actifs de « l’espace à dominante rurale », qui regroupe l’ensemble des communes de moins de 10 000 habitants qui offrent moins de 5 000 emplois. Massive, l’évolution est cependant contrastée sur le territoire national : c’est ce que montrent les cartes successives de la proportion d’actifs agricoles par cantons lors des recensements de la population de 1968, 1975, 1982, 1990, 1999 et 2008. Ainsi, nombre de cantons de Bretagne, du Massif Central ou du Sud-Ouest étaient peuplés à plus de 60 % d’agriculteurs exploitants en 1968. Cette proportion ne dépasse plus en 2008 que 30 % des actifs pour quelques cantons du Massif Central. Une telle évolution interroge le devenir des enfants d’agriculteurs, que Christophe Giraud abordera dans son intervention à travers la question scolaire.

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Source : IGN 2010, INSEE 1968-2008, CESAER Dijon 2012

b) Les classes populaires, une autre population très rurale

Même si depuis la seconde moitié des années 1970 les restructurations industrielles n’on eu de cesse de déstructurer le monde ouvrier français, la condition ouvrière est toujours une réalité massive pour nombre d’actifs. Les actifs ouvriers étaient 7 millions en 1982, ils sont 5,8 millions aujourd’hui (et 81,5 % d’entre eux sont des hommes). Si la baisse est donc bien réelle, la PCS réunit toujours un quart des actifs français. Pour ce qui concerne le monde rural, l’emploi ouvrier est essentiellement structuré par les PME, l’artisanat et le bâtiment.

Si la désindustrialisation a donc des effets importants, ce sont surtout les espaces urbains qui se sont vidés de leurs ouvriers, sous l’effet de processus conjoints : reconfiguration de l’industrie autour de petites structures de production et essor de la ségrégation spatiale sous l’effet de la hausse des prix du foncier qui éloigne les classes populaires des centres urbains. De fait, les cartes de la proportion d’ouvriers par cantons en 1968 et 2008 indiquent que certaines campagnes ont encore une proportion d’ouvriers importante : Doubs, Somme, zones centrales des régions Bretagne ou Pays de la Loire par exemple. Alors que dans nombre de cantons du quart Nord-Est, les ouvriers représentaient plus de 60 % des actifs, une telle proportion majoritaire est rare aujourd’hui. Néanmoins, l’attention précise aux situations micro-régionales indique que c’est en marge des villes que les ouvriers représentent entre 20 % et 50 % des actifs. À une échelle encore plus fine, Nicolas Renahy analysera la crise de reproduction du monde ouvrier dans une petite commune de Bourgogne.

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Source : IGN 2010, INSEE 1968-2008, CESAER Dijon 2012

Les employés sont aujourd’hui une composante centrale des classes populaires. Ils partagent avec les ouvriers une position subalterne dans l’emploi, mais également une proximité de condition de vie. La PCS étant féminisée à 77 %, les couples formés d’une employée et d’un ouvrier représentent en effet 18,4 % des unions (un tel taux n’a pas d’équivalent). Un ouvrier sur deux est en couple avec une employée, et 40 % des employées le sont avec un ouvrier. Au total, près de 43 % des couples sont des ménages composés d’ouvrier-e-s et/ou d’employé-e-s et/ou d’inactif-ve-s. Une telle réalité structure profondément la sociologie des campagnes.

Cette centralité de la PCS employé-e-s parmi les classes populaires contemporaines est d’autant plus vraie que, à l’inverse de ceux des ouvriers, ses effectifs ont fortement augmenté depuis le début des années 1980. Ils étaient de 5,5 millions en 1982, et de 8,3 millions en 2009. De fait, les cartes qui suivent indiquent que la PCS ne représentait que rarement plus de 40 % des actifs des cantons en 1968 en dehors de la région parisienne et de certaines zones urbaines, tandis que rares sont les zones qui en 2008 en comptent moins de 20 %, et que c’est principalement dans les espaces périurbains et ruraux qu’on retrouve ses membres.

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Source : IGN 2010, INSEE 1968-2008, CESAER Dijon 2012

c) Classes moyennes et supérieures

Du côté des classes moyennes et supérieures, nous voyons que les cadres sont surtout présents dans les espaces urbains, tandis que les professions intermédiaires sont très représentées dans les zones périurbaines (inclues dans « l’espace à dominante urbaine »grisé sur chaque carte). En près de 50 ans, les cadres constituent une PCS dont la proportion d’ensemble parmi les actifs français a triplé (15 % des actifs, 5 % en 1962). Aujourd’hui, les trois quarts d’entre eux résident dans les grands pôles urbains tandis qu’ils ne représentent que 6 % des actifs des communes isolées. Les professions intermédiaires constituent également un groupe devenu important (24 % des actifs contre 11 % en 1962), à la présence urbaine marquée, mais surtout très important dans la structure sociale du périurbain. Notons que les zones périurbaines sont définies par l’INSEE comme celles où 40 % ou plus des actifs travaillent dans l’espace urbain proche, mais leur physionomie et l’organisation administrative et sociale est souvent proche des bourgs ruraux classiques, importance des zones pavillonnaires en plus – comme l’analyseront Violaine Girard et Anne Lambert dans leurs exposés respectifs.

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Source : IGN 2010, INSEE 1968-2008, CESAER Dijon 2012

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Source : IGN 2010, INSEE 1968-2008, CESAER Dijon 2012

d) Critique des visions statistiques stratificationnistes

Les enseignements de ces cartes sont multiples. Retenons deux résultats principaux : d’une part, numériquement, l’espace rural n’est plus un espace dominé par les mondes agricoles, et ce même dans les zones du territoire les plus à distance des centres urbains ; d’autre part, l’espace urbain apparaît socialement sélectif avec une surreprésentation des catégories sociales supérieures qui se renforce, quand, symétriquement, l’espace rural est de plus en plus populaire. Faut-il en conclure à une coupure – voire une « fracture » – grandissante entre deux mondes, entre une France urbaine, décisionnaire et mondialisée et une France rurale, périphérique et d’exécution, comme on peut souvent le retrouver sous la plume de journalistes et chroniqueurs ?

On peut en douter, et ce colloque va surtout tenter de complexifier le tableau.

Il convient en effet de se méfier des représentations misérabilistes des campagnes françaises. Celles-ci ont une très longue histoire. Au XIXèmesiècle, les espaces ruraux étaient prioritairement des zones productives, à la fois agricoles et industrielles au moment de la première révolution industrielle, mais aussi lors de la seconde avec le développement de bourgs autour d’usines, jusqu’aux années 1960 où la décentralisation économique dynamise l’emploi dans ces espaces. Mais le regard posé par les élites sur les campagnes de la fin du XIXème siècle à nos jours en a très rapidement fait un lieu « autre »,en « retard », voire préservé de l’industrialisation des villes (la mise en usine des ouvriers a produit la concentration urbaine) et de la sophistication culturelle et artistique des villes. Le développement du tourisme et de l’agroalimentaire de luxe a eu besoin de créer une esthétique du sauvage, du reculé, de l’authentique des campagnes françaises. S’est développé un goût bourgeois pour un populaire paysan toujours remis en scène, des films de Depardon (les documentaires « La vie moderne »13(*)) à la belle maison de campagne patrimonialisée contemporaine, de la littérature régionaliste aux émissions de téléréalité. De telles représentations sociales des campagnes ont eu des traductions savantes, avec le courant folkloriste qui jusqu’aux années 1940 cherchait à la campagne les traditions nationales et régionales – traditions supposées d’avant une « modernisation » aux seuils historiques mouvants. Leur emboîtant le pas, les ethnologues ont voulu étudier ce qu’ils pensaient être une société coupée, autonomisée, en train de disparaître. Les sociologues des années 1950 aux années 1980 ont repris en partie cette dichotomie, observant la crise de reproduction de la paysannerie. D’autres mouvements ont été peu étudiés : embourgeoisement de fractions d’agriculteurs, développement du productivisme, spécialisation sur les marchés du luxe alimentaire et artisanal. Or aujourd’hui, on voit bien que l’excellence économique et culturelle française est loin d’être le monopole d’une production urbaine. Par contre, comme nous le montrera Jean Rivière, les représentations misérabilistes perdurent, présentant toujours la campagne comme une zone politiquement déviante du point de vue de la culture légitime.

Par ailleurs, les historiens ont multiplié les travaux démontrant l’ancienneté des échanges entre les villes et les campagnes dès le XIXème siècle, avec le développement des transports (train, routes, réseaux de communication), un contrôle des institutions (école, mairie, préfecture, armée) et des marchés (nationalisation et internationalisation des marchés, industrie agroalimentaire française, rôle des banques, du Crédit Agricole notamment). Même si la richesse continue de se concentrer dans les grandes métropoles, comme l’analyse Jean Cavailhès, les territoires ruraux sont depuis longtemps intégrés dans le processus de nationalisation de la société et ne forment pas des sociétés à l’écart des innovations sociales majeures de leur temps.

Aujourd’hui, comme nous le rappellera Mohamed Hilal, les mobilités entre la ville et la campagne sont comme hier nombreuses. Mais leur nature s’est modifiée. Ce sont pour beaucoup des mobilités quotidiennes, liées au poids d’un marché immobilier producteur d’inégalités territoriales, et à la déconnexion entre scènes résidentielles et scènes professionnelles -déconnexion qui touche aussi les formes de conjugalité dans le monde agricole, comme le montrera Céline Bessière. Nombre de résidents des campagnes travaillent dans les espaces urbains, quand inversement une part non négligeable des actifs des espaces ruraux parmi les plus qualifiés habite en ville. De même, l’accès aux services, aux commerces, à la santé et à l’éducation nécessite de plus en plus de temps de transport : l’époque n’est plus à la diffusion républicaine des services publics sur l’ensemble du territoire, mais à leur « restructuration ». Les effets de cette évolution des politiques publiques ont des effets contrastés, comme le montreront Francis Aubert dans le cas de l’intercommunalité, et Christophe Capuano sur la question de la prise en charge du vieillissement et de la dépendance. Les données cartographiques présentées ici étant principalement fondées sur le lieu de résidence, elles ne tiennent pas compte des mobilités croisées entre les villes et les campagnes. En quelque sorte, ces données statistiques figent les populations et ouvrent à toutes les interprétations possibles. Il importe donc de les coupler à des données issues d’enquêtes de terrain plus fouillées pour nuancer les images simplificatrices, et surtout rendre compte du fait que la réalité sociale est d’abord une réalité vécue, faite de rapports sociaux quotidiens. Les mécanismes sociaux ne sont pas de vastes mouvements désincarnés, ils sont produits et éprouvés dans l’expérience de chacun, dans les relations et appartenances (professionnelles, familiales, affinitaires), modes de vies, aspirations, ou tout simplement dans les pratiques d’approvisionnement alimentaire comme l’analyse Jean-Baptiste Parenthoën.

e) Conclusion

Aujourd’hui, la composition sociale des espaces ruraux a donc été profondément bouleversée : déclin majeur de la population agricole mais maintien de sa hiérarchisation interne (cf. l’intervention de Gilles Laferté), vieillissement de la population et dans le même temps renouvellement de migrations résidentielles d’urbains dans certaines zones, visibilité de classes populaires elles-mêmes diverses (avec des groupes encore intégrés à la société salariale et des groupes beaucoup plus précaires, dans les secteurs industriels, de service et dans les activités artisanales et agricoles), moindre présence de classes dominantes qui monopolisent pourtant les instances intercommunales (cf. la présentation de Sébastien Vignon).

Cependant, ces évolutions statistiques ne disent rien des rapports sociaux qui articulent les alliances ou les concurrences entre ces groupes. La différenciation sociale entre ces groupes est d’abord inscrite dans des rapports sociaux : dans l’occupation des postes politiques locaux par exemple, dans les stratégies scolaires, les alliances matrimoniales, les stratégies de distinction sociale par la résidence notamment, les manières d’être et les sociabilités de loisirs… Comment les différents groupes résidants dans les espaces ruraux cohabitent-ils ? Quels groupes sociaux dominent ces espaces sociaux profondément renouvelés ? Y a-t-il une homogénéité des espaces ruraux sur le territoire français ? Quels sont les déterminants de la différenciation de la répartition des groupes sociaux sur le territoire national ? Comment les logiques économiques et institutionnelles jouent-elles sur cette différenciation ?

Pour donner des éléments de réponses à ces questions, les exposés ont été regroupés autour de trois thèmes. Le premier reviendra sur la diversité des trajectoires pour mieux saisir l’hétérogénéité des territoires ruraux, comme conséquence de la ségrégation sociale et résidentielle, mais aussi de la déconnexion entre lieux de résidence et lieux de travail. Le second thème sur lesappartenances reviendra sur l’hétérogénéité sociale des espaces ruraux en ciblant divers groupes sociaux pour comprendre la forte évolution de la composition sociologique de ces espaces. Enfin, en lien avec les reconfigurations institutionnelles des dernières décennies, nous saisirons les conséquences de ces évolutions sur la sociologie des élus et la permanence ou le renouvellement des représentations sociales de ces espaces ruraux.

SUITE DU RAPPORT

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