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Cachemire : une paix illusoire

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LE MONDE

by Frédéric Bobin

Ce silence soudain. Au pied des massifs boisés de l’Himalaya, le lac Dal n’est qu’une nappe d’eau étale, vierge des shikaras (« pirogues ») qui d’ordinaire rident sa surface. Nul touriste ne s’y hasarde, nul conducteur de rickshaw ne s’en approche. Vendredi 19 juillet, Srinagar, capitale d’été du Jammu-et-Cachemire, s’est réveillée dans la lourde ambiance d’un couvre-feu. Des 4 × 4 de la police ou des forces paramilitaires sillonnent la ville aux vieilles maisons de bois. On a obstrué de rouleaux de fil barbelé certains ponts qui enjambent la rivière Jhelum.

La police indienne arrête un militant musulman à Hyderabad, vendredi 19 juillet 2013, venu protester contre le massacre de quatre habitants de sa ville, Srinagar, par des gardes-frontière.

Tout à l’heure, à la sortie de la prière du vendredi, des attroupements se formeront devant la mosquée Jamia Masjid. Des pierres seront jetées vers les forces de l’ordre qui riposteront au gaz lacrymogène. Scènes ordinaires au Cachemire indien. La veille, quatre Cachemiris avaient été tués par des unités de la BorderSecurity Force dans un village à 145 km de Srinagar lors d’un face-à-face avec des manifestants qui a mal tourné. En réaction, une formation séparatiste a déclaré trois jours de grève générale. Ainsi s’écoulent les jours tourmentés au Jammu-et-Cachemire, seul Etat à majorité musulmane de l’Union indienne et, à cetitre, agité de lancinantes crispations identitaires. Après une sanglante insurrection séparatiste dans les années 1990, qui a fait environ 50 000 morts, la situation a paru se normaliser à partir de 2003 alors que l’Inde et le Pakistan, qui se disputent cette région himalayenne, avaient amorcé un dialogue de haut niveau.

Mais le processus de paix n’a jamais vraiment abouti. En témoignent une situation sécuritaire toujours volatile et une massive présence des troupes indiennes aux effectifs oscillant entre 300 000 et 500 000 hommes – pour une populationd’environ 12,5 millions d’habitants. Le Cachemire, ce conflit oublié dont la communauté internationale ne se soucie plus guère.

« LA LUTTE ARMÉE À UN NIVEAU CONTRÔLABLE »

Abdul Ghani Mir est fort affairé. Sanglé dans son uniforme kaki bardé d’écussons, l’inspecteur général de la police du Jammu-et-Cachemire pianote en permanence des messages sur son téléphone mobile. L’air est chargé. Un jeune Cachemiri vient d’être tué à Bombay et l’on redoute des manifestations à Srinagar. L’officierdonne ses instructions. Il est malgré tout confiant. « Nous avons réussi à ramenerla lutte armée à un niveau contrôlable, mais la violence n’a pas complètement disparu », lâche Abdul Ghani Mir.

Pour preuve, huit soldats ont été tués le 25 juin dans une embuscade près de Srinagar. Que de telles attaques puissent encore se produire en dépit de l’implacable quadrillage policier et militaire de la vallée du Cachemire, la partie de l’Etat la plus sensible à la propagande anti-indienne, en dit long sur la résilience de groupes qui opèrent désormais secrètement alors qu’ils paradaient au coeur des villages dans les années 1990. « On est passé d’un activisme de type milicien à un terrorisme clandestin », décode Shiv Sahai, le directeur général adjoint de la police de l’Etat.

Cette tentation radicale se nourrit d’un désenchantement général des Cachemiris musulmans – les deux tiers de la population locale – à l’égard du statu quopolitique. Si la majorité de la population ne semble plus guère tentée par les sirènes de la violence dont elle connaît le prix douloureux, elle n’en est pas moins frustrée par l’immobilisme de New Delhi. Aucun processus de dialogue n’est en vue, que ce soit entre l’Inde et le Pakistan ou entre le gouvernement central et les responsables politiques cachemiris.

« Rien n’a changé au Cachemire, souligne l’analyste Wahid Siddiq. La seule nouveauté, c’est que l’appareil sécuritaire contrôle globalement mieux la situation. Il parvient à limiter les activités des milieux séparatistes de Srinagar avec des assignations à résidence et des couvre-feux. Cela crée l’illusion que tout va bien. »« L’Inde pense que le temps joue en sa faveur et que les revendications cachemiries s’épuiseront d’elles-mêmes, enchérit Sheikh Shaukat Hussein, professeur de droit à l’Université centrale du Cachemire. C’est ce refus deconcéder quoi que ce soit qui finit par alimenter la colère des gens. »

Si l’on veut prendre la mesure de l’humeur ambiante, on peut toujours aller voirSyed Ali Shah Geelani, le chef de la faction la plus intransigeante d’Hurriyat Conference, la coalition qui mêle militants de l’indépendance et partisans d’un rattachement au Pakistan. Ce jour-là, M. Geelani est en résidence surveillée. Il faut donc montrer patte blanche aux officiers de renseignement indiens qui campent devant son domicile. « Le Cachemire vit sous une occupation indienne illégale, gronde le dirigeant de 83 ans, bête noire de New Delhi. L’Inde pousse les jeunes à prendre les armes car les manifestations pacifiques ne sont même pas autorisées. »

UNE COLÈRE QUI FERMENTE CHEZ LES PLUS JEUNES CACHEMIRIS

Le discours de M. Geelani est inflexible. Plus édifiante encore est une visite sur le campus de l’université, où le malaise sourd au sein de la jeunesse éduquée. Ils sont six étudiants assis sur le gazon devant le département de droit. L’un d’eux feuillette un gros manuel sur la Constitution indienne.

Iram, jeune fille au châle bleu, s’exprime avec ferveur. Elle évoque la pendaison en février à New Delhi d’Afzal Guru, un séparatiste cachemiri condamné à mort pour son implication dans l’attaque contre le Parlement indien fin 2001. « Pourquoi d’autres condamnés pour terrorisme en Inde, au Pendjab ou au Tamil Nadu, n’ont-ils pas été exécutés ? Afzal Guru a été pendu car il est cachemiri. Les Cachemiris sont victimes de discrimination car ils sont musulmans. Pourquoi l’Inde traite-t-elle comme des animaux les jeunes Cachemiris emprisonnés pour avoir seulement jeté des pierres ? »

Iram et ses amis veulent l’indépendance du Cachemire : « Nous voulons être libres car nous ne le sommes pas actuellement. » Mais ils précisent d’un même souffle :« L’indépendance, et non le rattachement au Pakistan ! »

Parmi les émergents les plus affectés, l'Inde et le Brésil font figure de géants aux pieds d'argile. Depuis le 22 mai, leurs devises se sont dépréciées de plus de 15 % contre le dollar américain (photo: en Inde, le 16 juillet).

Cette colère qui fermente chez les plus jeunes préoccupe de nombreux responsables politiques. Entre 2008 et 2010, le Cachemire avait été le théâtre de manifestations massives et globalement pacifiques. Or le gouvernement de New Delhi, regrette-t-on à Srinagar, n’a pas jugé nécessaire d’y répondre en ouvrant un dialogue politique. « La désillusion chez les jeunes est aiguë autant vis-à-vis de New Delhi qu’à l’égard de la frange non violente des séparatistes, s’inquièteMirwaiz Omar Farooq, chef de la branche modérée de l’Hurriyat Conference. Car ils estiment que les manifestations pacifiques de 2008-2010 n’ont mené nulle part. Dans ces conditions, il y a le risque d’une résurgence de la lutte armée. »

Omar Abdullah, le ministre en chef du Jammu-et-Cachemire – allié du Parti du Congrès au pouvoir à New Delhi –, avoue lui aussi ses appréhensions. Il les a souvent rendues publiques après la pendaison d’Afzal Guru. « New Delhi doitdissiper le sentiment d’aliénation qu’éprouvent les Cachemiris », exhorte-il. Emanant d’un proche du gouvernement central, le conseil résume une atmosphère.

l’article

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