COUPS DE GUEULE

Thaïlande : Les tigres victimes de braconniers très organisés

BANGKOK POST

by PIYAPORN WONGRUANG

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photo : Dmitry Krendelev/FlickR/CC

Yoo-ae, 18 ans, ne peut se résoudre à quitter le cimetière. La crémation du corps de son mari, Anthong Ngamying, 22 ans, s’achève au terme d’une cérémonie bouddhiste. Yoo-ae ne cesse de fixer la dépouille en sanglotant. « Je ne sais pas ce que je vais faire de ma vie maintenant », confie-t-elle doucement après avoir repris contenance. Quelques semaines auparavant, Yoo-ae était joyeuse : son époux et elle venaient d’apprendre que leur bébé naîtrait le 30 septembre. Mais, dans la nuit du 12, son mari, garde forestier, est mort de deux balles dans la poitrine lors d’un accrochage avec des braconniers qui chassaient le tigre dans la réserve d’Umphang (province de Tak), à la frontière birmane. Ce n’est pas le premier affrontement de ce type.

Ces dernières années, le braconnage des tigres est devenu plus fréquent dans les 18 000 kilomètres carrés du Complexe de la forêt de l’Ouest (Wefcom). Quatre gardes forestiers ont été tués et six blessés par les braconniers. La région abrite 11 parcs nationaux et six réserves naturelles. Les 6 400 kilomètres carrés des réserves de Thung Yai Naresuan et Huay Kha Kheng ont été le premier site du pays à être entré au Patrimoine mondial de l’humanité. « Les problèmes avec les braconniers se sont considérablement aggravés récemment. Mais nous travaillons dur pour protéger la faune de la zone », déclare le superintendant Sompong Thongsikhem, qui commande les gardes forestiers de la partie est de la réserve.

Des animaux sauvages empoisonnés

Début 2010, Sompong et son équipe ont constaté que trois tigres au moins avaient été tués à Huay Kha Kheng, à dix kilomètres seulement de son bureau. Il s’agissait d’une tigresse et de ses petits. Les gardes forestiers ont conclu qu’ils avaient été empoisonnés au hasard et que les braconniers avaient dépecé la mère pour ne laisser que la carcasse. Après enquête, les soupçons se sont portés sur des membres de tribus des montagnes mais n’ont abouti à aucune arrestation. Ils ont trouvé d’autres preuves de recours au poison. Des animaux sauvages empoisonnés, des muntjacs entre autres, servaient d’appât – une méthode qui leur a rappelé un incident remontant à plus de quinze ans. Plusieurs vautours avaient été trouvés morts après s’être nourris de charogne, ce qui avait conduit les autorités de la forêt à penser que les animaux morts avaient été empoisonnés.

Vers la fin 2010, c’est au tour de deux éléphants adultes d’être empoisonnés pour servir d’appât dans la chasse au tigre. Les gardes forestiers de trois réserves se sont regroupés pour mener l’enquête et ont arrêté une bande de braconniers mi-2011. Deux suspects ont été condamnés respectivement à cinq et quatre ans de prison. Les gardes forestiers ont depuis accru leurs efforts pour repérer les braconniers. L’une des tactiques employées est celle de la « patrouille intelligente », un groupe de gardes forestiers équipés de GPS et autres appareils qui leur permettent de détecter et de signaler rapidement et précisément tout phénomène inhabituel. Selon Sompong, ces nouvelles tactiques semblent fonctionner et le braconnage a disparu pendant 18 mois.

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Jusqu’à ce que ses hommes tombent sur une bande de braconniers mongs [ethnie de montagnards] au début du mois de septembre. [Après une traque d’une semaine] les gardes forestiers ont intercepté les braconniers quand ils sont entrés dans Umphang. Il faisait nuit, ils n’avaient pas vu que ces derniers étaient armés. Ils s’apprêtaient à procéder à leur arrestation quand les braconniers ont ouvert le feu avec leurs AK-47. Anthong et son collègue Boonsin Inthapanyawere, 51 ans, ont trouvé la mort, deux autres gardes forestiers ont été gravement blessés. Un braconnier a été tué. Les gardes forestiers ont traqué le reste de la bande et réussi à arrêter deux autres membres quelques jours plus tard. L’un d’entre eux était un ami du père d’Anthong, il avait combattu à ses côtés contre le gouvernement pendant l’insurrection communiste il y a près de quarante ans. « Le père d’Anthong voulait absolument le voir. Quand ils se sont rencontrés, il a demandé à son ancien camarade : ‘Pourquoi as-tu tué mon fils ?' », raconte Sompong.

Réseaux criminels au sein des réserves

Dans la Wefcom et en particulier dans les réserves Thung Yai Naresuan et Huay Kha Lheng ainsi que la réserve d’Umphang, les tigres et autres grands animaux servent d’indicateurs de la santé des écosystèmes et permettent de fixer des mesures de protection et de conservation. Ces espèces emblématiques, en particulier les tigres, doivent être protégées pour survivre. Ils se trouvent au sommet de la chaîne alimentaire. Leur disparition mettrait en péril l’existence d’autres espèces et donc la survie de la forêt.

Anak Pattanavibool dirige la Wildlife Conservation Society (WCS) pour la Thaïlande et enseigne à la faculté de la forêt de l’université Kasetsat. Il explique que le département des Parcs nationaux et de la Préservation de la faune sauvage et des végétaux [du ministère de l’Environnement et des Ressources naturelles] étudie les tigres en collaboration avec la WWF. Le département a découvert qu’il y avait entre 100 et 120 tigres qui parcouraient la forêt – entre 60 et 65 dans les trois réserves principales et le reste dans le parc Mea Wong, le parc Klong Lan et d’autres réserves proches. C’est la plus importante population d’Asie du Sud-Est. Conscients des dangers que le braconnage faisait peser sur ces animaux, les chercheurs ont constitué les patrouilles intelligentes au début des années 2000. Neuf équipes de gardes forestiers patrouillent ainsi la forêt à Thung Yai Naresuan. Néanmoins, le terrain est difficile et le nombre de gardes forestiers limité.

De plus certaines réserves, ou leurs environs, sont habitées et le braconnage peut être tentant pour un chasseur accompli. Sompong ne dispose que de cent gardes forestiers pour l’est de Thung Yai-Naresuan, qui recouvre 1 520 kilomètres carrés. D’après M. Anak, le système des patrouilles intelligentes est encore le meilleur moyen de régler le problème du braconnage mais il faudrait le renforcer en y affectant des ressources adéquates en matériel et en personnel. S’il reconnaît que le braconnage est peut-être le fait de réseaux criminels au sein des réserves, il pense que les gardes forestiers pourront y faire face efficacement s’ils sont assez nombreux.

Des ramifications au-delà de la frontière

Or la superficie des zones concernées dépasse les ressources humaines disponibles. Chaque garde forestier doit s’occuper de 15 kilomètres carrés de forêt en moyenne, soit beaucoup plus qu’en Inde par exemple. Le parc national de Kaziranga, dans l’Etat d’Assam, compte jusqu’à 600 gardes forestiers pour protéger une zone de moins de 1 000 kilomètres carrés. Chaque garde a donc une zone beaucoup moins importante à couvrir que dans la Wefcom et cela explique pourquoi la centaine de tigres qui vivent là-bas sont mieux protégés. Au parc national Chitwan, au Népal, ajoute M. Anak, l’armée contribue à la protection des forêts.

 

 

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Photos WILDLIFE CONSERVATION SOCIETY AND SAYAN CHUENUDOMSAVAD

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« Si nous avions plus de ressources, nous ne serions pas aussi inquiets. Nous tournons à la limite de nos possibilités à cause de la superficie que nous devons couvrir. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous ne pouvons pas affirmer que les patrouilles sont parfaitement efficaces », déplore-t-il. Il faut selon lui que le département définisse des priorités de façon à mieux gérer ses ressources limitées. Même si les braconniers s’introduisent dans ces zones, des patrouilles intensives permettront de les repérer rapidement et de les arrêter. Il faut toutefois que les gardes forestiers soient formés et équipés pour donner les meilleurs résultats. Leurs armes sont obsolètes, souvent incapables de faire feu parce qu’elles sont vieilles et cassées.

Theerapat Prayurasiddhi, le directeur adjoint du département des Parcs Nationaux et de la Protection de la Faune et des Végétaux, pense comme M. Anak que les gardes forestiers ont besoin de davantage de soutien. Les tigres sont essentiels à l’écosystème de la Wefcom et le département essaie tout ce qui est en son pouvoir pour les protéger. Outre l’amélioration de la gestion des réserves, le département va réfléchir à un plan d’action, établir des objectifs pour la préservation des tigres jusqu’en 2022 et mettre en avant le travail des gardes forestiers et l’éducation des communautés voisines. M. Theerapat est convaincu que le braconnage a des ramifications au-delà de la frontière et le département tente de collaborer avec les autres Etats pour éliminer ces bandes criminelles. « Mais, à long terme, c’est une question de prise de conscience du public. Quand les gens se soucient de la faune et de la forêt, ils ne braconnent pas. »

 

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