POINTS DE VUES CRITIQUES

Thierry Boissière : « Les Syriens sont capables de gérer l’après-Al-Assad »

LE MONDE

Par Thierry Boissière (Anthropologue, chercheur au Groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient, ancien responsable de l’antenne de l’Institut français du Proche-Orient (IFPO) à Alep)

 

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Membres de l’Armée Syrienne Libre, opposants à Bachar al-Assad (juillet 2012) / Crédits : AFP

Depuis 1991, année de la conversion du régime baasiste syrien à « l’économie socialiste de marché », les violences politiques, sociales et économiques, présentes dans les décennies précédentes, n’ont cessé d’augmenter, du fait du régime mais aussi d’une pseudo-libéralisation économique, qui entérina surtout la mainmise d’une minorité sur les richesses nationales : accroissement des inégalités, de la pauvreté, de la corruption et de l’arbitraire, marginalisation des campagnes (longtemps soutiens du régime), inégalités entre centres-villes et périphéries.
La Syrie était un pays-prison quadrillé par les services de renseignement et plongé dans une profonde dépression morale, que l’on pouvait ressentir en s’éloignant des sites touristiques et des centres-villes modernes. Une majorité de la population, des marges rurales aux confins des villes, vivait ainsi un quotidien de petites économies, d’une survie « au jour la journée », d’humiliations, de peurs aussi, de frustrations et de repli familial.

Les Syriens supportaient cette situation en se construisant, dans le cadre familial, amical, communautaire, des bulles de protection et des instants de bonheur domestique. Il était alors inimaginable qu’un seul d’entre eux puisse un jour descendre dans la rue et manifester son désir de changement, de dignité et de liberté. Et pourtant, ils ont été des milliers à le faire en mars 2011 et encore plus dans les mois suivants, manifestant pacifiquement, malgré les arrestations, les tortures, les premiers tirs et les premiers morts. Ce mouvement de révolte tenait du miracle, un miracle fragile qu’il eût fallu accueillir, protéger et soutenir, ce que ni l’Europe ni les Etats-Unis n’ont réellement fait.

Lorsque les armes ont finalement parlé des deux côtés, il était encore possible d’aider ce mouvement d’autodéfense d’une société contre la barbarie. Trop peu a été fait, pas même le minimum qui aurait consisté à faire des massacres de populations civiles la première des lignes rouges à ne pas franchir.

Les défenseurs du régime, complices objectifs ou idiots utiles, ont beau crier au complot, ignorer les fondements locaux de la révolte et faire du drame syrien le noeud de fixation de leurs fantasmes conspirationnistes, ce sont bien les tanks, les avions de chasse MiG-21 et les missiles balistiques du régime qui écrasent, pulvérisent et anéantissent des régions, des villes, des quartiers entiers et non pas les insurgés, aussi extrémistes et sanguinaires que certains d’entre eux aient pu le devenir. C’est ce même régime qui affame depuis des mois le camp palestinien de Yarmouk, au sud de Damas, et la ville d’Al-Mu’adamiyeh, dans la Ghouta est, d’où nous proviennent des images d’enfants d’une maigreur abominable.

La communauté internationale a une responsabilité écrasante dans ce qui constitue l’un des drames humains majeurs de notre époque et un cas inique de non-assistance à un peuple en danger de mort. L’indifférence, la frilosité, l’incapacité de beaucoup à penser la crise syrienne autrement qu’à partir de catégories simplistes leur font peu à peu considérer le régime syrien, ce clan de tueurs, comme pouvant constituer une alternative acceptable pour un pays à genoux par sa faute.

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