DECORTIQUAGES

Le gaz de schiste bouleversera-t-il les grands équilibres mondiaux ?

Qu’est-ce que le gaz de schiste ?

Le schiste est la roche sédimentaire la plus répandue sur la planète. Les réserves mondiales exploitables de gaz de schiste représenteraient plus de 206 000 milliards de mètres cube, soit un peu plus que les réserves prouvées de gaz conventionnel. Depuis le milieu des années 2000, les Etats-Unis se sont lancés à marche forcée dans la fracturation hydraulique, une technologie d’extraction controversée, qui a fait bondir sa production, entrainant une onde de choc mondiale.

Le gaz de schiste bouleversera-t-il les grands équilibres mondiaux ?

Les Echos

par Anne Feitz

Les Etats-Unis, déjà premier producteur de gaz, pourraient devenir numéro un mondial du pétrole l’an prochain. De quoi bouleverser les grands équilibres.

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C’est désormais officiel : les Etats-Unis deviendront en 2013 le premier producteur mondial d’hydrocarbures, pétrole et gaz mélangés, devant la Russie et l’Arabie saoudite. L’administration américaine (US Energy Information Administration) l’a confirmé dans un communiqué, publié début octobre : elle estime que la production de pétrole et de gaz atteindra outre-Atlantique près de 25 millions de barils équivalent pétrole par jour en 2013, contre environ 22 millions en Russie et 13 millions en Arabie saoudite.

C’est que, depuis quelques années, un phénomène totalement imprévu a bouleversé la donne mondiale : l’extraction de pétrole et de gaz de schiste, ces hydrocarbures emprisonnés dans la roche mère, a été rendue possible grâce à la technologie controversée de la fracturation hydraulique. Les Etats-Unis s’y sont lancés à marche forcée et ont vu, depuis le milieu des années 2000, leurs courbes de production recommencer à croître à vive allure. La durée de ce rebond fait certes débat, car les puits d’hydrocarbures de schiste s’épuisent très vite et un grand nombre de forages sont nécessaires pour maintenir la production. Mais il n’en a pas moins déjà provoqué une onde de choc mondiale – qui n’a pas encore produit tous ses effets économiques ou géopolitiques.

Le marché du gaz est le premier à avoir été bouleversé. Passé premier producteur mondial de gaz en 2010, devant la Russie, le pays pourrait devenir exportateur net dès 2020 selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Plusieurs unités de liquéfaction, destinées à exporter le gaz sous forme de gaz naturel liquéfié (GNL), sont en projet sur les côtes américaines et quatre d’entre elles ont reçu les autorisations nécessaires (Sabine Pass, Freeport, Lake Charles et Cove Point). Les exportations pourraient démarrer dès 2016.

Un retournement de tendance spectaculaire, alors que les Etats-Unis se préparaient à importer du gaz naturel ! Les producteurs doivent s’adapter. De grands projets destinés à fournir le pays, comme celui de Shtokman, mené par Gazprom dans l’Arctique russe, ont été ajournés. Gazprom souffre même déjà de la nouvelle donne, car il subit, par effet ricochet, la baisse de la consommation de gaz sur le Vieux Continent : chassé par le gaz bon marché outre-Atlantique, le charbon américain est massivement importé en Europe, où les centrales à charbon concurrencent aujourd’hui les centrales à gaz, au grand dam des énergéticiens européens.

Flux commerciaux modifiés

L’onde de choc frappe d’autres secteurs que l’énergie : les chimistes européens, par exemple, sont touchés de plein fouet par le regain de compétitivité dont bénéficient leurs concurrents américains grâce à la baisse du prix du gaz. Les bouleversements pourraient de même se révéler non négligeables sur le marché du pétrole – même si les Etats-Unis ne vont pas de sitôt se mettre à exporter du brut. Mais ils pourraient passer là aussi sur la première marche du podium mondial, devant l’Arabie saoudite, et ce dès le deuxième trimestre de 2014 estime l’AIE, qui vient de revoir à nouveau ses estimations à la hausse.

En 2012, la production de pétrole américaine a déjà atteint 9,1 millions de barils par jour (Mb/j) (y compris les liquides de gaz naturel) – à comparer avec la production saoudienne, qui s’élevait à 12 Mb/j. L’AIE prévoit une croissance supplémentaire de 30 % d’ici à 2018, permettant aux Etats-Unis de réduire sensiblement leur dépendance à l’égard des pays tiers. «  En conséquence, les flux commerciaux vont considérablement changer », note le cabinet américain IHS. Les pays de l’Opep, qui fournissaient traditionnellement le pays, vont devoir trouver d’autres clients et se tourner vers l’Asie, par exemple. Pour la première fois cet été, l’organisation a admis que le pétrole de schiste changerait la donne pour ses membres.

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ET ENCORE

Le grand bluff chinois ?

by Gabriel Gresillon

On a connu la Chine plus humble. Habituées à se fixer des objectifs qu’elles dépassent presque toujours, les autorités locales ont annoncé, début 2012, qu’elles visaient 6,5 milliards de mètres cubes de gaz de schiste extraits en 2015, et même de 60 à 100 milliards à l’horizon 2020. Un chiffre énorme pour un pays qui part de rien.

Certes, le sous-sol chinois recèlerait des réserves gigantesques – les premières au monde. Certes, la Chine a bien besoin de diminuer sa dépendance au charbon, vu l’état catastrophique de la qualité de l’air, chaque hiver, dans tout le nord du pays. La région de Harbin, dans le Grand Nord, vient de connaître un épisode similaire à celui qui avait terrifié les habitants de Pékin en janvier dernier, avec des niveaux de pollution égaux à 30 fois les seuils recommandés par l’Organisation mondiale de la santé. La visibilité est tombée à 10 mètres !

En réalité, l’objectif que s’est assigné Pékin apparaît déjà comme inaccessible. Pour deux raisons au moins. La première est technique : les gaz de schiste chinois sont beaucoup plus difficiles à extraire que ceux des Etats-Unis. Cela tient à la géologie du pays, mais aussi à son urbanisation : on ne fracture pas aussi facilement dans des zones habitées qu’en rase campagne. Sans compter l’énorme contrainte en eau à laquelle le pays fait face, alors même qu’il faut beaucoup de liquide pour fracturer les roches.

Des investisseurs hésitants

La deuxième raison est institutionnelle. Alors que les prix des carburants restent fixés par Pékin – à des niveaux artificiellement faibles -, les investisseurs ne se bousculent pas pour participer à l’aventure. D’autant que, comme le note cet Européen qui dit observer la situation,  « il n’existe pas de régime juridique pour l’instant, donc il est très difficile d’investir. Est-ce que les grands groupes chinois auront la part du lion ? Est-ce qu’il va y avoir des coentreprises entre groupes étrangers et sociétés municipales ? » Sauf à clarifier les choses, Pékin ne va pas voir se bousculer les acteurs sur ce marché.

Les autorités chinoises auraient-elles totalement manqué de lucidité ? L’hypothèse n’est guère réaliste. Bien plus, explique un industriel,  « il faut voir l’affichage de la Chine dans ce domaine dans le contexte plus large de la négociation avec Moscou ». En faisant mine de pouvoir extraire des quantités massives de gaz par ses propres moyens, Pékin espère se donner l’apparence d’un pays qui n’a pas un besoin absolument criant du gaz russe. Et cet industriel d’ajouter :  « Dommage que l’Europe ne soit pas capable d’en faire autant, car, elle aussi, a un bras de fer sur le gaz avec la Russie. »

Les ECHOS

Le gaz de schiste en Europe

LE MONDE

Des doutes  sur le gaz de schiste européen

par Gilles Paris

Puits de gaz de schiste dans le sud de l'Angleterre, le 4 août.
Puits de gaz de schiste dans le sud de l’Angleterre, le 4 août. | LUKE MACGREGOR/REUTERS

Sans attendre la décision du Conseil constitutionnel français confirmant l’interdiction de la fracturation hydraulique pour l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels, le PDG du groupe italien ENI, Paolo Scaroni, a résumé à sa manière, vendredi 11 octobre, les sentiments mitigés des industriels européens par rapport au gaz et au pétrole de schiste sur le continent.

M. Scaroni, qui participait à Bruxelles à un rassemblement d’énergéticiens en faveur d’une nouvelle politique énergétique européenne, a évoqué le sujet après avoir rappelé le désavantage compétitif que constituent aujourd’hui les prix du gaz et de l’électricité européens, respectivement trois fois et deux fois supérieurs à ceux en vigueur aux Etats-Unis.

Lire aussi : Les géants européens de l’énergie plaident la cause du gaz à Bruxelles

« UNE VOIE QUE L’EUROPE DOIT EXPÉRIMENTER »

« Avons-nous en Europe du gaz de schiste ? Nous n’en sommes pas sûrs. Nous savons que ce qui s’est passé aux Etats-Unis ne pourra pas être reproduit en Europe, mais il faut essayer », estime le patron d’ENI. « Il faut regarder ceux qui essaient. Particulièrement le Royaume-Uni, qui est souvent plus pragmatique que les pays continentaux. Au Royaume-Uni, tout le monde est pour, le premier ministre Cameron, le chancelier de l’Echiquier et même l’archevêque de Canterbury, poursuit-il. C’est une voie que l’Europe doit expérimenter. »

Pour l’instant, pour des raisons également liées à l’impact sur l’environnement, les rangs européens sont aussi dispersés sur le gaz de schiste que sur le recours à l’énergie nucléaire ou aux centrales à charbon, pourtant grandes émettrices de CO2, pour produire de l’électricité. Dans la majorité des Etats, cependant, les permis ont été accordés. Des études préliminaires et des forages exploratoires ont même été effectués dans certains pays, le plus souvent par fracturation hydraulique, la méthode d’exploitation qui s’est généralisée pour l’exploitation de ces ressources non conventionnelles.

PROCESSUS LENT

Mais, à ce stade, les industriels restent dans l’expectative quant à la réalité du potentiel européen. Les estimations en cours sont souvent très éloignées et généralement inférieures à celles communiquées par l’Agence américaine d’information sur l’énergie.

En Pologne, le pays le plus avancé en Europe en la matière, la quarantaine de forages effectués dans les deux bassins potentiels identifiés, ceux de Lubin et de la Baltique, ne permettent pas encore de trancher. Le processus est lent, du forage vertical pour examiner la roche au forage horizontal à la fracturation hydraulique pour extraire le gaz ou le pétrole de schiste. « Ce n’est qu’après que l’on peut se poser la question de savoir si c’est économiquement viable « , précise un expert d’un grand groupe énergétique européen.

Seule certitude, pour l’heure, l’Europe est privée des atouts américains : grande dispersion de population, propriété privée du sous-sol et existence, enfin, tradition industrielle en matière de prospection et d’exploitation d’hydrocarbures.

LE MONDE

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Eldorado économique ou enfer écologique ?

Dans un dossier très documenté, le New York Times révèle les dangers sanitaires que fait peser sur la population américaine l’extraction des gaz non conventionnels.

Pour le secteur gazier, c’est une affaire digne de Wikileaks qui commence. Dans son édition du 26 février, The New York Times publie un très sévère réquisitoire contre l’exploitation des gaz non conventionnels (GNC) aux Etats-Unis. Le sujet n’est pas nouveau.

Mais, cette fois, la charge est des plus sérieuses. Car, en complément de son long article, le quotidien new-yorkais publie 30.000 pages de rapports secrets de l’agence de protection de l’environnement (EPA), de l’industrie gazière et des régulateurs. Une volumineuse collection de documents inédits que le site du journal met à la disposition des internautes.

Qu’apprend-on en épluchant cette documentation fraichement exhumée? D’abord, l’importance des gaz non conventionnels dans l’approvisionnement énergétique des Etats-Unis. En 2010, 493.000 puits fournissaient 50% du gaz naturel consommés outre-Atlantique. En 2030, rappelle l’EIA (le service de statistiques du ministère américain de l’énergie, ndlr), les deux tiers des molécules américaines seront extraites de ces gisements non conventionnels. Sidérant, si l’on se souvient que cette production était encore marginale il y a une dizaine d’années.

Ensuite, les ravages de cette industrie. Plus de 9 puits sur 10 ont utilisé (ou utilisent toujours) l’hydrofracturation. Cette technique consiste à injecter de l’eau dans la roche prospectée. Sous la très forte pression (100 bars), les fissures préexistantes s’ouvrent davantage, facilitant le drainage des (petites) poches de gaz.

Car, c’est tout le problème de ces GNC. Qu’ils s’agissent de gaz de schiste, de charbon ou compacts, ces gisements sont généralement de très petites tailles. Ce qui oblige les compagnies gazières à forer un grand nombre de puits pour produire des volumes conséquents d’hydrocarbures.

Pour arriver à leurs fins, les foreurs utilisent de très grandes quantités d’eau (jusqu’à 15 millions de litres pour un seul puits). Une quarantaine de puits peuvent ainsi consommer autant d’eau que Paris en une seule journée.

Mélangée à du sable (pour maintenir les fractures ouvertes et faciliter le drainage du gaz) cette eau contient aussi des additifs chimiques, destinés à tuer les bactéries, faciliter le passage du sable et accroître la productivité du puits. Ces additifs sont riches en sels corrosifs et en produits cancérigènes comme le benzène.

A force de creuser, les foreurs traversent parfois des terrains comprenant des minerais radioactifs (uranium, radium). Une radioactivité qui finit par remonter. De 10% à 40% de l’eau et des déchets de forage (boues, sables) sont ramenés en surface pour, officiellement, y être traités. Ce qui explique, en partie, la noria de camions qui s’agite autour de chaque forage.

En Pennsylvanie (où l’on décompte un puits actif pour 1,6 km2), indique The New York Times, plus de la moitié des eaux de forage sont envoyées dans des stations de traitement d’eaux usées classiques avant d’être rejetées dans le Delaware, le Susquehanna, le Monogahela, l’Allegheny ou l’ Ohio.

Problème: l’activité de l’eau remontée de bon nombre de puits est particulièrement élevée. Selon des relevés officiels publiés par le quotidien, une dizaine de puits rejette une eau dont l’activité alpha globale dépasse les 500 becquerels par litre. Pour mémoire, en France, la valeur guide d’activité alpha globale, fixée par l’arrêté ministériel du 11 juin 2007, est de 0,1 becquerel/litre.

Certes, il peut paraître audacieux de faire respecter à des déchets une norme relative à l’eau potable. Rien n’est plus vrai dans l’absolu. Mais, souligne le quotidien, les stations de traitement utilisée outre-Atlantique ne sont pas équipées pour traiter des résidus radioactifs. Toujours contaminée, l’eau rejetée dans les fleuves peut être ensuite captée pour produire de l’eau… potable. Hypothèse d’école ? Pas si sûr.

Plusieurs rapports soulignent que l’eau radioactive n’est pas toujours très bien diluée, qu’elle soit rejetée en rivière ou en mer. Une étude, menée en Louisiane, en 1990, sous l’égide de l’American Petroleum Institute, montre ainsi que les personnes consommant du poisson pêché à proximité d’un émissaire rejetant des eaux «gazières» présentent un risque élevé de cancer.

Interrogée par les journalistes, l’auteure de l’étude, Anne Meinhold, aujourd’hui experte à la Nasa, craint que les rivières ne diluent encore moins bien que le Golfe du Mexique la pollution radioactive.

Une opinion partagée par des chercheurs de l’EPA. En 2009, dans une note confidentielle, ces experts anonymes doutent de la capacité des cours d’eau de Pennsylvanie de diluer suffisamment le radium des eaux de forage.

D’une façon générale, certaines nappes phréatiques du Colorado, de l’Ohio, de la Pennsylvanie, du Texas et de la Virginie occidentale sont aujourd’hui polluées par les déchets de l’extraction des gaz non conventionnels.

Mais l’eau n’est pas tout. En 2009 et pour la première fois de son histoire, l’Etat du Wyoming n’a pu respecter les normes fédérales de qualité de l’air. En cause: les émissions de benzène et de toluène des 27.000 puits de GNC en exploitation dans l’ Equality State.

Dans le comté de Sublette (Wyoming toujours), on a mesuré, en 2009, des teneurs en ozone supérieures à celles enregistrées à Houston ou Los Angeles: le benzène et de toluène sont des précurseurs à la formation de l’ozone de basse altitude.

Fiers de leur 93.000 puits, les Texans dégustent aussi. Dans six comtés du Lone Star State, les médecins ont constaté, l’an passé, que le quart des enfants soufrent d’asthme: 3 fois plus que dans le reste de la population texane.

LE SITE DE TERRE SACREE GAZ DE SCHISTE

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