ARPENTEURS DE LA GEOGRAPHIE

Laurent Davezies : « La crise a redistribué les cartes du territoire français »

L’EXPRESS

Propos recueillis par Véronique Châtel
En fracturant la France en quatre parties inégales, la crise a accentué les  disparités. C’est l’analyse que fait Laurent Davezies, spécialiste des  politiques territoriales, professeur au Cnam et à l’université Paris-Est Créteil  dans son dernier ouvrage.

"La crise a redistribué les cartes du territoire français"
« Aujourd’hui, on peut observer qu’il y a une France  productive, marchande et dynamique », observe Laurent Davezies. © Emmanuelle Marchadour/ Editions du Seuil

Le territoire français a changé. Il ne peut plus, comme vous  l’écrivez, être envisagé avec des idées reçues qui opposent un monde rural  prétendument abandonné et menacé de désertification, et des métropoles,  présentées comme des lieux de croissance absolus.

En effet, le modèle territorial qui a gagné, ces dernières années, sur le  plan d’un développement à la fois économique, social et démographique est celui  d’un territoire faiblement métropolisé, peu exposé à la mondialisation et qui, souvent, a capté plus  qu’il n’a créé de richesses. Son offre est d’abord territoriale, par  l’exploitation plus ou moins mesurée de sa rente paysagère. Résultat: les lieux  de la croissance ne sont plus nécessairement ceux du bien-être, au contraire! Ce divorce entre les forces  productives et les dynamiques de développement est une réalité que les  économistes et les politiques peinent à reconnaître! Mais la crise actuelle est  en train de redistribuer les cartes…

Vous dressez le portrait d’une France à quatre visages,  c’est-à-dire?

Cette France à quatre visages est le fait de la crise qui a fracturé le pays  et l’a redessiné autrement. Aujourd’hui, on peut observer qu’il y a une France  productive, marchande et dynamique, qui est concentrée dans les grandes villes,  comme Paris, Lyon, Bordeaux…, où se forgent les nouveaux atouts de la  compétitivité et où réside 36% de la population. On pourrait parler aujourd’hui  de « printemps des métropoles ».

Il y a une France non marchande, non productive mais dynamique, qui se situe  à l’ouest d’une ligne Cherbourg-Nice, qui vit d’une combinaison de tourisme, de  retraités et d’emplois publics où se concentre 44% de la population. Il y a une  France productive, marchande et en difficultés, composée des bassins industriels  en état d’essoufflement, qui se situe dans la moitié nord du pays et qui  regroupe 8% de la population.

Il y a enfin une France non productive, non marchande et en difficulté, qui  se situe dans le nord-est du pays, constituée de territoires tellement frappés  par la crise qu’ils dépendent de l’injection de revenus sociaux, où se trouvent  12% de la population.

Cette carte fait le constat d’une inégalité territoriale  flagrante. Comment en sommes-nous arrivés là?

Les économistes qui s’intéressent à la question du développement territorial  ont le tort de se concentrer sur la création de richesses par les systèmes  productifs locaux. Le PIB monopolise tout l’intérêt qu’ils peuvent porter à une  région. Comme si croissance et développement, c’était pareil! La tendance des  années passées était que les inégalités de PIB par habitant augmentaient, tandis  que les inégalités de revenus par habitant se réduisaient.

Dans un monde où les entreprises multinationales et plus généralement  l’internationalisation du capital occupent une place croissante, le territoire  qui produit des richesses n’en profite pas forcément. Prenons l’exemple de la  métropole parisienne. C’est un lieu de création de richesses, qui offre un  espace de grande taille où l’on peut tout trouver -de l’information, de la  formation, de la culture et du travail- mais c’est aussi un lieu où les  conditions d’existence sont les plus difficiles pour les gens qui y habitent:  difficultés de transports, coût élevé du niveau de vie, etc.

Elle parvient de moins en moins à associer le développement social et  démographique à ses performances de développement productif. Bien au contraire.  Des régions riches dotées d’un appareil productif moderne voient s’accumuler des  problèmes sociaux et d’autres dépourvues d’un tel tissu sont proclamées régions  où il fait bon vivre.

Les disparités entre territoires ont longtemps été  compensées par des dispositifs sociaux, mais ce système a atteint ses limites,  dites-vous.

Depuis des décennies, on prélève beaucoup à tout le monde et on redistribue  beaucoup à ceux qui en ont besoin. Mais aujourd’hui, on découvre que la dépense  publique et sociale a atteint des niveaux insoutenables. Les territoires qui en  sont les plus dépendants vont rentrer dans une phase de sevrage… et cela  risque de mettre un terme à la longue décrue des disparités territoriales de  revenu que l’on connaissait depuis plus de trente ans.

Ce que vous pointez comme « notre culte de l’égalité  territoriale » doit donc être révisé ?

La vraie question, c’est l’égalité sociale et pas l’égalité territoriale! Le  territoire n’est qu’un instrument pour y arriver. En quoi peut-il être un frein  ou un accélérateur dans les trajectoires individuelles ou la promotion sociale?  Le territoire pose d’abord la question des gens qui y vivent. Faut-il renflouer  celui où les gens ne trouvent pas de travail ou aider les gens à le  quitter?

Car il faut bien voir qu’aujourd’hui, les freins à la mobilité territoriale  sont considérables. Il y a des gens qui voudraient bouger mais qui ne le peuvent  pas, car ils n’ont pas les moyens financiers de se loger ailleurs. Il faut donc  s’interroger sur le genre de politique qu’on entreprend: une politique du  territoire pour les territoires, ou une pour les gens?

Les régions en difficultés économiques ont cependant des  atouts qui permettent un certain optimisme pour leur avenir…

Depuis 2000, tous les indicateurs montrent que ceux qui quittent les villes  le font pour une quête de qualité de vie. Or, les régions les mieux équipées en  termes d’infrastructures, de moyens de transports, d’accès à des réseaux de  télécommunications, sont les anciens territoires industriels comme, par exemple,  Soissons ou Saint-Dizier, situés dans le nord-est français. Ils sont au coeur de  l’Europe, proches des grands centres économiques, disposent de nombreuses  infrastructures grâce à un siècle et demi d’urbanisation et  d’équipement.

Ces régions, où le logement n’est pas cher peuvent intéresser, notamment,  deux catégories de personnes qui sont actuellement en expansion : les retraités,  qui vont connaître une baisse de leur pouvoir d’achat dans les années à venir,  et les travailleurs indépendants. Depuis dix ans, beaucoup d’emplois hors  salariat ont vu le jour. De plus en plus de personnes travaillent chez elles. Et  pas seulement les artistes ou les intellectuels, aussi les artisans ou les  professionnels d’Internet.

Ils ont besoin d’espace, mais l’espace dans les grandes villes dynamiques  étant cher, ils pourraient trouver de l’intérêt à ces régions, très équipées  mais dont le déclin actuel fait baisser les valeurs foncières et immobilières.  Il faut que les élus fassent de la publicité sur ce réservoir immobilier.  N’enterrons pas ces territoires: ils n’ont pas dit leur dernier mot.

Vous citez la ville de Baltimore, aux États-Unis, comme  exemple d’une résurrection réussie…

Baltimore, aux États-Unis, est une ville industrielle qui a été, depuis  trente ans, complètement sinistrée, vidée de l’essentiel de ses industries, et -pénalisation que l’on ne trouve heureusement pas dans nos territoires  post-industriels- livrée aux gangs. Les prix de l’immobilier s’y sont effondrés  alors qu’elle est au coeur de la mégalopole de la côte Est, à une demi-heure de  Washington.

À tel point que les artistes, puis toute sorte de professionnels y ont afflué  pour habiter et travailler dans de grands espaces bon marché. Cela, plus la  politique très ambitieuse de la mairie pour revaloriser le quartier du port et  en faire un pôle touristique majeur, font que Baltimore, considérée hier comme  une ville has been, est en train de se redresser et connaît une nouvelle  dynamique…

A lire: La crise qui vient. La nouvelle fracture territoriale (Le  Seuil, 2012).

En savoir plus

FRANCE CULTURE

Laurent Davezies, vous êtes économiste, professeur titulaire de la chaire « Economie et développement des territoires » au Conservatoire National des Arts et Métiers, et consultant auprès de plusieurs organismes publics. Vous avez publié en 2008 au Seuil La république et ses territoires, et en octobre dernier La crise qui vient. La nouvelle fracture territoriale.

Dans cet ouvrage, si vous rappelez que « la spécialisation des régions [est] un phénomène ancien », c’est pour mieux montrer que les inégalités territoriales ne cessent  de s’accentuer en France, où « la crise a fait exploser plusieurs formes d’inégalités territoriales » et a « véritablement fracturé le pays ». Vous analysez cette « nouvelle fracture » en distinguant quatre France : une « France productive, marchande et dynamique, concentrée dans les plus grandes villes, où se forgent les nouveaux atouts de la compétitivité du pays », dans laquelle vit 36% de la population ; une « France non productive, non marchande et pourtant dynamique, située à l’ouest d’une ligne Cherbourg-Nice », « qui vit d’une combinaison de tourisme, de retraites et de salaires publics », rassemblant 44% de la population ; une « France productive, marchande et en difficulté, composée de bassins industriels déprimés, principalement dans la moitié nord du pays », « dont le déclin semble difficile à enrayer » et qui regroupe 8% de la population ; et enfin une « France non productive, non marchande et en difficulté, située également dans le nord-est du pays et faite de territoires si frappés par le déclin industriel qu’ils dépendent essentiellement de l’injection de revenus sociaux », regroupant 12% de la population.

Vous analysez le risque politique que présente la déstabilisation des territoires les plus en difficultés, rappelant l’analogie entre la géographie des zones sinistrées par la crise, en termes de pertes d’emploi, et celles où le Front National a connu ses meilleurs résultats au cours des dernières élections, notamment au premier tour de la présidentielle en 2012. Ces « territoires périurbains ruraux (…), loin des élites politiques, font l’objet du mépris des urbanistes et des intellectuels, et de la haine des écologistes qui leur reprochent leur empreinte environnementale excessive. (…). Cette stigmatisation qui ne dit pas son nom est une triste réponse à leur paupérisation, bien réelle, et à leur sentiment d’abandon », écrivez-vous. A l’opposé, les métropoles, ont pour la première fois depuis la crise de 1974, été largement protégées des effets de la crise. En raison de l’assèchement des finances publiques, qui avaient jusque là permis de contenir les inégalités territoriales, vous écrivez que « la France est à la veille d’un choc nouveau et autrement plus brutal que les précédents » : « les territoires sont et seront de moins en moins protégés », si bien que la « fracture territoriale » menace aujourd’hui de « devenir un gouffre ».

« Le « redressement productif » de la France, dans un contexte de croissance molle et avec une dette publique écrasante, apparaît aujourd’hui comme la seule voie permettant le maintien du modèle social français, écrivez-vous en conclusion de ce livre. Pourtant, les conditions de ce redressement, fondé sur les zones d’emploi les plus performantes, impliquent un creusement des disparités territoriales. Faudra-t-il bientôt choisir entre l’égalité territoriale et l’efficacité économique ? ». Laurent Davezies, c’est sur cette question, d’ordre politique, que j’aimerais vous interroger pour ouvrir notre discussion. De quelles marges de manœuvre dispose à votre sens le pouvoir politique face à l’aggravation de la  « fracture territoriale » ? Faut-il en effet renoncer à l’objectif de « l’égalité territoriale » au profit de « l’efficacité économique » ?

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