GEOGRAPHIE HUMAINE

Le Brésil n’a-t-il vraiment plus le coeur à la fête ?

LES ECHOS

Par Thierry Ogier

Malgré les incontestables progrès réalisés ces dernières années sur le plan social, le « miracle » brésilien n’est plus ce qu’il était. La politique économique menée par la présidente Dilma Rousseff peine à convaincre, et le pays a subi de plein fouet la fin du « supercycle » des matières premières.

Toute unanimité est-elle sotte ? Au siècle dernier, c’est ce qu’affirmait le dramaturge Nelson Rodrigues, dont la philosophie a influencé des générations de Brésiliens. Aujourd’hui, comment ne pas songer à cet aphorisme en lisant et en écoutant ce qui se dit du Brésil ? Après avoir loué les grands chantiers de Lula, salué sa verve de tribun hors pair, tout le monde tombe désormais à bras raccourcis sur le géant latino-américain. L’OCDE, le FMI, l’Institut de la finance internationale (IIF)… Le « Brazil bashing » est à la mode. « The Economist », qui illustrait il y a quatre ans le décollage de l’économie brésilienne par la célèbre statue du « Christ rédempteur » de Rio propulsée dans l’espace comme une fusée, a récemment repris le même thème. Mais la fusée, cette fois-ci, pique du nez.
De fait, le Brésil de Dilma Rousseff déçoit. A environ 2 %, sa croissance n’a plus rien de stratosphérique. Ses déficits se creusent. L’inflation demeure trop élevée. De surcroît, l’équipe au pouvoir ne fait pas ce qu’il faut, aux yeux des investisseurs, pour redresser la barre…
Les manifestations de juin dernier sont venues souligner les limites du « miracle brésilien », qui s’est traduit par une forte réduction de la misère et des inégalités sociales depuis dix ans. Soudain, des milliers de gens qui n’étaient jamais descendus dans la rue sont venus clamer leur malaise face à la vie chère et la mauvaise qualité des services publics. Du jamais-vu en vingt ans !
Pourtant, sur le plan économique et social, les réussites sont incontestables. Le taux de chômage est à moins de 6 % et les économistes évoquent une situation de plein-emploi. Le salaire minimum a bénéficié de coups de pouce successifs, ce qui, avec le programme d’allocations familiales (Bolsa Familia), a injecté du pouvoir d’achat dans la « nouvelle classe moyenne ». Pourquoi, dès lors, ce sentiment que le modèle brésilien est à bout de souffle ?
Tout d’abord parce que le monde a changé. Le Brésil est un grand exportateur de matières premières et a allégrement surfé sur la vague du « supercycle des commodities », qui a dopé sa balance commerciale. Mais cette ère de l’abondance, alimentée en partie par la fringale chinoise, est révolue. A l’instar des autres grands pays émergents, le Brésil connaît une phase de ralentissement, qui pourrait s’accentuer quand les Etats-Unis vont se résoudre à resserrer leur politique monétaire.
Au Brésil même, un consensus semblait se préciser en matière de politique économique après plusieurs décennies de crise. Une sorte de potion orthodoxe dont les trois ingrédients principaux sont la discipline budgétaire, avec un objectif d’excédent primaire (avant service de la dette) ; le ciblage de l’inflation ; et un taux de change flottant. Mais Dilma Rousseff a commencé à prendre des libertés avec ces règles de bonne conduite.
La détérioration des finances publiques a été provisoirement masquée par certains tours de passe-passe comptables. Mais elle apparaît désormais au grand jour. Le déficit budgétaire a atteint 3,3 % du PIB en septembre. Pour le deuxième mois de suite, le Brésil a même enregistré un déficit primaire, alors que son objectif est d’atteindre un excédent de 2,1 % du PIB sur l’ensemble de l’année.
Après la crise financière mondiale, Lula avait pratiqué une politique de relance audacieuse. Les banques publiques sont montées en première ligne pour soutenir le crédit. Mais les transferts de plus de 100 milliards d’euros du Trésor vers la banque de développement (BNDES) depuis cinq ans ont gonflé la dette publique brute à 68 % du PIB, selon le FMI (des chiffres contestés par le Brésil) contre une moyenne de 35 % pour les pays émergents.  « La crise a servi de prétexte à une réinvention du modèle de développement étatiste », affirme Gustavo Franco, ancien président de la banque centrale.
Sur le front extérieur, c’est la bérézina, ou presque. Le déficit de la balance courante atteint 3,6 % du PIB. Plus inquiétant encore, les flux encore robustes d’investissements directs étrangers ne suffisent plus à couvrir un déficit qui atteint 80 milliards de dollars. Conséquence : le Brésil a besoin d’attirer des flux de capitaux au moment où la volatilité est de retour sur les marchés financiers. Le dollar, qui reprend du poil de la bête (à plus de 2,30 reals cette semaine, contre 1,7 il y a moins de deux ans) jette encore un peu d’huile sur le feu de l’inflation, qui oscille autour de 6 % (la cible officielle étant de 4,5 %, avec une marge de tolérance de 2 points). Déjà les agences Moodys et Standard & Poor’s menacent de baisser la note du Brésil, actuellement à deux crans au-dessus de l’« investment grade ».
Pas facile, dans ce contexte, d’attirer les investisseurs vers le grand programme d’infrastructures du gouvernement. Depuis qu’il a été dévoilé il y a plus d’un an, ses résultats sont plutôt maigres. Pour Antonio Delfim Netto, un conseiller « informel » de Dilma Rousseff, le gouvernement est jugé interventionniste, et n’a pas encore réussi à convaincre ses interlocuteurs qu’il était l’« ami des marchés ». Pourtant, malgré tous ses défauts, le Brésil n’est peut-être pas dans une situation si critique. Il dispose d’atouts énormes, à commencer par ses gisements pétroliers ou son gigantesque marché interne. Sans oublier ses confortables réserves de change (quelque 375 milliards de dollars), qui devraient lui permettre d’amortir le choc en cas de tempête sur les marchés. Mais le fossé se creuse entre le potentiel de son économie et sa piètre performance en matière de croissance.
Y a-t-il des perspectives de changement ? Pour l’heure, le calendrier est serré. Après le Carnaval et la Coupe du monde de football, en juin prochain, il y aura des élections en octobre. Reste à savoir si le camp du « peut mieux faire » réussira à faire entendre sa différence face à Dilma Rousseff, qui est censée briguer un second mandat.
Thierry Ogier

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Plus de 200.000 manifestants sont descendus dans les rues, dans la foulée d’un mouvement de jeunes qui réclament l’annulation de l’augmentation du prix des transports en commun à São Paulo. – Photo Evaristo SA/AFP

Les Brésiliens protestent en masse dans les rues

Par Thierry Ogier

La plus forte mobilisation populaire depuis vingt ans.Le coût de la vie et les dépenses somptuaires pour la Coupe du monde de football mis en cause.

Du jamais-vu depuis plus de vingt ans. Plus de 200.000 manifestants sont descendus lundi soir dans les rues d’une douzaine de grandes villes du Brésil, dans la foulée d’un mouvement de jeunes qui réclament l’annulation de l’augmentation du prix des transports en commun à São Paulo.

Il a fallu très peu de choses pour que cette mobilisation, à l’origine spontanée, prenne de l’ampleur. Une augmentation de 20 centimes de real (quelque 8 centimes d’euro) du prix du billet de bus a suffi à mettre le feu aux poudres. Une augmentation « inférieure à l’inflation », selon le maire, Fernando Haddad. Au départ, ce sont surtout des jeunes de São Paulo qui se sont retrouvés au sein du mouvement Passe Livre, réclamant la gratuité des transports. Un mouvement largement apolitique, mais dont les rangs ont vite grossi par le biais des réseaux sociaux sur Internet. Avant de s’étendre à d’autres grandes villes et de prendre une dimension véritablement nationale que ne peut désormais ignorer le pouvoir. Avec un point commun : le ras-le-bol face à tous les dirigeants politiques, de gauche comme de droite. « Nous ne sommes pas là pour 20 centimes, nous sommes ici pour un Brésil meilleur ! » La présidente Dilma Rousseff avait même été copieusement sifflée ce week-end, de manière plutôt inattendue, lors de l’inauguration de la Coupe des confédérations de football.

Le Brésil investit quelque 10 milliards d’euros pour organiser la Coupe du monde de football l’année prochaine, alors de nombreux Brésiliens s’insurgent contre la mauvaise qualité des transports et estiment que cet argent public devraient être investi pour améliorer la qualité des services publics en général, comme l’éducation et la santé. Un ras-le-bol alimenté au jour le jour par une inflation persistante (6,5 % en un an), alors que la croissance économique (0,9 % en 2012) a du mal à reprendre des couleurs. Pour le gouvernement, dont la popularité encore élevée a récemment accusé la première baisse, il s’agit peut-être d’un point d’inflexion.

Spectacle et symboles

Scène inédite : des manifestants ont grimpé sur le toit du Congrès à Brasilia, une scène spectaculaire qui « rappelle un peu la révolution française », estime l’écrivain de Rio Carlos Heitor Cony. Mais les observateurs ont bien du mal à appréhender ce mouvement. Pour Rubens Barbosa, ancien ambassadeur du Brésil à Washington, ce n’est pas « réellement un courant révolutionnaire, mais plutôt le symptôme d’une crise de leadership ». Dilma Rousseff a quant à elle choisi de soutenir le mouvement :  « Le Brésil s’est réveillé plus fort aujourd’hui. L’ampleur des manifestations d’hier atteste de la vigueur de notre démocratie. »

Il y a eu des débordements. A Rio, la manifestation monstre de 100.000 personnes dans le vieux centre a débouché sur la prise d’assaut de l’assemblée législative locale. Et à São Paulo, c’est le palais du gouverneur, d’opposition, qui a été pris pour cible.

Partis sur leur lancée, les manifestants ont prévu d’autres rassemblements mardi soir. Le mouvement a surpris la classe politique, qui a pour l’instant encaissé les coups debout, sans trop réagir. Mais qui devra trouver des réponses crédibles pour répondre au malaise social et endiguer cette vague de protestations. Les prochaines élections ne sont que dans seize mois.

Thierry Ogier

le 8 oct. 2013

Entre 10 000 et 50 000 personnes ont manifesté lundi dans les rues de Rio, en soutien aux enseignants des écoles publiques, en grève depuis cinquante-trois jours. Une fois le défilé achevé, lorsque le cortège a atteint la place Cinelândia, où se situe le conseil municipal, le rassemblement a cependant tourné à l’émeute, quelques centaines d’anarchistes faisant face aux forces de l’ordre. Un autobus a été incendié, les vitres de plusieurs agences bancaires et kiosques brisées.

 

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