POINTS DE VUES CRITIQUES

Brice Teinturier : Une crise sociale française ? Non, une mutation profonde

NOUVEL OBSERVATEUR

Des manifestations contre le mariage pour tousaux bonnets rouges de Bretagne, les mouvements de contestation se multiplient. Rythmes scolaires, statut des sages-femmes, la grogne contre l’action du gouvernement fédère des groupes sociaux variés aux intérêts parfois antagonistes. Le « Nouvel Observateur » a demandé leur analyse à des experts avec des regards différents, dans différents domaines, de la sociologie à la psychanalyse.

Brice Teinturier, directeur général délégué de l’institut de sondages Ipsos.

Qui sont les Français qui descendent dans la rue ? 

– Nous n’avons pas d’enquête permettant de dresser un profil des manifestants par rapport au reste de la population. Et tout dépend de quel conflit on parle : en Bretagne, à l’évidence, le conflit agrège des profils de manifestants assez hétérogènes tandis qu’ailleurs, comme la protestation des centres équestres ou des transporteurs routier, ce sont des catégories plus homogènes qui se mobilisent.

Ces différents mouvements ont-ils un élément déclencheur commun ?

– Deux dynamiques jouent actuellement. La première, dont la fiscalité est la mèche lente, renvoie à un malaise plus profond que la seule question fiscale, tout en relevant d’une inquiétude avant tout économique. Ce sont des professions qui ont le sentiment – juste d’ailleurs – de subir une mutation particulièrement douloureuse. On le voit très bien en Bretagne : cette région n’est pas celle où le taux de chômage est le plus élevé. En revanche, ces populations sont en train de découvrir que leur modèle est de plus en plus fragilisé. Nous sommes là face à une réaction par rapport à un devenir économique incertain et une pression fiscale perçue comme insoutenable.

Parallèlement, d’autres réactions relèvent d’avantage d’une inquiétude quasi identitaire. Il s’agit de protestations face à ce qui est perçu comme un changement de valeurs parfois insupportable. Pour ces personnes, la société dans laquelle elles ont vécu, et à laquelle elles sont attachées, est menacée dans son être même. Ou si ce n’est la société dans son ensemble, telle ou telle communauté ou tradition ou identité locale. Ce qui se passe en Bretagne, c’est l’addition de ces deux phénomènes, à la fois économique et identitaire.

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Photomontage : Salom-Gomis, Gebelart et Yaghobzadeh – Sipa

Nous sommes donc face à une société en mutation ?

– La société française est confronté à une mutation profonde et durable, beaucoup plus qu’à une simple crise. On observe un sentiment diffus mais puissant, partagé par plus d’un Français sur deux qu' »on ne se sent plus chez soi en France ». Ou encore, « qu’il n’y a plus de repères, que les valeurs ne sont pas respectées ». Chez ces personnes, des mesures ou des lois comme le mariage pour tous viennent menacer ce qui, à leurs yeux, correspond aux piliers de la société. La tradition, l’autorité, le travail… L’islam fait également l’objet d’une peur extrêmement importante, comme si cette religion n’était pas compatible avec la démocratie et d’une manière générale, les fondamentaux de la société française. Cette dynamique identitaire est donc différente de la seule dynamique économique, même si l’une peut alimenter l’autre.

La droite avait pourtant avancé sur l’union des homosexuels avant l’élection présidentielle. Le clivage droite-gauche reste-t-il pertinent ?

– Ce que la droite avait proposé est justement très différent du mariage pour tous. Ce dernier constitue un marqueur très clair de différenciation entre la gauche et la droite. D’un côté, à gauche, sur la base d’un héritage multiséculaire qui commence à la Renaissance et se poursuit  au XVIIIe siècle, vous avez l’idée d’un individu qui progressivement s’affranchit des normes extérieures, que ce soit celles érigées par l’Eglise ou la tradition, et qui produit ses propres normes pour indiquer ce qui est bien et ce qui est mal. Dans ce cas, on passe des contrats, on fait évoluer les choses, l’idée d’égalité des droits joue un rôle majeur, le bonheur aussi, et il n’y a pas d’absolu en soi.

Et de l’autre côté ?

– A droite, vous avez l’idée qu’il existe des valeurs fondamentales, qu’il y a dans la société des choses qui nous sont données et transmises par la tradition et que ce qui a été construit depuis des siècles et des siècles a une valeur en soi et ne doit pas être remis en cause. C’est une famille politique plus proche de Joseph de Maistre que de Jean-Jacques Rousseau. C’est ce qu’on a vu au moment du mariage pour tous et c’est pourquoi la contestation de ce nouveau droit a été aussi intense.

Certaines catégories sont déstabilisées par une inquiétude sur ce qu’est la société française et ce qu’elle va devenir dans un monde plus globalisé, ajoutée à la dynamique contradictoires de toujours plus de droits pour les individus et en même temps, d’une demande de normes extérieures et de repères. Vous y ajoutez un pouvoir politique qui, sur le plan économique, peine à obtenir des résultats et vous avez tous les ingrédients d’expression de ce malaise qui n’est pas nouveau, mais s’amplifie.

La société française subit-elle une fragmentation profonde ?

– Cette fragmentation n’est pas nouvelle, mais elle ne cesse de prendre de l’ampleur. De plus en plus, dire « les Français » n’a pas de sens. Les modèles de représentation de ce que doit être la société ne font pas consensus et s’entrechoquent.

La contestation accompagne-t-elle un creusement des inégalités ?

– Le sentiment que les fractures sont de plus en plus puissantes, avec des gagnants et des perdants de la mondialisation, s’amplifie. Mais de plus en plus, la classe moyenne – plus de 75% de la société française – est touchée par le syndrome d’Atlas : elle a le sentiment de porter à bout de bras une partie de la population. On est dans la critique de la société dite « d’assistanat », le développement du ressentiment et la recherche de responsables : les chômeurs qui  pourraient trouver du travail s’ils le voulaient vraiment, les fraudeurs qui abusent du système, les étranger, les fonctionnaires trop nombreux…

Avec des catégories populaires qui ont le sentiment de ne plus être représentées, ni par les syndicats, ni par les partis ?

– Oui. Et, là encore, ce n’est pas nouveau. Elles ont de plus en plus l’impression d’être écrasées par le système, la mondialisation, le chômage. Regardez ce qui se passe quand des individus en viennent aux mains et se battent pour du travail, ce qu’on a vu en Bretagne. La rafale de plans sociaux et les métiers entiers qui sont en train de disparaître donnent le sentiment aux catégories populaires que leur existence même est menacée. Cela devient de plus en plus aigu. Elles se tournent de plus en plus vers des mouvements de contestation ou vers l’abstention. Elles ont le sentiment que les « élites » – politiques, économiques ou médiatiques – ne les comprennent pas, au sens propre du terme : ces « élites » vivraient sur une autre rive, avec au mieux un rapport intellectuel et distancié vis-à-vis de la souffrance vécue par d’autres. Mais ce sentiment déborde les seules catégories populaires.

Assistons-nous à une mise en cause du modèle républicain ?

– Il est de plus en plus questionné dans sa capacité à fabriquer de l’intégration et de la cohésion mais aussi dans sa capacité à fabriquer de la prospérité économique. La mise en cause est double : à la fois dans les valeurs, dans le sentiment de vivre dans une communauté nationale globale et, en même temps, dans la capacité d’intégration économique, à travers notamment le travail, le mérite, etc. Le sentiment est donc toujours plus fort qu’on n’y arrive pas, avec un chômage de masse présent depuis 40 ans, des déficits considérables, une fiscalité qui s’accroît… Un des signes qui ne trompe pas, est que derrière le mot intégration, on demande de plus en plus, en réalité, de l’assimilation. La société se crispe et se durcit. La tolérance est perçue comme une faiblesse. Mais en même temps, aucun modèle alternatif au modèle républicain n’émerge, ni n’est même désiré. D’où l’idée de délitement, d’impasse.

 

Propos recueillis par Louis Morice –

LIRE LA SUITE Le Nouvel Observateur

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