DECORTIQUAGES

Métropolisation : Benchmark France/Canada sur la croissance géographique de l’emploi

CYBERGEO

Par Richard Shearmur, Laurent Terral et Mario Polèse

 

Même si, au niveau national, l’augmentation du PIB est un objectif de développement important, pour les communautés locales c’est souvent la capacité à générer et/ou à maintenir l’emploi qui en assure la pérennité. Un courant important de la littérature se penche sur les particularités locales et sur le lien entre territoire et développement local – notamment la création d’emploi. Un autre courant cherche à comprendre les dynamiques générales qui régissent la répartition géographique de la création d’emploi. Cet article se place dans ce deuxième courant. Partant d’une approche développée dans un contexte canadien, deux questions sont posées :
1) dans quelle mesure une approche conçue pour comprendre la géographie de la croissance d’emploi au Canada est elle pertinente pour la France ?
2) quels sont les facteurs qui régissent la géographie du développement en France entre 1982 et 2006 ?
Nous montrons que, bien que l’approche d’outre atlantique permette de saisir les dimensions géographiques du développement en France, les logiques géographiques françaises sont différentes. Ce paradoxe apparent met en exergue l’importance de développer des approches théoriques méso, qui se situeraient entre les approches par le territoire et les approches universalistes de l’économie géographique, et qui permettraient d’appréhender les effets de contexte.

 

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Les zones rouges sont des zones où les localités performent systématiquement mieux que prévu, et les zones bleu foncé sont celles où les localités performent systématiquement moins bien que prévu. En bleu clair les localités à croissance plus faible que prévue qui sont entourées de localités à croissance assez forte, et en rouge pâle les localités à croissance plus forte que prévue entourées de localités à croissance assez faible.

 

Le but de cet article est de modéliser la croissance au sein de localités française en se basant sur un modèle conceptualisé au Canada. Deux questions sous-tendent ce projet. La première, d’ordre empirique, est d’observer quels facteurs sont associés à la croissance d’emploi en France, et notamment d’évaluer dans quelle mesure ce sont les facteurs « géo-structurels » – qui reflètent des processus de grande échelle – ou des facteurs locaux – qui reflèteraient plutôt des processus endogènes – qui ont un pouvoir explicatif. La deuxième, d’ordre plus théorique, est d’évaluer dans quelle mesure un tel modèle de croissance est transférable entre pays, et dans quelle mesure les résultats pour ces deux pays se ressemblent.

La croissance des localités françaises

Les localités françaises qui croissent tendent à être localisées autour des grandes métropoles, et celles qui croissent le moins vite, ou qui connaissent de la décroissance, sont les zones rurales éloignées des principales agglomérations. Cependant, l’effet métropolitain s’estompe entre 1999 et 2006, et cet effet, qui vaut pour les territoires aux alentours des métropoles, n’implique pas que les métropoles elles-mêmes croissent rapidement.

Plus une localité est située vers le sud, ou vers le littoral, plus sa croissance d’emploi est rapide – mais le fait d’avoir une plus haute accessibilité (qu’elle soit ferroviaire ou routière) n’a un effet sur la croissance que durant la période 82-99. Ce sont les économies les plus diversifiées qui croissent plus rapidement, et certains profils industriels ont une croissance plus rapide que d’autres : d’ailleurs, ces variables de structure industrielle gagnent en importance par rapport aux caractéristiques de la population et du marché d’emploi local entre 82-99 et 99-06, dont le pouvoir explicatif indépendant faiblit.

Sur les deux périodes ce sont les localités avec une plus forte présence de diplômés qui croissent plus vite, et il y a une tendance – forte sur la première période et faible sur la deuxième – à ce que les territoires avec un plus petit nombre d’emplois croissent plus vite. Les caractéristiques du marché d’emploi local (pourcentage d’actifs, ratio emploi/population) sont fortement corrélées avec la croissance d’emploi durant la première période, et moins durant la deuxième.

Une fois pris en compte les facteurs introduits dans le modèle, on constate que la grande région parisienne sous-performe : entre 1982 et 1999, elle sous-performe surtout par rapport à ses voisins immédiats, alors que dans la période la plus récente c’est l’ensemble du bassin parisien élargi qui sous-performe. Même si certaines variables incluses dans le modèle (comme celles mesurant l’accessibilité ou la structure industrielle) pourraient partiellement occulter la performance parisienne, il n’en demeure pas moins que si l’on regarde les chiffres de croissance bruts, entre 1982 et 1999, elle est au 240e rang sur 674 (304e entre 1999 et 2006), et, parmi les 20 plus grandes régions fonctionnelles – celles de plus de 400 000 personnes – elle se classe 13e (17e entre 1999 et 2006). Donc, malgré le fait que la région parisienne génère beaucoup d’emplois en absolu (son plus faible taux de croissance s’applique à une masse d’emplois bien plus importante que celle des autres régions fonctionnelles), ce n’est pas cette région qui est la plus dynamique. Parmi les grandes régions fonctionnelles ce sont Toulouse et Montpellier qui se distinguent durant les deux périodes. Cette relative anomie parisienne serait peut-être le reflet de politiques publiques visant à rééquilibrer le territoire et à décentraliser.

Cependant, le but visé par cet article n’est pas de décrire la géographie de la croissance d’emploi en France – un exercice à part – mais plutôt d’en explorer les facteurs explicatifs et d’évaluer leur similitude avec ceux identifiés ailleurs.

 

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Pour la période 99-06 (Carte 2) ce sont sensiblement les mêmes régions qui sur- ou qui sous-performent, mais l’étendue spatiale de ces co-variations spatiales s’est amoindrie. Il est à noter cependant que des zones autour de Toulouse, et entre Montpellier et Perpignan, sur-performent durant la période la plus récente. La région parisienne croît systématiquement moins vite – toutes choses étant égales par ailleurs – que les régions qui l’entourent.

La France par rapport au Canada

Selon la manière de considérer ces résultats, on peut soit faire ressortir les différences avec le Canada, soit les similarités. Les ressemblances générales sont importantes : les mêmes dimensions géo-structurelles semblent organiser la répartition de la croissance en France qu’au Canada. Les phénomènes de métropolisation y sont semblables – mais au Canada, il n’y a pas les mêmes signes d’essoufflement qu’en France –, et les périphéries rurales dans les deux pays périclitent, malgré leurs natures foncièrement différentes. Les réseaux de transport sont aussi associés à la croissance, tout comme la structure et la diversité industrielle.

Il existe cependant des différences importantes si l’on se penche sur le détail. En France, les aménités jouent un rôle particulièrement important : même si celui-ci recoupe le rôle de l’accessibilité (il y a coïncidence, en France, entre le climat agréable, l’accessibilité aux marchés italiens et espagnols, et l’éloignement des vieilles régions industrielles), il n’en demeure pas moins qu’il existe une Sun Belt française, qui se prête d’ailleurs aux mêmes débats que la Sun Belt américaine. Aux États-Unis, il y a une forte dissension entre les tenants de la thèse des « aménités » – les gens et les activités économiques seraient attirés par le soleil et/ou les montagnes – et les tenants de la thèse du déplacement stratégique des entreprises – avec la montée du post-fordisme celles-ci se seraient tournées vers des localisations à faible tradition syndicale, à bas salaires et à faible règlementation (Storper et Scott, 2009). En France, nos résultats, qui pourraient se prêter à une interprétation basée sur l’attractivité du climat et du littoral, se prêtent aussi à une interprétation qui se construirait autour de la recherche, par les entreprises de la nouvelle économie, de localisations sans tradition industrielle lourde et, dans une moindre mesure, de l’accessibilité aux marchés de l’Italie du Nord et de la Catalogne. Évidemment, un tel débat n’a pas émergé au Canada car le climat y est en général assez maussade en hiver, et la géographie des activités économiques est grandement influencée par la dépendance envers les ressources. Une autre interprétation plausible en France serait celle de l’effet des politiques d’aménagement : ces politiques – et notamment celle de la décentralisation introduite en 1982 – visaient à décentraliser l’activité économique et l’appareil d’État, et il est donc possible qu’une partie de la croissance observée sur le littoral et dans le Sud en soit la conséquence. En France, donc, ce qui ressemble beaucoup à un mouvement vers le Sud et le littoral induit par l’attrait du soleil et des côtes, pourrait être une conséquence (partielle) de politiques publiques réussies et de l’évitement des zones à industrie lourde.

Le fort impact du capital humain que l’on observe en France est absent des résultats Canadiens, et même aux États-Unis des résultats récents (McGranahan et al., 2011) semblent montrer que l’effet du capital humain est conditionné par d’autres facteurs (et n’est donc pas aussi direct que celui observé en France). Ceci est peut-être dû à deux phénomènes : d’abord, surtout au Canada, il existe beaucoup de localités dont la croissance est fondée sur l’exploitation de ressources. Ces localités sont dans une logique autre que celle de l’économie du savoir, et leur croissance n’est pas explicable par des processus endogènes. Ensuite, la main-d’œuvre aux États-Unis et au Canada est très mobile par rapport à la France. Dans un tel contexte, le capital humain, en France, peut s’apparenter à un capital plus ou moins rattaché au territoire, et dont la présence en début de période aura des conséquences sur la croissance qui suit. En Amérique du Nord, le capital humain est moins territorialisé, plus mobile, et sa présence en début de période est donc beaucoup moins garante d’une croissance future.

L’accessibilité aux marchés par les réseaux de transport est un facteur de croissance de premier ordre au Canada (Apparicio et al., 2007), dont l’importance augmente entre les années 1970 et 1990. En France, même durant la période 82-99, c’est un élément marginal – sauf en ce qui concerne l’accès aux frontières du Sud dont l’effet se confond avec celui des aménités. Ceci peut sembler paradoxal étant donné les investissements importants en termes d’infrastructures autoroutières et ferroviaires en France. Cependant, l’absence d’un effet marginal pour les localités françaises n’implique pas l’absence d’un effet important sur le fonctionnement général de l’économie. Au contraire, il se pourrait que l’accessibilité des localités françaises aux marchés soit aujourd’hui tellement bonne que, mises à part les régions rurales périphériques qui périclitent, les différences minimes qui subsistent n’ont plus beaucoup d’impact. Au Canada, au contraire, beaucoup de localités restent isolées et très mal connectées aux réseaux de transport rapide : il existe donc des contrastes bien plus grands qu’en France entre les niveaux d’accessibilité, et ces forts contrastes ont des impacts sur la capacité des localités à générer de l’activité économique.

Ceci nous renvoie d’ailleurs aux limites de la comparaison entre le Canada et la France : les économies canadiennes et françaises se déploient non seulement dans des environnements culturels différents (notamment en ce qui concerne le rapport au territoire, la mobilité résidentielle et le rôle de l’État) mais aussi à des échelles différentes. D’ailleurs, il est possible que ce soient ces différences d’échelle (mais aussi, bien sûr, l’immigration récente et continue vers le Canada) qui influencent en partie le rapport au territoire. Ces différences font qu’au Canada il est possible de mieux séparer les effets d’éloignement, d’accessibilité aux marchés et de distance aux frontières. Par ailleurs, la distance qui sépare entre elles les régions fonctionnelles canadiennes fait en sorte que les processus endogènes peuvent plus aisément y être conceptualisés, les activités économiques, culturelles et commerciales de chaque région étant moins enchevêtrées avec celles des autres régions. Nous nous tournons vers ces différences dans l’ultime section.

Vers une théorisation « méso »

Sommes-nous face à deux contextes différents auxquels il faudrait appliquer des raisonnements différents, ou bien les contextes nord-américains et français permettent-ils d’envisager l’existence de processus communs ? Il n’y a pas de réponse univoque à cette question, mais il nous semble que les logiques de déploiement des activités économiques dans ces deux contextes ont des ressemblances suffisamment fortes pour permettre d’envisager un modèle explicatif unique. Cela ne veut pas dire que chaque facteur agira de la même façon dans chaque contexte, ni qu’il n’existe pas de facteurs particuliers qui pourraient rehausser le modèle de part et d’autre de l’Atlantique : nous avons vu qu’il n’y a pas, par exemple, de lien simple entre le capital humain et la croissance locale. Par contre, les différences peuvent en général être interprétées, et les ressemblances sont suffisantes pour qu’un vocabulaire théorique commun puisse servir à aborder les deux contextes.

Cependant, il s’agit aussi de prendre au sérieux ces contextes différents – qui relèvent autant de politiques publiques, d’échelle, que de rapport culturel à la mobilité –, et de reconnaître qu’il est important de développer une théorisation intermédiaire qui cherche à mieux comprendre comment le contexte agit sur, et modifie, les « lois » économiques. À la différence des lois de la physique qui agissent de la même manière en tout temps et en tout lieu, les « lois » économiques ne sont pas immuables et peuvent agir de manière différente selon l’échelle, le contexte spatial, le contexte institutionnel, la culture et la période d’étude. Ces lois s’apparenteraient donc plus à un cadre qui dirigerait notre attention vers des facteurs et processus de croissance possibles : les études empiriques étant le moyen de déterminer s’ils s’appliquent, et de quelle manière, dans des conditions particulières. Chaque contexte appelle donc une réflexion sur les processus économiques qui s’y déploient et sur la manière dont ces processus s’y révèlent.

Sans rien enlever aux grands processus qui semblent régir la répartition de la croissance d’emploi en France et en Amérique du Nord, il s’agit donc aussi de théoriser – à une échelle entre le général et le particulier – la nature des conditions qui font que l’on observe, dans un contexte donné, tel ou tel processus. Cette théorisation « méso » de l’économie géographique – qui n’est ni rattachée aux territoires ni tributaire de théories universelles – reste à faire.

 

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