ARPENTEURS DE LA GEOGRAPHIE

Vincent Champain : Afrique/France, vers une relation rénovée ?

LA TRIBUNE

Il faut changer notre approche de la collaboration avec l’Afrique. Elle a plus besoin de compétences que d’aide traditionnelle au développement. par Vincent Champain, économiste et coprésident de l’Observatoire du Long Terme

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L’Afrique connaît une croissance économique sans précédent. Cette évolution a de nombreuses conséquences, et modifie profondément les besoins de partenariats des pays concernés. Avec le développement de la présence d’acteurs tels que la Chine, dont l’approche est beaucoup plus « business » que « diplomatique », cette situation peut présenter le risque d’une marginalisation de la France, à moins que nous mettions rapidement en place les moyens d’une relation économique rénovée.

L’Afrique connaît une croissance économique sans précédent

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De 2000 à 2008 l’Afrique a connu un taux de croissance historique, avec près de 5 % en moyenne, soit trois fois plus que la France.

Derrière cette tendance macroéconomique se cachent des évolutions qui remettent en cause de nombreuses idées reçues sur l’Afrique. Ainsi :
•le Rwanda figure dans les premières places du classement « Doing Business » de la Banque Mondiale, qui évalue les efforts réalisés en faveur de la création d’entreprise. Bien loin de l’image laissée par le génocide, ce pays connaît actuellement une croissance record – plus de 11% pour 2013-2017 ;

•suivant l’exemple de l’Inde, des pays comme le Maroc ont développé une industrie d’exportation de services notamment informatiques, créant des milliers d’emplois qualifiés et attirant des multinationales de premier plan ;

•au Kenya, 23 % de la population utilise désormais un système de paiement par téléphone mobile par lequel transite l’équivalent de 11 % du produit intérieur brut de ce pays, et qui fait figure de modèle mondial ;

•la croissance de l’Afrique sur les années récentes, loin d’être concentrée sur l’exportation de matières premières ou sur l’industrie de base, fait apparaitre un fort développement des services hôteliers, financiers ou de communication.

Ce décollage modifie profondément les modes de développement de ces pays

En conséquence, le développement économique de ces pays emprunte de nouvelles voies :
•les investissements privés sur des projets rentables, qui représentaient des flux marginaux jusqu’au début des années 90, dépassent désormais très largement les flux de l’aide publique au développement ;

•les besoins d’accompagnement des pays concernés évoluent : alors que l’accès au financement représentait le principal besoin il y a 20 ans, ce n’est plus le cas pour beaucoup de pays, courtisés notamment par des pays tels que la Chine (qui a annoncé fin 2009 un montant de prêts de 10 milliards d’euros à l’Afrique). Cette dernière qui engage avec ces pays des discussions d’égal à égal jugée par plusieurs de leurs interlocuteurs comme étant beaucoup plus « business » ;

•les pays concernés ont des besoins d’accompagnement qui évoluent. En effet, le besoin d’accompagnement peut se rapprocher du type d’accompagnement utilisé par les pays plus développés – comme par exemple la refonte du système informatique de gestion des demandeurs d’emploi. En outre, un État souverain pourra difficilement confier un projet de refonte de sa stratégie économique à une agence d’un pays pouvant être l’un de ses concurrents.

Des opportunités, sous réserve de nous adapter à cette nouvelle donne

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Cette situation est nouvelle, et probablement appelée à durer. Elle ne remet pas en cause l’intérêt des missions des agences de développement, qui restent pertinentes et ont tissé des relations de qualité dans de nombreux pays. En revanche, cette situation fait apparaitre un besoin croissant d’autres outils et d’une relation rénovée entre la France et les pays d’Afrique, adaptés à l’accélération du développement d’une partie des pays concernés, davantage basée sur l’idée d’une croissance « endogène » : ces pays ne nous attendent pas pour croître, mais ils cherchent des partenaires économiques sérieux

Pour ne donner que quelques exemples :
•le développement économique d’une partie de ces pays, bien qu’élevé, est souvent encore insuffisant pour permettre la réduction du chômage, qui constitue l’une des causes premières des flux migratoires.
Or des pays tels que le Maroc, le Kenya ou les Philippines ont créé des dizaines de milliers d’emplois en mettant en œuvre, d’une façon unilatérale, des programmes de développement économique qu’ils conçoivent seuls. La France pourrait contribuer à ces travaux – non dans une logique « d’aide au développement », car ces pays ne demandent pas d’aide – mais par le biais de réseaux d’experts ou d’initiatives telles que celles initiées par l’Union pour la Méditerranée ;

•ces pays ont souvent besoin de compétences (informaticiens qualifiés, cadres expérimentés, dirigeants capable de prendre la tête d’une filiale de groupe étranger), et pourraient mobiliser davantage leurs expatriés, et amplifier les capacités de leurs systèmes de formation.
Ainsi, certains pays d’Afrique ne produisent que quelques centaines d’ingénieurs par an, alors que la croissance de leur secteur pétrolier en demande des dizaines de milliers. Ainsi une agence de développement des talents, notamment chargée de faciliter l’attraction des talents ou le retour des talents expatriés, a-t-elle été créée à Singapour, et de tels projets sont actuellement en cours d’étude dans d’autre pays. Là encore, on pourrait imaginer un programme de basé sur l’identification précise des talents nécessaires au développement économique, et la mise en place des moyens permettant de les attirer ;

•pour les travailleurs moins qualifiés, le marché du travail ou le système de formation et d’accompagnement des demandeurs d’emploi de ces pays fonctionne souvent d’une façon très imparfaite. Par exemple, alors que la France affiche un ratio d’un peu plus de 50 demandeurs d’emploi par agent de pôle emploi, et que le Royaume Uni présente un ratio deux fois moindre, on compte en Tunisie 400 demandeurs par agent de l’ANETI, ce qui exclut toute possibilité d’accompagnement !
A l’inverse l’Inde ou le Maroc ont créé des milliers d’emplois en mettant en place des formations « à la demande » ciblées pour garantir aux multinationales des emplois adaptés à leurs critères de sélection et assurer une réduction rapide du chômage. Pour soutenir la croissance, un effort particulier sur l’efficacité du secteur de la formation et de l’accompagnement des demandeurs d’emploi est nécessaire ;

•le développement économique français pourrait enfin bénéficier du décollage des pays d’Afrique, en développant les partenariats économiques, notamment avec les pays francophones. Ce modèle, proche de celui réalisé par l’Allemagne avec les pays de l’Est, ou des Etats-Unis avec l’Inde. Le succès de l’industrie logicielle américaine tient en partie à ce partenariat qui, en Inde, a créé un secteur informatique de plus d’un million d’emplois. La francophonie offre à la France un atout économique considérable, offert par le partage d’une même langue, malheureusement sous utilisé.

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Pour une relation franco-africaine rénovée

Le partenariat entre la France et l’Afrique occupe une place croissante dans les discours et l’agenda médiatique. Dans les chiffres, cependant, ce partenariat n’a pas encore pris la dimension qu’elle mérite. Cette situation entraîne trois risques :
•un risque économique, celui de priver progressivement la France d’un partenariat économique avec un continent avec lequel elle dispose pourtant d’une relation

Or la relance de toute relation nécessite plusieurs préalables :
•faire table rase d’une partie du passé. Il existe encore des mots ou des symboles du passé qui peuvent blesser. Il faut les exprimer afin de tourner définitivement la page ;
•inscrire cette relation dans la durée. Comme tous les projets de long terme qui ont traversé les alternances (France 2025, Grand Emprunt,..) cette initiative doit être inscrite dans le durée : être transpartisane, s’appuyer sur des institutions fortes (il n’existe par en matière de relations France-Afrique l’équivalent de l’Union pour la Méditerranée) et des projets concrets ;
•prendre conscience des opportunités futures, et de ce que les partenaires peuvent s’apporter dans une relation d’égal à égal. Paradoxalement, les études sur ce thème sont relativement rares. Alors que les tentations protectionnistes ou racistes s’expriment sans tabous, le potentiel de l’Afrique pour la France mériterait d’être davantage analysé, et porté dans le débat public ;
•mettre en place dans la durée un dialogue de fond et de confiance. L’Afrique n’est pas un pays, c’est un continent – avec encore plus de variété qu’on peut en trouver entre un chypriote, un belge et un finlandais. Ses enjeux sont multiples, varient d’un pays à l’autre et au cours du temps. De même, les enjeux de la France dans le cadre de cette relation ne peuvent se limiter à une vision «autocentrée» (trouver des marchés supplémentaires pour ses entreprises) – ils doivent également être basé sur une écoute des besoins de nos partenaires, et porter sur les façons de renforcer la relation économique dans le long terme, et de contribuer à l’accélération de leur croissance.

______

Vincent Champain, économiste et coprésident de l’Observatoire du Long Terme

LA TRIBUNE

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LES ECHOS

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C’est assurément la belle histoire de la décennie qui s’écrit, à sept miles nautiques de la pointe sud de l’Europe. Après des décennies de désespérance, l’Afrique décolle. Un vent d’optimisme souffle sur un continent certes toujours le plus pauvre du monde, comme en attestent les drames de l’émigration sur l’île de Lampedusa, mais dont un quart des pays ont enregistré l’an dernier une croissance supérieure à 7 % ! Parmi les dix pays de la planète à plus forte progression du PNB, six sont de l’Afrique subsaharienne. C’est une classe moyenne éduquée et entreprenante de 120 à 150 millions de personnes qui s’est constituée en quelques années. Elle sera sans doute forte de 300 millions dans une génération.

Cette transformation échappe à l’attention d’Européens confits pour la plupart dans la conviction que le continent est condamné aux guerres, aux famines, au sous-développement et à la corruption. Des certitudes que veut mettre à mal le forum économique organisé aujourd’hui par le ministère de l’Economie et des Finances et le Medef, en préambule au sommet de l’Elysée sur la paix et la sécurité en Afrique, vendredi et samedi à Paris. On y attend 580 entreprises et 200 organisations internationales, ainsi que les délégations de la quasi-totalité des 54 pays du continent, lors d’une journée clôturée par François Hollande en compagnie des chefs d’Etat de Tanzanie, du Sénégal et de Côte d’Ivoire.

Il s’agit aussi de ressouder les relations de la France avec un continent, dans ses composantes anglophone comme francophone, qui attire désormais les convoitises des investisseurs. Le montant des investissements étrangers a triplé ces dix dernières années.

La démocratie progresse

Certes, Paris est détenteur du principal stock en la matière et de facto toujours gendarme du continent, comme l’illustrent les interventions militaires en Côte d’Ivoire, Libye, Mali et bientôt Centrafrique. Mais les parts de marché des entreprises françaises ont diminué de moitié depuis 2002 (lire ci-contre) sous l’effet de la concurrence de la Chine, dont le commerce avec le continent a été multiplié par dix en dix ans, ainsi que du Brésil, de l’Inde ou des pays du Golfe. Ces pays sont prêts à prendre des risques juridiques ou fiscaux considérables, « ce qui accroît les marges de manoeuvre des Africains », constate Dominique Lafont, patron de Bolloré Africa et coauteur d’un rapport de l’Institut Montaigne sur l’Afrique. «  Fini l’époque de la prédation ou des appels d’offres ficelés n’importe comment », grâce à l’influence de cette classe moyenne «  vigilante sur l’utilisation des finances publiques et les alternances politiques ».

Le continent compte désormais 25 régimes plus ou moins démocratiques, contre seulement… trois i l y a une génération. Les satrapes africains actuels s’avèrent bien moins sanguinaires que les Idi Amin Dada ou Bokassa de jadis. Et même les dictatures tolèrent une presse qui peut se montrer impertinente. Quant aux coups d’Etat et conflits interethniques, la tendance est à une baisse marquée, même s’ils demeurent encore plus nombreux qu’ailleurs.

Vastes opportunités

Grâce à la flambée des prix de produits miniers, agricoles ou énergétiques vendus à la Chine, mais aussi à l’essor d’une industrie de transformation, le décollage de l’Afrique se mesure aussi, malgré des situations très hétérogènes, aux indices de développement tels que la santé (l’espérance de vie progresse de cinq mois chaque année) et l’éducation (le taux d’inscription dans l’enseignement secondaire, quoique encore insuffisant, a progressé de 50 % en dix ans). La bancarisation progresse rapidement et un Africain sur quatre possède un téléphone portable, fort utile pour faciliter l’accès au marché des paysans.

Le continent demeure toutefois très sous-équipé. Les coupures d’eau ou d’électricité y sont fréquentes, les routes pavées peu nombreuses. Autant d’opportunités pour les entreprises d’équipements et d’infrastructures ; l’Afrique devrait dépenser 500 milliards de dollars dans ce secteur sur les dix prochaines années, pronostique la Banque mondiale. Les marchés de consommation de produits électroniques, alimentaires ou cosmétiques ne seront pas en reste, évalués à 1.000 milliards de dollars par an à l’horizon 2020. Selon le Boston Consulting Group, des firmes comme Nokia, Coca-Cola ou Unilever réalisent déjà 10 % de leurs ventes en Afrique, grâce à l’essor de marchés comme le Kenya, l’Ethiopie (80 millions d’habitants) ou le Nigeria (170 millions).

Yves Bourdillon, Les Echos

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