GEOGRAPHIE HUMAINE

La civilisation papoue est-elle supérieure à la nôtre ?

6730814-la-civilisation-papoue-est-elle-superieure-a-la-notreDes papous (AFP/ImagesForum)

NOUVEL OBS

Propos recueillis par Gilles Anquetil et François Armanet

Le grand anthropologue américain Jared Diamond pense que les sociétés traditionnelles ont bien des choses à nous apprendre. Entretien

Le Nouvel Observateur Vous avez découvert les Papous en Nouvelle-Guinée en 1964 et n’avez cessé depuis de les étudier et de vivre régulièrement parmi eux. Ils sont l’un des principaux sujets de votre nouveau livre, «le Monde jusqu’à hier». Pourquoi cette passion papoue ? 

Jared Diamond J’étais initialement parti là-bas pour étudier les oiseaux. Mais, pour pouvoir m’aventurer dans les forêts, il me fallait d’abord obtenir la permission des habitants et trouver des guides. Pendant que nous arpentions les forêts ensemble, ils devenaient curieux de moi et me posaient toutes sortes de questions au fil de nos conversations. Ils voulaient savoir combien j’avais de femmes, combien de porcs m’avait coûté chacune de mes épouses, quelle quantité de patates douces je faisais pousser chaque année. Et de mon côté je leur posais des questions similaires.

Nous parlions sans arrêt et, dans un premier temps, je n’en revenais pas de les trouver aussi exotiques et différents de nous. Puis je me suis rendu compte qu’ils pleuraient et riaient des mêmes choses que nous, que leurs peurs n’étaient pas très différentes des nôtres et que les êtres humains se ressemblent partout dans le monde sur certains points: sur l’amitié, sur le fait d’élever des enfants, sur la manière d’affronter ses peurs, même s’il existe des différences culturelles importantes. J’ai donc beaucoup appris d’eux tout au long de ma vie. Ce mélange trompeur de similitudes et de différences fait partie de ce qui rend les sociétés traditionnelles fascinantes aux yeux d’un étranger.

Il y a cinquante ans, les Papous vivaient sur les hauts plateaux, comme ils le faisaient depuis des millénaires. Comment ont-ils changé en cinq décennies ?

Ils ont subi en cinquante ans les mêmes changements qu’a connus la France en neuf mille ans. Dans votre pays, l’agriculture est apparue vers 5500 av. J.-C. environ, et avec elle la densité de la population a augmenté. En Nouvelle-Guinée, l’agriculture existait déjà, mais en 1964 aucun «premier contact» avec les Blancs n’avait eu lieu dans de nombreuses régions du pays. Les outils étaient encore parfois fabriqués en taillant des pierres, et je me souviens d’un ami que j’avais dans une communauté au début des années 1970: il avait participé à l’un des derniers pèlerinages dans une carrière d’obsidienne pour y chercher de quoi fabriquer de nouveaux outils.

Les changements qui se sont produits en Nouvelle-Guinée ces cinquante dernières années ont condensé un processus d’évolution qui a mis des milliers d’années à se construire dans le reste du monde. Ca a été incroyablement rapide: des gens qui sont nés dans un monde sans écriture, qui vivaient littéralement à l’âge de la pierre, se servent désormais d’un ordinateur et voyagent en avion.

En 1998, je menais une étude, et dans la pièce à côté de mon bureau se trouvait un Papou avec qui j’ai commencé à discuter. Il se trouve qu’il appartenait à cette même tribu que j’avais étudiée à partir de 1964: c’était le fils du premier membre de la tribu à avoir appris à lire et à écrire, et il était là, en train de travailler sur son ordinateur, alors que je suis moi-même incapable de me servir de ces engins ! Il était maintenant ingénieur, et il utilisait un logiciel qui devait lui permettre de concevoir le système d’approvisionnement en eau de la plus grande exploitation pétrolière de Nouvelle-Guinée.

Il avait suffi d’une génération pour en arriver là, et cela démontre qu’il n’est pas nécessaire de passer par une quelconque évolution génétique pour apprendre à utiliser des technologies nouvelles. Les Papous ont appris à écrire en l’espace d’une seule génération, et une population entière s’est retrouvée alphabétisée.

Des papousDes papous (BACHMANN/SIPA

Ces microsociétés se sont souvent retrouvées en situation de conflit avec leurs voisins, et elles ont su mettre en place des protocoles de résolution collective des disputes. Que peuvent-elles nous enseigner ?

C’est peut-être l’un des aspects dont nous avons le plus à apprendre des Papous ou d’autres sociétés traditionnelles du même type. La justice en fournit un bon exemple: si je n’aime pas le système judiciaire français ou américain, je ne peux pas faire grand-chose pour changer son mode de fonctionnement, si ce n’est demander qu’on le réforme.

Dans la mesure où il s’agit de communautés relativement modestes, où tout le monde se connaît, les sociétés traditionnelles règlent ce genre de problème en mettant en avant la nécessité de préserver la vie en communauté à long terme: le problème n’est pas tant la valeur réelle du porc que l’on se dispute, mais le fait qu’il faudra pouvoir continuer à se parler dans les années à venir. Les crises doivent être résolues en ménageant les susceptibilités respectives de chacun et en retissant un lien social entre les parties en conflit.

Je raconte dans mon livre comment, dans certains pays occidentaux, il existe ce que l’on appelle la justice réparatrice, qui est également une approche pour essayer de réunir les parties en présence. Aux Etats-Unis, il y a l’histoire poignante d’une femme dont le mari avait été tué par un chauffard qui avait été condamné à onze ans de prison. L’épouse était traumatisée et dévorée par la haine, elle voyait le chauffard comme un être maléfique.

Elle a accepté le principe de la justice réparatrice et elle est allée rendre visite à cet homme en prison. Elle s’est retrouvée face à lui, face à ce meurtrier à qui elle a raconté comment elle a appris la mort de son mari et comment elle pense à lui chaque jour. Le meurtrier a pris conscience des souffrances de cette femme et s’est mis à lui raconter sa propre histoire. Il avait été physiquement maltraité et violé durant son enfance, il avait grandi dans la haine et soufrait constamment en raison d’une blessure chronique au dos. La nuit qui avait précédé l’accident, il s’était retrouvé à cours de pilules antidouleur et sa petite amie l’avait quitté.

Il a alors confié à cette femme quelque chose qu’il n’avait jamais dit durant l’enquête, à savoir qu’il était tellement en colère le lendemain qu’il avait fait exprès de renverser son mari. Du coup, elle s’est mise à le voir comme une personne en proie à des problèmes plutôt que comme un monstre anonyme. Leur rencontre a été très éprouvante et a duré plusieurs heures, mais, à la fin, cette femme a dit: «Il est difficile de pardonner, mais ne pas le faire serait pire encore.» Cette rencontre lui a permis de trouver une forme de catharsis.

Voilà ce que nous pouvons apprendre des sociétés traditionnelles: la justice réparatrice nous fournit un bon exemple de la manière dont on peut apprendre aux gens à se libérer de leurs rancœurs en plus de décider qui a raison ou qui a tort. C’est typiquement le genre de chose que nous ne pouvons pas faire en tant qu’individus et qui relève d’une volonté et d’une action collectives.

A vos yeux, les enfants américains sont moins créatifs que les enfants papous et ont moins confiance en eux. A quoi attribuez-vous ce fait ?

En premier lieu, à leur éducation. Quiconque a voyagé et travaillé en Afrique ou en Nouvelle-Guinée a été frappé par l’indépendance dont font preuve les enfants là-bas et la manière dont ils décident par eux-mêmes de beaucoup de choses. Ils savent notamment très bien négocier.

Les enfants de ces sociétés traditionnelles se voient accorder beaucoup plus de liberté par leurs parents, ce qui les rend plus autonomes. Il est communément admis chez les Papous qu’un enfant en bas âge peut s’emparer d’un couteau et décider par lui-même ce qu’il va en faire, ou bien qu’il peut jouer près du feu. Il arrive donc que ces enfants se coupent ou se brûlent, mais c’est comme cela qu’ils apprennent.

Les enfants américains sont victimes de ce que l’on pourrait appeler du «micro-management»: à 3 heures ils ont football, à 4 heures ils ont leur leçon de piano et à 5 heures ils font leurs devoirs, avant d’aller dîner à 6 heures, pour refaire ensuite leurs devoirs à 7 heures, de manière à pouvoir regarder la télévision à 8 heures. Si vous élevez des enfants ainsi, ils n’apprennent pas à prendre des décisions par eux-mêmes. A 16 ans, ils ont le corps d’un adulte mais pas sa capacité à s’assumer de manière autonome, et vous vous retrouvez avec des crises d’adolescence qui n’existent pas en Nouvelle-Guinée parce que les gamins sont autonomes depuis longtemps.

Vous admirez le mode de vie et l’hygiène alimentaire des Papous qui, jusqu’à il y a peu, n’avaient jamais de maladies non transmissibles comme le diabète, l’hypertension artérielle, l’obésité ou les maladies cardio-vasculaires. Pourtant, leur espérance de vie n’excède pas 40 ans. Pourquoi ?

Tout d’abord, je n’admire pas les sociétés primitives de manière inconditionnelle: elles présentent toutes des coutumes choquantes, comme celle qui consiste à étrangler une veuve après la mort de son époux. Je ne vais certainement pas demander à ce que l’on étrangle ma femme après mon décès ! Ces sociétés ont toutes des caractéristiques qui font que je suis heureux de vivre dans le monde moderne. Mais nous avons malgré tout beaucoup à apprendre d’elles.

Dans le cas des maladies, il est vrai que l’espérance de vie est beaucoup plus basse dans les sociétés traditionnelles. En France, on peut espérer vivre en moyenne jusqu’à 78 ans, contre une quarantaine d’années ou une petite cinquantaine en Nouvelle-Guinée, où peu de gens ont des chances de devenir septuagénaires, en raison des accidents ou des maladies infectieuses. En France et aux Etats-Unis, nous avons des antibiotiques qui nous permettent de ne pas mourir des oreillons ou de la scarlatine. Et, si nous avons un accident, on nous emmène à l’hôpital où un chirurgien peut nous remettre sur pied.

Notre longévité est bien plus importante, mais nous mourons de maladies qui étaient inconnues en Nouvelle-Guinée. Quand j’y suis arrivé en 1964, une étude avait été menée à l’hôpital de Port Moresby, la capitale du pays. Sur les 2000 personnes qui y avaient été admises cette année-là, on ne comptait pas un seul cas de diabète, là où vous en auriez 300 en France sur un nombre équivalent de personnes. Aucune crise cardiaque n’était recensée, et seulement quatre cas d’hypertension artérielle en guise d’exception qui confirme la règle, puisque ces personnes n’étaient pas des indigènes, mais des Asiatiques originaires d’autres pays.

C’est entièrement une question de mode de vie, et ce dernier a beaucoup changé en Nouvelle-Guinée avec à la clé l’apparition de maladies typiques des sociétés modernes. A mon arrivée en 1964, je n’avais vu aucun obèse dans ce pays. Les gens suivent un régime alimentaire sain, ne mangent ni salé ni sucré, consomment beaucoup de fruits, de légumes et de fibres, et ils évitent les viandes grasses – leurs viandes sont maigres, provenant d’animaux qu’ils chassent eux-mêmes. Les Américains et les Européens qui adoptent ce type de régime s’aperçoivent d’ailleurs qu’il fait très vite disparaître les symptômes de diabète et qu’il réduit le taux de cholestérol. C’est pour cela que j’essaie de convaincre les gens de s’inspirer de certains modes de vie des sociétés traditionnelles.

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