GEOGRAPHIE HUMAINE

Ushuaia et Punta Arenas, les ultimes frontières pour l’Antarctique

ESPACE POLITIQUE

par Sylvain Guyot, Maître de conférences, Université de Limoges

Ushuaia et Punta Arenas ne sont pas des lieux anodins de la géographie mondiale. De manière surprenante, ils ne sont pas associés à une littérature abondante au regard de cette singularité internationale. Situés aux extrémités sud du continent américain et médiatisés à ce titre comme des finisterres du bout du monde, ce sont aussi deux portes d’entrées conduisant vers l’ultime continent : l’Antarctique (Bertram, Muir, Stonehouse 2007). Ushuaia et Punta Arenas ont donc une double destinée territoriale parallèle au sein de leurs ensembles nationaux respectifs, l’Argentine et le Chili (Jensen, Daverio 2007).

2Cette double représentation géographique de bout du monde et de porte d’entrée peut sembler paradoxale. En effet, par définition un bout du monde (« fin del mundo »: fin du monde en castillan) est doté d’une localisation périphérique reculée, associé à une structuration spatiale en « cul de sac ». Inversement, une porte d’entrée représente un point de départ vers un espace nouveau et assurant une connexion avec le reste du monde. Loin d’être anecdotique ce paradoxe est au cœur des stratégies de développement des deux cités portuaires d’Ushuaia et de Punta Arenas. Ce sont des villes périphériques au sein de leurs ensembles territoriaux national et continental (Bascopé 2009, Carrizo, Velut 2005, Sili 2005). Elles sont éloignées des deux régions capitales respectives de Buenos Aires et de Santiago (environ 2500 km à vol d’oiseau), mal reliées par voie terrestre et climatiquement associées à un froid subpolaire. Cette situation périphérique est tantôt perçue comme un frein par les populations des régions métropolitaines capitales, tantôt perçue comme un facteur d’attraction touristique pour des clientèles internationales en manque de dépaysement (Bernard, Bouvet, Desse 2007). Pourtant, Ushuaia et Punta Arenas sont aussi des ports éminemment stratégiques au regard de la continuité territoriale antarctique souhaitée depuis plusieurs décennies par les Etats argentin et chilien (Bertram, Muir, Stonehouse 2007). Ces ports permettent d’assurer des liaisons militaires, scientifiques et touristiques vers le continent blanc (Jensen, Daverio 2007). Ushuaia et Punta Arenas tentent alors de s’imposer comme des têtes de pont antarctiques à part entière, véritables espaces-relais entre l’Antarctique et le reste du monde. Quelle est l’importance géographique de la notion de tête de pont en relation avec un front de conquête territorial ? Pourquoi les villes d’Ushuaia et de Punta Arenas tentent-elles de passer du statut de porte d’entrée à celui de tête de pont antarctique, et comment se construisent-elles une vocation antarctique spécifique ?

L’Argentine et le Chili ont une histoire commune mouvementée avec des épisodes de disputes frontalières et territoriales assez marquées. Ushuaia et Punta Arenas ont été autrefois des marqueurs de ces dissensions frontalières, en relation avec les régions de Patagonie australe et de l’île de Terre de Feu. Je fais l’hypothèse ici que ces villes sont aussi d’excellents révélateurs territoriaux – des tensions et conflits qui opposent ou des coopérations qui rassemblent l’Argentine et le Chili – à propos du contrôle national de l’Antarctique et de son accessibilité internationale.  Peut-on parler de rivalité dans la construction territoriale des têtes de ponts antarctiques d’Ushuaia et de Punta Arenas, et en quoi cela est-il fortement corrélé avec les stratégies national(ist)es d’affirmation d’une continuité territoriale en Antarctique (Calvert 1988, Child 1990, Felicio 2007, Gangas-Geisse, Santis-Arenas 1998, Glassner 1985, Monsonis 2005) ? La tête de pont est-elle une notion géographique au service du politique ?

Une première partie discute des notions de porte d’entrée et de tête de pont, dans leur relation aux fronts de conquête, et les applique à Ushuaia et à Punta Arenas. Une seconde partie aborde la question de la construction rivale de la vocation antarctique de ces deux cités, en distinguant ce qui relève des notions de porte d’entrée et de tête de pont, puis en les mettant en relation avec les stratégies géopolitiques nationales de conquête de l’Antarctique.

 

USHUAIA ET PUNTA ARENAS, PORTES D’ENTRÉE OU TÊTES DE PONTS DU FRONT DE CONQUÊTE DU CONTINENT ANTARCTIQUE ?

La caractérisation d’Ushuaia et de Punta Arenas comme simples portes d’entrée ou véritables têtes de pont sud-américaines rivales dans la conquête du continent Antarctique est une question complexe. Elle conduit d’abord à présenter de manière successive les logiques historiques et contemporaines de l’appropriation territoriale du continent Antarctique – l’ultime frontière – à l’échelle internationale comme à l’échelle des deux nations argentine et chilienne, en mobilisant la notion géographique de dynamique frontale. Elle amène ensuite à préciser les contours et les enjeux autour de la notion de « porte d’entrée » (gateway dans la littérature anglo-saxonne et puerta de entrada dans la littérature hispanophone) et conduit à proposer la notion de « tête de pont », en examinant comment elle pourrait s’appliquer à Ushuaia et Punta Arenas.

LE FRONT DE CONQUÊTE ANTARCTIQUE, L’ULTIME FRONTIÈRE

L’objectif militaire d’expansion territoriale est à l’origine de la notion de front de conquête. En outre, on peut l’associer, en géographie, à deux notions superposées, bien décrites par la littérature : la frontière (états-unienne) et le front pionnier (brésilien), uniquement différenciées par des contextes spatio-temporels différents (Guyot 2011, Redclift, 2006). Des variantes au concept de frontière ont déjà été tentées dans les pays neufs (Australie, Afrique du Sud, Canada etc.) se référant à la conquête agricole ou à l’exploitation minière, désignant ainsi l’appropriation de la terre à des fins productives et matérielles (Héritier et al. 2009). Dans tous ces cas, la progression spatiale des fronts apparaît inéluctable jusqu’à l’épuisement des ressources ou des terres de conquête. En revanche, les fronts ont été plus rarement mobilisés pour décrire des processus d’appropriation non directement productifs, tels que la recherche scientifique, la protection de la nature, le tourisme ou les loisirs (voir : Apesteguy, Martinière, Théry 1979, Coy 1986, Guyot 2009, Guyot 2011, Guyot et Dellier 2009, Guyot et Richard 2009, Héritier et al. 2009, Honey 1999, Monbeig 1952, Prescott 1987, Sacareau 2000). Pourtant, depuis plusieurs décennies, un grand nombre d’espaces périphériques à faible densité de population, ou vides de population, font l’objet de processus de conquête non directement productifsin situ. L’espace conquis devient ainsi un capital naturel, visuel, spirituel ou scientifique et peut servir de facteur de reterritorialisation (Guyot et Richard 2009, Redclift 2006). Le continent Antarctique semble bien s’appliquer à cette grille de lecture.

Selon Child (1990) et Simon (2006), l’Antarctique est depuis sa découverte un espace de « frontière », et actuellement probablement la dernière frontière continentale encore en gestation. La notion de frontière a été largement appliquée aux prétentions territoriales antarctiques en particulier du point de vue sud-américain (Child, 1990, Glassner 1985). Dans le cas de l’Antarctique on peut distinguer plusieurs phases historiques de conquête frontale : une première phase territoriale et militaire entre la découverte du continent au XIXe siècle et les années 1950 ; une seconde phase scientifique et écologique à partir de 1959, accentuée depuis les années 1990 par une troisième phase de conquête multiforme, dominée par le tourisme, et centrée sur l’espace de la péninsule Antarctique.

Ultime frontière et lignes de front militaires : XIXe siècle – années 1950.

Carte n°1 : Revendications territoriales sur l’Antarctique et principales portes d’entrées portuaires.

Carte n°1 : Revendications territoriales sur l’Antarctique et principales portes d’entrées portuaires.

Source : Strobel, Tétart, 2007, p. 169, modifié.

Le continent Antarctique est associé généralement à l’image d’un milieu extrême dont le degré de non-humanité est inversement proportionnel au désir et à la difficulté de sa conquête. L’Antarctique est certainement l’étendue de wilderness – au sens large – la plus vaste et protégée de la planète. Dernier continent à avoir été découvert, puis exploré, l’Antarctique est une terre grande comme vingt-deux fois la France (12,5 millions de km²), recouverte d’une épaisse calotte glaciaire, et inhabitée. Il n’en a pas moins suscité des revendications territoriales (carte n°1) de la part de sept États (Grande-Bretagne, France, Nouvelle-Zélande, Australie, Norvège, Argentine et Chili) qui les légitiment soit par la continuité ou proximité géographiques dans le cas du Chili, de l’Argentine, de l’Australie, soit parce qu’un de leurs ressortissants a participé à la découverte du continent, principalement à partir du port de Punta Arenas (Cook, Bransfield, Smith, Ross pour la Grande-Bretagne ; Dumont d’Urville pour la France ; Amundsen pour la Norvège) ; soit par une participation active aux premières campagnes exploratoires et scientifiques (Australie et Nouvelle-Zélande) (Strobel, Tétart, 2007, p. 168.). Certains conflits géopolitiques importants opposent le Chili, l’Argentine et le Royaume-Uni à propos de l’Antarctique. Ainsi, en 1831, le général O’Higgins, premier président de la nouvelle République du Chili, dans une lettre adressée au gouvernement britannique, affirme que « le territoire chilien se prolonge jusqu’à 65°S », et ce bien avant que le pays ne réclame officiellement un secteur situé entre le 53°O et le 90°O en 1940. Le pays voit ainsi sa superficie tripler mais sur un territoire revendiqué en partie par la Grande-Bretagne et quelques années plus tard par l’Argentine (Victor, 1992).

Jusqu’à la seconde guerre mondiale, l’Antarctique est donc un front pionnier original dont l’exploration n’implique pas de processus de colonisation humaine massive mais induit plutôt une territorialisation géopolitique de papier. Il faut citer l’exception notable de la création précoce et remarquable de la base argentine Orcadas, créée sous le nom de Omond House par l’expédition Scotia (1902-1904) de William Speirs Bruce et située sur l’île Laurie des îles Orcades du Sud, donc en situation périphérique par rapport au continent. La période de l’après-guerre voit alors en Antarctique l’établissement d’une frontière (Simon, 2006) dont l’objectif est l’appropriation de fait du territoire par le biais de l’implantation de bases militaires et scientifiques (Signy, Royaume-Uni, 1947 ; Base General Bernardo O’Higgins, Chili, 1948 ; Esperanza, Argentine, 1952; Mc Murdo, Etats-Unis, 1955 ; Dumont d’Urville,  France, 1956 ; etc.).

De la frontière scientifique au front écologique : à partir de 1959

Depuis 1959, toutes ces revendications territoriales sont gelées. Pour laisser à l’écart de tout conflit ce continent vierge, l’Antarctique est déclaré « continent de paix » par le Traité de Washington. Ratifié par douze États, ce Traité de l’Antarctique s’applique à l’ensemble de la zone située au sud du 60e parallèle. Il légitime la recherche scientifique sur le continent, et y proscrit toutes les activités militaires, y compris nucléaires. Ainsi, 1959 marque la fin de la conquête de la frontière antarctique de fait même si de nombreuses bases scientifiques « post-traité » voient le jour dans l’idée de poursuivre l’occupation du terrain pour le compte d’un Etat (exemple de la base de Bellinghausen, URSS en 1968).

Le traité de l’Antarctique est par la suite amendé par plusieurs conventions sur la protection de la faune et de la flore, mais surtout par le protocole de Madrid (1991) qui a ajouté un volet environnemental au traité et a ainsi établi un moratoire de 50 ans sur l’exploitation des ressources minières. L’Antarctique devient donc une « réserve naturelle consacrée à la paix et à la science » (Strobel, Tétart, 2007, p. 171). L’ensemble de ces textes réglementaires justifient donc la transformation du front pionnier antarctique en un front écologique (Guyot, 2009 ; Héritier, Arnaud de Sartre, Laslaz et Guyot, 2009). Il s’agit d’un front écologique très institutionnalisé, dont l’appropriation s’effectue à distance par l’ensemble des parties constitutives du Traité de l’Antarctique. L’Antarctique devient ainsi la plus grande aire protégée au monde, même si depuis 1991 seulement certaines zones sont effectivement concernées par des statuts de protection stricte (AntarcticSpecially Protected Areas ou ZSP). Les scientifiques requièrent d’ailleurs une autorisation spéciale pour y travailler auprès du pays en charge de la réserve. Jusque dans années 1990, ces chercheurs constituent l’unique bataillon d’éco-conquérants (Guyot, 2009) du continent, en nombre relativement limité.

La conquête multiforme contemporaine du continent Antarctique

En réalité, la véritable activation du front écologique, marquée par des flux numériquement beaucoup plus importants d’éco-conquérants beaucoup plus divers, visiteurs d’un jour ou d’une saison « au nom de l’écologie antarctique », est relativement récente et coïncide avec l’augmentation exponentielle du tourisme antarctique au milieu des années 1990 (Bauer 2001 ; Etienne 2005 ; Hall, Johnston 1995, Hall, Saarinen 2009, Jabour 2011). L’activation du front écologique antarctique doit aussi beaucoup à la consolidation de l’effort international de recherche lié en particulier aux programmes sur le thème du réchauffement climatique global et de ses implications sur le continent blanc, problématique mobilisant aussi l’action d’ONG internationales et de fondations spécifiques. Les années 1990-2000 connaissent de plus un grand mouvement de connaissance et de valorisation culturelle du patrimoine historique antarctique. L’ensemble de ces dynamiques se localisent majoritairement sur la Péninsule Antarctique et les îles avoisinantes qui incarnent ainsi la partie active du front touristique antarctique.

La péninsule Antarctique : l’espace de matérialisation de fronts de conquête multiformes

Il s’agit du territoire le plus accessible : moins de 1 000 km séparent le cap Horn de la péninsule Antarctique, tandis qu’il faut 2 600 km depuis la Tasmanie ou la Nouvelle-Zélande et 4 000 km depuis l’Afrique du Sud pour atteindre le continent blanc. La péninsule attire d’autant plus les éco-conquérants qu’elle est riche sur le plan de la faune (pingouins, manchots empereur, éléphants de mer, baleines etc.), et ce en raison de températures relativement clémentes : – 5 °C en moyenne sur l’année (contre – 50 °C dans les parties les plus froides du continent). Enfin, cette zone abrite un nombre important de bases scientifiques, comme la station uruguayenne Artigas, l’argentine Esperanza ou encore la base chilienne de Frei, qui accueillent volontiers les touristes. Par exemple, plusieurs dizaines de sites sont régulièrement visités par des bateaux de croisière, parmi lesquels l’île Half Moon ou encore l’île de la Déception (carte n°2). Cette dernière est devenue le lieu le plus visité du continent, alors qu’elle abrite deux ZSP (Strobel, Tétart, 2007, p. 172). Dans la péninsule Antarctique, où se chevauchent les revendications territoriales et les prétentions géopolitiques de trois États, Argentine, Chili, Royaume-Uni, (voir carte n°1) (CARI 1996 ; Calvert 1988, Child 1990, Genest 2001 ; Molinari 2005) géographiquement reliés aux portes d’entrées correspondantes les plus proches (Ushuaia – Argentine, Punta Arenas – Chili, Stanley – Falkland) on assiste déjà, en raison de l’accessibilité plus grande de la zone, au développement d’infrastructures quasi permanentes sur les bases (école, hôpital, poste, banque…) que ne connaissent pas les autres parties du continent (Strobel, Tétart, 2007, p. 175).

Carte n°2 : les bases scientifiques en Antarctique et sur la péninsule antarctique.

Carte n°2 : les bases scientifiques en Antarctique et sur la péninsule antarctique.

Source : Strobel, Tétart, 2007, p. 170.

Face à cette augmentation tant qualitative que quantitative de l’appropriation humaine en Antarctique, la question de l’accessibilité et de la structuration territoriale des portes d’entrée (gateways) sud-américaines (Ushuaia – Argentine, Punta Arenas – Chili et dans une moindre mesure Stanley – Iles Falkland, Royaume-Uni) est essentielle.

DES PORTES D’ENTRÉE AUX TÊTES DE PONT DE LA CONQUÊTE ANTARCTIQUE

Dans tout processus territorial d’ouverture d’un front de conquête, de son développement, à sa stabilisation éventuelle, la porte d’entrée joue un rôle essentiel (Drennan 1992, Rossi, Taylor 2006). Plusieurs synonymes au terme « porte d’entrée » se retrouvent dans la littérature francophone : avant-poste (militaire), camp de base (expédition), utilisés en fonction de la nature et l’échelle du front de conquête. Dans la littérature anglo-saxonne le terme équivalent le plus utilisé est celui de « gateway », et dans la littérature hispanophone on retrouve le vocable de « puerta de entrada ». C’est une notion importante dont l’élaboration théorique est quasiment absente de la littérature géographique francophone. Un article américain écrit il y a plus de quarante ans par Burghardt (1971) et publié dans les « Annals of American Geographers » propose une mise au point conceptuelle pertinente pour cet article, bien qu’elle fût élaborée dans le contexte géographique des grandes plaines américaines et des montagnes orientales européennes. Selon Burghardt (1971), la notion de “gateway” représente autant l’entrée vers un espace que son point de sortie. La localisation de cette entité géographique ne se fait pas au hasard et apparaît incontournable pour accéder à l’espace de conquête (voir Argañaraz, Benedetti 2003 pour les Andes). L’existence de deux portes d’entrée voisines implique donc souvent certaines formes de rivalités géopolitiques ou économiques, comme dans les cas d’Ushuaia et Punta Arenas. Burghardt définit aussi la porte d’entrée comme un lieu de connexion entre le front de conquête et le monde extérieur. Selon lui, le port est d’ailleurs l’expression la plus concrète de la porte d’entrée, faisant une relation étymologique évidente entre le port et la porte. Le site topographique portuaire représente en effet une zone de contact souvent incontournable pour assurer l’interface entre l’espace maritime et l’hinterland. Burghardt poursuit en affirmant que les portes d’entrée tendent à se développer entre des zones d’intensité différente le long des fronts pionniers. Leur taille et leur dynamique économique est proportionnelle à l’avancée et au développement du front. Dans le cas d’une stabilisation du front, la porte d’entrée peut d’ailleurs se transformer en un centre économique majeur. Dans le cas d’une dynamique frontale très dynamique et hautement productive, la porte d’entrée peut parfois s’assimiler à une « boom town », ville champignon, dont la croissance est alors exponentielle (voir pour Ushuaia : Braumann et Stadel 1999). La porte d’entrée ougateway est donc un des lieux majeurs de structuration du front de conquête à partir des critères de proximité et de connectivité. On peut toutefois reprocher à la notion de porte d’entrée de rester très descriptive, relativement statique et de ne pas chercher à intégrer une dimension (géo)politique pourtant essentielle. En effet, la notion de porte d’entrée n’intègre ni les questions de contrôle politique, ni l’identification territoriale, paysagère ou culturelle au front de conquête, qui sont des processus dynamiques, conflictuels et éminemment géopolitiques. L’hypothèse émise pour Ushuaia et Punta Arenas repose justement sur l’intuition que ces villes ne se limiteraient pas à être de simples portes d’entrées maritimes vers l’Antarctique mais participeraient pleinement à son contrôle politique, économique et militaire en s’inscrivant dans un processus d’identification territoriale au continent blanc.

Le commandement transforme la porte d’entrée en tête de pont en se dotant alors d’un pouvoir de contrôle économique, politique et administratif sur la zone du front de conquête. De ce fait, une tête de pont concentre tout ou partie des acteurs qui ont un pouvoir de décision sur l’évolution du dynamisme de la frontière. Enfin, l’identification territoriale, facteur plus complexe, serait la manière dont la tête de pont façonne son identité en relation avec la territorialisation du front de conquête. La notion spatiale de « tête de pont », utilisée en géographie francophone et largement diffusée par R. Brunet et sa table des chorèmes (Brunet et Dollfus, 1990), implique une idée de prise de possession et donc de contrôle politique. La notion de tête de pont permet ainsi d’identifier la construction dynamique et stratégique d’un lieu en fonction de la nature politique de l’avancée du front de conquête. Il convient aussi d’identifier l’autonomie de la tête de pont dans l’exercice de ses fonctions de commandement, en particulier politiques. Cette notion est employée dans le vocable anglophone sous la forme de « bridgehead » et hispanophone sous la forme de « cabeza de puente », mais semble plutôt cantonnée à un usage militaire ou stratégique. Le terme emprunté à la géographie francophone semble mieux répondre au processus général de contrôle politique d’un front en gestation. Peut-on parler de tête de pont antarctique dans les cas d’Ushuaia et Punta Arenas ? Et de quelle manière est façonnée et instrumentalisée leur vocation antarctique en construction ?

Carte n°3 : Ushuaia et Punta Arenas dans leur territoire régional

Carte n°3 : Ushuaia et Punta Arenas dans leur territoire régional

Source : Sylvain Guyot et Fabien Cerbelaud

USHUAIA ET PUNTA ARENAS, LE FAÇONNEMENT INCOMPLET DE TÊTES DE PONT ANTARCTIQUES À USAGE POLITIQUE

Ushuaia et Punta Arenas sont en situation de portes d’entrée jumelles (‘triplées’ si on considérait aussi Stanley aux îles Falkland) du front de conquête de la péninsule antarctique. Ushuaia (54° 48′ de latitude sud, 68° 18′ de longitude ouest) est une ville portuaire de l’île de Terre de Feu de 56825 habitants en 2010 (source INDEC), bordant le canal de Beagle – appendice marin de l’Océan Pacifique et faisant face à l’île chilienne de Navarino (qui abrite la localité la plus australe du monde, Puerto Williams, voir carte n°3). Seule ville argentine ultra-andine, c’est la capitale politique et administrative de la “ Provincia de Tierra del Fuego, Antártida e Islas del Atlántico Sur”, province de plein exercice depuis 1990 en remplacement d’un statut de territoire national (contrôlé directement depuis Buenos Aires). Ushuaia est le port en eaux profondes le plus proche du continent Antarctique, à seulement 1131 kms.

Punta Arenas (53° 09′  Sud, 70° 54′ Ouest) est une ville portuaire de l’extrémité la plus australe du continent américain (à proximité du Cap Froward) d’environ 150000 habitants en 2011, bordant le détroit de Magellan, zone de contact maritime entre les océans Atlantique et Pacifique (carte n°3). C’est la capitale administrative et politique de la “Región de Magallanes y Antártica Chilena”, une des quinze régions chiliennes. Le port de Punta Arenas est localisé à 1371 kms du continent Antarctique10.

22Les deux villes portuaires, malgré des différences de taille et de localisation, partagent un processus de construction territoriale similaire au sein de leurs deux ensembles nationaux respectifs (carte n°3). Ces villes ont été construites pour marquer l’avancée respective des conquêtes territoriales argentine et chilienne dans le grand sud et contrôler la circulation maritime dans les détroits Atlantico-Pacifiques (Magellan et Beagle). A ce titre, ce sont des villes de la conquête de la frontière la plus australe de l’Amérique, qui sont devenues au fil des temps des places centrales de commandement dédiées au contrôle et à la mise en valeur de ces territoires reculés (Carrizo, Velut 2005, Sili 2005). La liaison avec l’Antarctique active leur fonction de porte d’entrée du continent blanc. D’ailleurs la toponymie des deux régions administratives les plus australes  du Chili et d’Argentine intègrent clairement la référence au territoire antarctique : Provincia de Tierra del Fuego – Antártida e Islas del Atlántico Sur pour l’Argentine et Región de Magallanes y de la Antártica Chilena pour le Chili.

Les deux villes ont donc des fonctions similaires au sein de leurs deux pays et de leurs deux ensembles régionaux et développent une rivalité ancienne, que ce soit en relation avec le contrôle de l’Antarctique ou avec la captation des flux touristiques et scientifiques internationaux attirés par ce bout du monde. Signe de cette rivalité, les deux villes sont d’ailleurs mal reliées entre elles. Ainsi, Punta Arenas et Ushuaia sont distantes de 620 km par voie terrestre (environ 10h de bus sur une partie de pistes avec passage d’un col andin, d’une frontière internationale et traversée du détroit de Magellan, voire carte n°3) mais de seulement 260 km par voie aérienne (ligne régulière épisodique sur Lan Chile durant la saison estivale et quelques vols touristiques charter avec Aerovia-DAP) et traversée possible par voie maritime (traversée des canaux patagoniques du parc national chilien Alberto de Agostini). En revanche Puerto Williams est relié quotidiennement à Punta Arenas pour assurer la continuité territoriale chilienne au sud de la limite sud du territoire de l’Etat Argentin.

Pourtant les deux villes héritent d’une configuration géographique et géopolitique originale qui les oblige à coopérer un minimum ou, du moins, à pousser les autorités nationales de leurs pays respectifs à coopérer. En effet, l’accès à Punta Arenas par voie terrestre depuis le Chili (Coyhaique) passe obligatoirement par l’Argentine (par el Calafate), et réciproquement l’accès à Rio Grande et Ushuaia par voie terrestre depuis l’Argentine passe obligatoirement par le Chili avec la traversée du Détroit de Magellan, une traversée Atlantique directement entre Rio Gallegos et Rio Grande n’étant pas faisable. Cette configuration ajoutée à l’éloignement des deux villes des régions métropolitaines capitales de Buenos Aires et Santiago explique aussi un certain surdéveloppement de la voie aérienne largement subventionnée pour les populations locales, et permettant de ce fait d’améliorer la connexion avec le continent antarctique.

Un premier temps précise qu’Ushuaia et Punta Arenas sont des portes d’entrée portuaires du continent antarctique pour des raisons de proximité géographique et de connectivité internationale. Un second temps discute ensuite de l’éligibilité des deux villes au statut de « tête de pont antarctique » en mettant en regard les aménagements et les projets qui façonnent leur vocation antarctique. Enfin un dernier temps explicite comment ces deux têtes de pont en devenir sont instrumentalisées par leurs Etats respectifs au profit d’une stratégie nationaliste plus ou moins avouée.

 

Figure 1 : Pourcentage de participation du port d’Ushuaia aux croisières touristiques antarctiques pour les saisons 1957-1958 à 2006-2007.

Figure 1 : Pourcentage de participation du port d’Ushuaia aux croisières touristiques antarctiques pour les saisons 1957-1958 à 2006-2007.

Source : Jensen, Daverio 2007.

Tableau 1 : Comparaison des vocations antarctiques respectives d’Ushuaia et de Punta Arenas

Tableau 1 : Comparaison des vocations antarctiques respectives d’Ushuaia et de Punta Arenas

Source : auteur

Figure 2 : Projet de développement intégré urbano-portuaire à Ushuaia.

Figure 2 : Projet de développement intégré urbano-portuaire à Ushuaia.

Source : D. Leguizamon, 2009, powerpoint personnel.

Carte n°4 : Les inscriptions territoriales antarctiques à Punta Arenas et Ushuaia

Carte n°4 : Les inscriptions territoriales antarctiques à Punta Arenas et Ushuaia

Source : Sylvain Guyot et Fabien Cerbelaud

Carte n°5 : Carte bicontinentale officielle de l’IGN Argentin

Carte n°5 : Carte bicontinentale officielle de l’IGN Argentin

Carte n°6 : Carte tricontinentale du Chili
Carte n°6 : Carte tricontinentale du Chili

Source : Wiki Commons.

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