PAROLES DE GEOGRAPHES

Sylvie Brunel : « En vingt ans, 700 millions de personnes sont sorties de la pauvreté « 

SCIENCES HUMAINES

By Sylvie Brunet

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photo : Jean Delmarty

Alors que le quatuor Brésil-Russie-Inde-Chine s’essouffle, d’autres pays du Sud initient leur décollage économique…

La croissance des Bric ralentit : Brésil, Russie, Inde, Chine sont confrontés aux limites structurelles de leur métamorphose rapide – inflation, corruption, problèmes d’infrastructures, de salaires, d’inégalités, revendications croissantes des nouvelles classes moyennes. Mais l’émergence n’est pas terminée pour autant : de nombreux pays passent de la pauvreté à un décollage économique record. Botswana et Bangladesh, Rwanda et Roumanie, Uruguay et Ukraine, Nigeria, Éthiopie, Laos… Mais aussi Viêtnam, Indonésie, Chili…

La mutation accélérée de l’économie et de la société de ces pays permet d’y faire reculer rapidement la pauvreté. Leur population a enclenché une dynamique positive, fondée sur l’espoir et la confiance. La clé de leur succès ? Des gouvernements déterminés à mettre en œuvre une politique de croissance fondée sur l’industrialisation et la transformation des matières premières, une stabilité politique qui attire d’importants investissements étrangers, le soutien des organisations internationales pour financer la construction d’infrastructures et les programmes sociaux. Bref, ce que les économistes appellent la bonne gouvernance.

La croissance par le soutien

Dans tous ces pays, la même trilogie gagnante : stabilité institutionnelle + confiance des acteurs + industrialisation. Le tiers-monde que décrivait Yves Lacoste dans sa Géographie du sous-développement (1965) se réduit progressivement à des archipels de pauvreté au sein d’un monde en mutation. Rares sont les pays qui se résument encore à une économie primaire et une population massivement agraire, pauvre et analphabète.

Certes, de grandes inégalités se creusent dans les pays qui croissent rapidement. Pour Amartya Sen, prix Nobel d’économie 1998, lorsqu’un gouvernement choisit de miser d’abord sur la capacité qu’ont les riches de saisir les opportunités offertes par le marché, il suscite une croissance très inégalitaire. Cette dernière, en l’absence d’actions redistributives et d’équité sociale, provoque des « conflits redistributifs (1) » chez ceux qui restent au bord du chemin. Alors que les libéraux croient au pouvoir du « ruissellement » de la croissance sur les pauvres par l’élargissement du marché de l’emploi, A. Sen préfère à ce « processus par la croissance » ce qu’il appelle le « processus par le soutien », dans lequel l’État étaye au fur et à mesure le processus de modernisation par des investissements dans l’éducation, la santé, la redistribution sociale : la croissance créée est certes plus lente, mais plus durable.

Les nouveaux émergents ont compris qu’il ne fallait pas miser uniquement sur les riches, et initier au contraire un véritable processus de modernisation sociale. Les Nations Unies ont proclamé en 2013 que le premier des objectifs du millénaire pour le développement – réduire de moitié la pauvreté absolue (moins de 1,25 dollar en parité de pouvoir d’achat par jour et par personne) en 2015 par rapport à 1990 – avait été atteint en 2010, soit avec cinq ans d’avance. En 1990, près de la moitié de la population des Sud était alors classée comme très pauvre. Depuis 2010, le cinquième seulement. En vingt ans, 700 millions de pauvres sont sortis de la pauvreté  ! Or ceux qui quittent la pauvreté représentent le gisement de croissance du monde tant leurs besoins à satisfaire sont nombreux. Un tiers de la population mondiale appartient désormais aux classes moyennes, un pourcentage qui ne cesse de croître.

La faim a ainsi considérablement régressé en Afrique : un tiers de la population en 2000, un quart aujourd’hui. Selon le Pnud (Programme des Nations unies pour le développement), il existe désormais une convergence des indices de développement humain : les pauvres sont moins pauvres qu’hier. L’évolution de la mortalité infantile l’atteste : un enfant sur dix mourait avant l’âge d’un an il y a cinquante ans dans le monde (taux de 100 pour mille), moins d’un sur vingt aujourd’hui (40 pour mille). Et la population mondiale qui vivait 45 ans en moyenne en 1950 atteint aujourd’hui 70 ans, malgré le doublement du nombre des hommes !

Stabilité politique et économique, industrialisation

Ce qui a changé la face des Sud pourtant, ce n’est pas l’aide. Certes, on ne peut nier la réussite de certains programmes, par exemple dans le domaine de la santé : le Programme élargi de vaccination lancé par l’Unicef et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en 1974 a permis de hisser le pourcentage des enfants vaccinés contre les six principales maladies infantiles de 5 à 90 %, les fondations (Bill Gates, Bill Clinton…) ont fait chuter la prévalence du paludisme et du sida en Afrique. Mais l’aide ne peut sortir seule un pays du sous-développement. Pour être efficace, elle doit venir en appui d’une politique cohérente, menée par un gouvernement éclairé, qui crée les conditions de la confiance interne par des règles institutionnelles claires, une grande stabilité politique et économique, et une vision à long terme de l’aménagement de son territoire. Miser sur l’industrialisation permet d’élargir le marché de l’emploi et de valoriser les productions internes.

C’est le processus initié par les anciens dragons d’Asie du Sud-Est, soutenus pour des raisons géopolitiques par les États-Unis et le Japon : ils appartenaient pendant la guerre froide à la « ligne de front » qui isolait le monde dit libre de la Chine et de la Russie communistes. Ils ont décollé grâce à l’alphabétisation de leur population et à leur industrialisation. Ce qu’on appelle le développement par ondes concentriques est parti de pays pourtant réputés « indéveloppables», puis a bénéficié à l’ensemble de l’Asie orientale. Quand l’énorme Chine a été atteinte par le processus, il s’est diffusé à l’ensemble du monde, tout en conférant aux matières premières une nouvelle attractivité.

Aujourd’hui, les dirigeants des Sud savent qu’ils ont les moyens de métamorphoser leurs pays s’ils s’en donnent les moyens. La crise de croissance des Bric ne doit pas être l’arbre qui masque le dynamisme de la forêt des bébés émergents.

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Une réflexion sur “Sylvie Brunel : « En vingt ans, 700 millions de personnes sont sorties de la pauvreté « 

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