VILLES ET CULTURE

Cambodge : La Corée du Nord s’offre un musée à Angkor !!!

A Siem Reap, le régime nord-coréen finance la construction d’un musée, signe de la relation étonnante qui lie les deux pays. La veuve du dirigeant nord-coréen récemment éxécuté à Pyongyang, oncle de Kim Jong-un, aurait joué un rôle dans ce projet.
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La ville de Siem Reap, dans laquelle le musée Grand Panorama doit ouvrir ses portes – Milei Vencel/CC
En ce samedi après-midi, le musée nord-coréen de Siem Reap [près du site archéologique d’Angkor], dont la date d’ouverture demeure inconnue, est faiblement éclairé. Seul le ronronnement d’un générateur et les commentaires étranges du Nord-Coréen rondouillard qui nous sert de guide viennent perturber le silence environnant. « Ceci est une peinture », dit-il en pointant du doigt une représentation d’un temple d’Angkor.

Son anglais n’est pas très bon et mon coréen inexistant. Mais les problèmes de communication ne sont pas le seul facteur pouvant expliquer la tension ambiante : il est de plus en plus clair que les visiteurs ne sont pas les bienvenus. Le Grand Panorama Museum, un projet de 7 millions d’euros qui rend hommage à Angkor à travers des peintures, des sculptures et des films, financé par Mansudae, une compagnie nord-coréenne spécialisée dans la construction de monuments artistiques, est entouré du plus grand secret. Il devait ouvrir dans le courant de l’année, mais cela ne s’est pas fait.

S’agissant de la Corée du Nord, l’Occident est contraint de s’en remettre aux renseignements fournis par la Corée du Sud, la Chine et d’autres alliés. L’étrange isolement du pays est particulièrement manifeste depuis que le jeune et impulsif dirigeant Kim Jong-un a fait exécuter, d’une manière très spectaculaire, son oncle et mentor Jang Song-thaek, le 12 décembre dernier. Les analystes sont contraints d’interpréter les plus petites rumeurs. Il en va de même pour le musée, auquel serait associée la veuve de Jang Song-thaek.

J’emprunte le sentier qui contourne le hall de l’édifice de style khmer situé à trois kilomètres du complexe d’Angkor. Des peintures tapissent les murs : des enfants souriants à califourchon sur des buffles d’eau, un ruisseau, de nombreuses images d’Angkor, une peinture à l’huile représentant, du sol au plafond, le temple du Bayon. Il y a aussi une maquette du complexe. Près de la sortie, de minuscules danseuses Apsara aux traits coréens et à la peau très blanche sont en vente dans des boîtes en verre au prix de 36 euros.

Mais la pièce maîtresse située dans une salle à part, au cœur de l’édifice, est le « grand panorama » auquel le musée doit son nom : une mosaïque de 120 mètres de long et de 13 mètres de haut qui décrit les guerres et la vie quotidienne à l’époque angkorienne. Je ne suis pas autorisée à entrer. « Impossible », me dit le guide. Nous nous attardons près de la salle de cinéma 3D et de la salle VIP voisine signalées par un panneau sur lequel est inscrit « Angkor Vat ».

A Phnom Penh, des rues qui portent le nom de dictateurs

« Les gens comprendront mieux la culture et la civilisation khmère après avoir visité le musée », promet Bun Narith, le directeur de l’AutoritéApsara [Autorité pour la Protection du Site et l’Aménagement de la Région d’Angkor], chargée de gérer la zone des temples. « Nous espérons qu’il ouvrira bientôt. » Selon le guide, les travaux en cours depuis plus d’un an sont réalisés par des ouvriers venus de Corée du Nord et plus de 50 peintres et sculpteurs, dont six sont toujours à pied d’œuvre.

L’historien Milton Osborne, un biographe de l’ancien roi du CambodgeNorodom Sihanouk, considère le musée comme « un exemple de la relation assez incompréhensible du Cambodge avec le régime nord-coréen ». « L’explication probable mais partielle », écrit-il dans un courriel, est qu’il pourrait être utilisé pour rapatrier des fonds à Pyongyang, la capitale de ce pays très pauvre. « On peut aussi y voir un moyen de faire de la propagande dans un pays, le Cambodge, qui, à la différence de beaucoup d’autres, est prêt à l’accepter. »

La capitale cambodgienne, Phnom Penh est l’une des rares villes au monde où des rues portent des noms de dictateurs. Le président Mao et l' »éternel président » Kim Il-sung ont chacun une artère à leur nom. Kim Il-sung était à la fois le père inflexible de la Corée du Nord communiste et un ami et confident du dernier roi-père du Cambodge, Norodom Sihanouk.

Il n’est donc guère étonnant que les deux pays coopèrent sur un projet ambitieux auquel participe la puissante entreprise Mansudae. Depuis sa fondation en 1959, cette compagnie joue un rôle déterminant dans la politique esthétique du pays, concevant l’ensemble de la production artistique, depuis les « Kim pins » (des pins à l’effigie des dirigeants nord-coréens) jusqu’aux immenses portraits de propagande.

Spectaculaire vitrine nord-coréenne

Avec plus de 4 000 employés, dont un millier d’artistes selon son site, Mansudae est probablement le plus grand centre de production artistique du monde. C’est le premier fournisseur auquel Pyongyang fait appel pour satisfaire sa soif de monuments immenses, mais ses artistes réalisent également des projets à l’étranger.

Si le musée de Siem Reap constitue la plus spectaculaire vitrine nord-coréenne au Cambodge, ce n’est toutefois pas la première. Le pays abrite déjà deux succursales d’une chaîne de restaurants du régime nord-coréen. Le rédacteur en chef de NK Leadership Watch, un blog réputé sur la situation politique et militaire du pays, Michael Madden considère que les deux activités relèvent du même « responsable régional ».

« Derrière les restaurants et le nouveau musée, il doit y avoir un fonctionnaire de la mission de commerce extérieur et de coopération économique de l’ambassade au Cambodge ou un cadre d’une entreprise nord-coréenne qui travaille dans le pays », écrit-il dans un courriel. « Ce responsable régional contrôle tout le commerce extérieur et l’activité économique dans le pays, garantit que l’argent est déposé ou envoyé dans le pays d’origine et surveille les employés locaux. Le pays retire des revenus confortables de ces projets. »

Les artistes surveillés par les forces de l’ordre

Les projets de Mansudae, ajoute-t-il, ont des liens avec Kim Kyong-hui, la tante de Kim Jong-un et la veuve de l’oncle récemment purgé, Jang Song-thaek. Auparavant, Kim Kyong-hui supervisait le réseau d’entreprises nord-coréennes qui délivre les licences de restaurants et de chaînes de distribution à l’étranger. « Elle est très proche, du moins politiquement, de son neveu et constitue la garante de son pouvoir en tant qu’exécutrice testamentaire de son prédécesseur, Kim Jong-il », indiquait Michael Madden avant l’exécution du mari de Kim Kyong-hui.

Il nous a été impossible de joindre l’ambassade nord-coréenne pour obtenir des commentaires. Notre guide ne nous a guère fourni d’informations, lui non plus. Il n’a pas souhaité nous indiquer son nom ni d’autres renseignements le concernant – si ce n’est qu’il a fait la navette entre Siem Reap et Pyongyang pendant une dizaine d’années.

Quant aux artistes, leur liberté doit être strictement limitée, si l’on en croit Michael Madden. « Ils sont généralement regroupés dans la même résidence et conduits chaque jour sur leur lieu de travail. Ils sont également surveillés par les forces de l’ordre et des responsables du parti », explique-t-il.

« Notre dirigeant, vous le connaissez ? »

Difficile dans de telles circonstances d’imaginer qu’un groupe d’artistes nord-coréens soit libre d’aller et venir à sa guise et peigne des personnages posant sur un escalier ancien. Ont-ils installé un atelier avec des chevalets et des toiles en dehors d’Angkor Vat [le plus grand des temples du complexe d’Angkor] pour qu’ils puissent s’en inspirer ? Quand on lui a demandé si les artistes nord-coréens se rendaient dans les temples, notre guide a répondu : « Ils le font par la pensée. »

Parmi les peintures exposées dans le musée, on remarque deux scènes très particulières : des illustrations du mont Paektu sous la neige, lieu de naissance mythique de Kim Jong-il, dont le nom est gravé en rouge sur le flanc de la montagne. « Notre dirigeant, vous le connaissez ? », commente le guide.

Norodom Sihanouk a sans aucun doute bien connu le père de Kim Jong-il. Selon Milton Osborne, Kim Il-sung a apporté à Sihanouk un soutien capital dans les années qui ont suivi la chute des Khmers rouges en 1979. Il lui a proposé de se réfugier à Pyongyang, dans un magnifique palais. Le biographe décrit leur relation comme « une relation purement personnelle dans laquelle [Norodom Sihanouk] était sincèrement reconnaissant à Kim Il-sung pour l’hospitalité et le respect qu’il lui avait accordés à un moment où beaucoup d’autres l’avaient, selon lui, abandonné ».

Le prince Sisowath Thomico a accompagné Sihanouk lors de plusieurs visites à Pyongyang. La dernière s’est déroulée en 2006. « La seule personne qui a soutenu le roi-père était Kim Il-sung. Il n’a rien demandé, il a juste écouté », observe-t-il. Quand Norodom Sihanouk est rentré au Cambodge en 1991, il était accompagné de plusieurs gardes du corps, un cadeau de Kim Il-sung, selon le prince. « C’est révélateur du niveau de la relation qui les unissait. »

En 2009, ils sont repartis en Corée du Nord. « Je pense que le gouvernement actuel cherche surtout à avoir des relations avec la Corée du Sud, car c’est plus intéressant d’un point de vue économique », explique le prince Thomico. A en juger par la construction du musée, la vieille relation de Phnom Penh avec Pyongyang n’en demeure pas moins vivace.

On nous conduit à l’extérieur, où un homme maigre est assis sur les marches. Il a de grands yeux et des taches grises dans les cheveux. Je lui demande s’il est artiste. Le guide me répond par l’affirmative. Puis les deux hommes commencent à marmonner en coréen et il est clair que la visite est terminée. Je ne pourrai jamais lui demander ce qu’il a peint.

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