GEOGRAPHIE HUMAINE

Territoire Sahraoui : Quelles frontières ?

ESPACE POLITIQUE

by Karine BENNAFLA

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Le Sahara occidental (selon la terminologie onusienne) est un espace désertique historiquement peuplé de tribus nomades, désignées à l’époque coloniale comme faisant partie d’un groupe « maure », présent de l’oued Draa (Maroc) jusqu’au fleuve Sénégal (Mali/Mauritanie). La majorité de ces nomades sont aujourd’hui des urbains, sédentarisés dans des villes principalement côtières, à savoir Laayoune, Boujdour, Dakhla et Lagouira (fig.1). Parlant hassaniya, un arabe proche de l’arabe classique et différent de l’arabe dialectal marocain (darija), la population de ce Sahara se distingue des populations berbérophones situées plus au Nord (au Maroc) ou à l’Est (Touaregs).

Depuis le départ des troupes espagnoles et la « Marche Verte » orchestrée par Hassan II le 6 novembre 1975, le Sahara occidental est administré de facto par les autorités marocaines et est englobé au sein des Provinces du Sud du royaume lesquelles, composées des trois régions les plus méridionales, couvrent 58% de la superficie nationale. Un mouvement indépendantiste « sahraoui », le front Pour la libération du Saguia al hamra et du Rio de Oro (POLISARIO), s’est constitué en 1973, d’abord contre le pouvoir colonial espagnol, puis contre la présence des troupes marocaine et mauritanienne. En février 1976, le Front Polisario (FP) proclame la République arabe sahraouie démocratique (RASD), reconnue en 1984 par l’Organisation de l’unité africaine, mais pas à l’ONU.

Après plusieurs épisodes d’affrontements entre le FP et l’armée marocaine, le conflit de souveraineté sur le Sahara a été comme « gelé » avec la signature, en septembre 1991, d’un accord de cessez-le-feu prévoyant la tenue d’un référendum d’autodétermination. Depuis lors, les rounds de négociations se succèdent, la perspective du référendum s’est éloignée et le conflit reste en suspens. En 2007, le roi Mohammed VI a proposé à l’ONU un projet d’autonomie du Sahara au sein du royaume, une option rejetée par le FP, qui continue de faire valoir le droit des peuples à l’autodétermination.

Les données démographiques au sujet des Sahraouis sont divergentes et controversées selon les sources. Le recensement de l’Espagne en 1974 signalait sur son territoire 74 000 personnes, les nomades des pays voisins ayant été comptabilisés (Gaudio, 1993). Actuellement, environ 150 000 à 160 000 personnes se trouvent côté algérien, dans les camps de réfugiés contrôlé par le POLISARIO (Caratini 2003 ; Dedenis, 2006 ; Fiddian-Qasmiyeh, 2011). Côté marocain, le recensement marocain de 2004 dénombre près de 500 000 personnes résidentes dans la partie saharienne, une donnée qui inclut aussi les Marocains venus du Nord qui représentent plus de la moitié des habitants. En fonction de ces éléments, on peut avancer que la population sahraouie oscille entre 300 000 et 400 0000 personnes, auxquelles s’ajoutent les membres d’une diaspora sahraouie dispersée dans les villes du Nord du Maroc et à l’étranger.

Cet article n’entend pas exposer le conflit, ses enjeux et ses protagonistes (y compris étrangers) ni les énoncés argumentaires de l’une et l’autre partie (De Froberville, 1996 ; Martinez, 2010 ; Mohsen-Finan, 1997 et 2008 ; Naïmi 2013 ; Zoubir, 2010 ; Zunes et Mundy 2010). En croisant des recherches documentaires, l’analyse de cartes et des observations de terrain réalisées entre 2007 et 2009 dans la bordure septentrionale du Sahara (entre Sidi Ifni et Guelmim), il s’agira plutôt d’explorer les multiples facettes de l’objet frontière et de creuser l’idée d’une frontière mouvante et floue. Le cas du Sahara occidental montre en effet l’enchevêtrement de différents types de frontière et de conceptions territoriales : frontières mobiles et incertaines des aires de parcours nomades qui renvoient à une territorialité réticulaire et fluide (Retaillé, 2011) ; contrées sahariennes constituant historiquement une « marche » mal contrôlée du royaume marocain (Naciri, 1999) et transformées depuis les années 1980 en front pionnier de peuplement et de mise en valeur (frontier) ; ligne-frontière westphalienne issue du découpage colonial et couplée à un modèle d’Etat-Nation unitaire de type jacobin. Ce modèle européen de territorialité a été localement réapproprié après les indépendances : la reconnaissance de la frontière algéro-marocaine est attestée par son rôle de sanctuaire pour les groupes nomades réfugiés à Tindouf et pour le gouvernement de la RASD (abrité à Rabouni).

Même si la délimitation du territoire sahraoui n’est pas un point de discussion –le FP se contente de revendiquer l’ex-colonie espagnole dans ses frontières de 1976-, nous soulignerons la difficulté à cerner et établir un territoire sahraoui, en écho au processus, somme toute récent, d’énonciation et de construction d’une identité sahraouie. Puis l’accent sera mis sur la stratégie d’invisibilisation de la frontière septentrionale du Sahara occidental par les autorités marocaines et les efforts que celles-ci déploient pour dépolitiser la question sahraouie. Enfin, nous constaterons le déplacement de la frontière disputée du Nord vers l’Est, processus qui s’est accompagné d’une ‘barriérisation’, du fait de la fortification de dunes dans les années 1980.

QUEL TERRITOIRE ET QUELLES FRONTIÈRES POUR LES SAHRAOUIS ?

Aujourd’hui, l’emploi du vocable « Maure » est globalement réservé à une frange de la population mauritanienne et l’utiliser dans son ancien sens colonial pour désigner un ensemble de tribus nomades hassanophones peuplant historiquement l’Ouest saharien ou le Sahara atlantique, est source d’ambivalence et de confusion. « Maure » renvoie à une « identité sociale » telle que la définit B. Debarbieux (2006) : une identification attribuée ou assignée par d’autres (ici les Européens) à un groupe. Au Sahara occidental, cette forme d’identification sociale a cédé le pas, dans les années 1970, à l’énonciation d’une identité « sahraouie », celle-ci étant une « identité collective » qui exprime « le sentiment et la volonté partagés par plusieurs individus d’appartenir au même groupe ».

La variété des termes – Maures, Sahraouis, Sahariens – et le glissement de leur usage (dans une perspective européano-centrée) sont intéressants en ce qu’ils soulignent le trait récent de la construction d’une identité nationale sahraouie et le potentiel débat autour de la délimitation d’un territoire sahraoui. Celle-ci n’est pas pour l’instant à l’ordre du jour, contrairement au cas touareg, la sécession survenue au Nord du Mali par le Mouvement national de libération de l’Azawad en avril 2012 ayant ouvert la boîte de Pandore à propos des frontières d’un territoire touareg.

Le mot « sahraoui », qui est auto-revendiqué et appliqué uniquement aux populations de l’ancien Sahara espagnol, a fait l’objet d’un usage interne restreint jusqu’au XXè siècle. Auparavant, d’autres formes d’auto-désignation collectives prévalaient pour se définir en creux ou en négatif par rapport aux populations voisines : « ‘arabi » (arabes) pour marquer la différence avec les « Touaregs » berbérophones du Sahara central ou avec les « chleuh » (berbérophones) du Nord ; « beidan » (blancs) en opposition aux castes inférieures ou serviles ; « a’rab » (bédouins) en distinction avec les populations sédentaires des montagnes de l’Atlas, sans compter la mention du nom de « tribu » (qabîla), lequel reste jusqu’à maintenant un référentiel clé dans la société. Ce n’est qu’au début des années 1970 que des militants en lutte contre la colonisation imposent le terme de sahraoui, vite repris par le Polisario avec la charge politique de séparatiste. Aussi toute proclamation publique d’appartenance sahraouie était-elle passible d’emprisonnement au Maroc, le pouvoir central réfutant l’existence d’un peuple sahraoui et considérant les habitants du Sahara comme marocains. La signature du cessez-le-feu en 1991 change la donne. Depuis lors, les autorités marocaines ont repris à leur compte le substantif sahraoui, mais dans une acception culturelle exclusive qui évide le mot de toute charge politique.

UN TERRITOIRE SAHRAOUI AUX FRONTIÈRES FLOUES

Bien que le groupe social et linguistique « maure » soit principalement dispersé entre Algérie, Maroc et Mauritanie, le différend sur le Sahara est un conflit de souveraineté qui n’évoque pas le tracé des limites du territoire revendiqué. Le dessin de ce dernier offre pourtant diverses options, notamment si l’on s’appuie sur des critères historiques, socio-linguistiques ou si l’on se réfère à l’ancienne aire de nomadisation maure (badiyya). A l’aube du vingtième siècle,  L. Caratini (2003) rappelle que le Sahara atlantique,  désigné comme Sahel (« rivage ») par les populations qui le parcourent, est un « pays sans limites et sans maîtres », où chacun pouvait nomadiser où bon lui semblait, à ses risques et ses et périls ; les mouvements de nomades s’étendaient au-delà des frontières linéaires établies par les puissances coloniales, française et espagnole.

Les Sahraouis (ou ceux qui pourraient se revendiquer ainsi) sont une population aux contours flous qui n’est ni cantonnée au Sahara occidental de la carte onusienne, ni aux camps de réfugiés de Rabouni (Algérie). L’aire culturelle sahraouie déborde au Nord si l’on considère le critère linguistique comme dénominateur commun puisque, côté marocain, le hassaniya est en effet utilisé jusqu’à Guelmim. Les travaux en anthropologie de Claire Mitatre (2011a) soutiennent que la limite entre zones berbère (chleuh) et arabe (sahraoui) correspond à une zone de confins, la vallée de l’oued Noun, située à environ 100 km au nord de la ligne de la diplomatie internationale. Au Maroc, l’aire culturelle sahraouie se dilue et s’étiole au fur et à mesure que l’on va vers le Nord, ce qui ferait de l’espace ouest saharien un « espace gradué » (Mitatre, 2011b). Les Sahraouis des confins septentrionaux, qui, jusque dans les années 1960-70, se définissaient comme « Arabes » (bédouins) par rapport aux Berbères, définissent leur sahraouité en référence à un espace méridional, la Mauritanie, perçue comme l’épicentre de la culture sahraouie dotée de multiples attributs ou identifiants, par exemple musicaux, culinaires (cf. la manière de faire et boire le thé) ou vestimentaires (cf. le port du melhfa, un long voile dans lequel s’enroulent les femmes).

En réalité, l’intensité des mouvements de population aux marges du désert, les liens matrimoniaux, et la distinction au sein de chaque tribu (quelle que soit leur position géographique) d’une ou deux fractions davantage vectrices de valeurs sahraouies concourent à brouiller la donne en matière de sahraouité, laquelle ne se décline pas uniquement le long d’un gradient Sud-Nord. Par exemple, dans la confédération tribale des Aït Baamrane (région de Sidi Ifni, au nord de l’Oued Noun), certaines tribus méridionales (comme les Sbouya) parlent hassaniya alors que la majorité des autres tribus Aït Baamrane parlent tachelhit (Simenel, 2009).

La prise en compte de considérations linguistiques, culturelles ou historico-politiques convie à dilater l’espace sahraoui. Ainsi, la construction, à la charnière des XIXè et XXè siècles, d’un espace politique forgé par les Rguibat pourrait constituer un cadre spatial de référence pour la cause nationale sahraouie. Mue par la croissance démographique et la recherche de nouveaux pâturages, la poussée Rguibat au début du siècle dernier se traduisit par des victoires sur les tribus Oulad Dlim, Tadjakant ou Ouled Bou Sbaa (Vergniot in Baduel, 1984) et le contrôle d’un vaste espace entre l’Oued Draa, Adrar et l’océan Atlantique. Reste qu’à l’heure actuelle, le Polisario et les indépendantistes sahraouis sont arc-boutés sur la reconnaissance du principe du « droit à l’autodétermination » du « peuple sahraoui » avec, pour territoire revendiqué, un reliquat de l’ancien Sahara espagnol. Parmi les éléments qui éclairent cette posture, on peut invoquer la jeunesse du mouvement national sahraoui, la politique marocaine de négation d’un peuple sahraoui, voire la relative étrangeté du concept de territoire d’Etat, bordé par des frontières linéaires, pour une population pétrie de culture nomade n’ayant jamais été soumise à aucun pouvoir central (jusqu’à la colonisation). Comme le rappellent E. Bäschlin et M. Sidati (2010), « the notion of a political border, of a permanent limit, is by essence foreign to the nomad’s way of life » (p. 549). A l’époque du nomadisme pastoral, la terre était libre de droits et l’accès aux ressources (puits, pâturages) était, dans les faits, régi par des rapports de force fluctuants entre tribus. La région du Sahara atlantique était une mosaïque instable de territoires possédés collectivement par des groupes dominants, ces territoires pouvant être exploités par d’autres (Caratini, 2003, p. 29).

14La partition coloniale a impulsé la revendication d’un territoire sahraoui, mobilisant une population aux contours flous dont l’identité collective, principalement forgée au travers la lutte armée et l’exil, continue d’être reformulée et précisée, y compris dans la partie saharienne sous contrôle marocain.

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