GEOGRAPHIE HUMAINE

Etats-Unis : Une nouvelle donne pour les villes et les banlieues

LE MONDE

BY Evariste Lefeuvre, Chief economist Amériques, Natixis New York, auteur de La Renaissance américaine, Editions Léo Scheer. web_american-suburbs-cc-futureatlas-point-comDR

A l’heure où certains essayistes se mettent à rêver d’une Union américaine regroupant le Canada et les Etats-Unis sous un socle institutionnel commun similaire à celui de l’Union européenne, un autre courant de pensée suggère de s’affranchir du fédéralisme rigide pour laisser aux villes et métropoles un rôle plus important en matière d’organisation économique et sociale. Il est probablement trop tôt pour se prononcer définitivement sur une inversion de tendance, mais les banlieues américaines n’ont plus la cote. Non seulement leur modèle économique est en crise, mais les évolutions démographiques et mentales s’accompagnent d’un regain de santé des centres-villes. Là-dessus se greffe un dynamisme renouvelé des villes. Il dépasse les traditionnels effets d’agglomération (dont l’impact marginal est devenu négatif au fur et à mesure que les mégapoles s’étendaient) ou la simple rénovation des anciennes zones industrielles. Il s’agit désormais de transformer économiquement et socialement l’environnement urbain pour en faire un vecteur majeur d’innovation. Bien sûr, on pourra toujours opposer plusieurs lectures de ce phénomène. Dans son dernier livre, Rebel Cities,  publié en 2012, David Harvey continue de dénoncer la gentrification des centres-villes et de prôner un « droit à la ville ». Il regrette que (p 24)« le droit à la ville tombe de plus en plus entre les mains d’intérêts privés ou quasi privés. A New York par exemple, nous avons un maire milliardaire (les choses ont changé depuis peu), Michael Bloomberg, qui transforme la ville à l’avantage des promoteurs, de Wall Street et de la classe capitaliste transnationale, tout en continuant à vendre la ville comme un lieu optimal pour le business à forte valeur ajoutée et une destination fantastique pour les touristes, faisant ainsi de Manhattan une communauté fermée réservée aux riches.(…) A Seattle, le milliardaire Paul Allen(cofondateur de Microsoft) prend les décisions et à Mexico City, l’homme le plus riche du monde, Carlos Slim, a fait rénover les rues du centre-ville pour qu’elles soient conformes aux attentes des touristes. On ne doit pas nier ces phénomènes, on peut néanmoins donner quelques pistes complémentaires sur l’évolution du paysage urbain américain tant elle reflète des tendances de fond majeures. L’organisation du territoire, et des villes en particulier, répond à de nombreuses contraintes climatiques, géologiques, démographiques et politiques (planification, zonage et lois d’urbanisme). Elle dépend également du progrès technique et de son impact sur les transports, les communications, l’organisation industrielle et du travail. L’accélération du développement des banlieues américaines au sortir de la deuxième guerre mondiale doit beaucoup à la pénurie de logement qui a caractérisé cette époque (Federal Housing Administration et GI Bill, qui offrait aux vétérans la possibilité d’emprunter à taux 0 et sans apport). Elle doit aussi beaucoup à deux innovations majeures de la deuxième révolution industrielle : le moteur à explosion (automobile) et l’électricité ont permis à la fois l’extension du territoire (le fameux sprawl) et la séparation des zones d’habitat et de travail. Automobiles et électricité ont élargi les banlieues mais aussi transformé et relocalisé la production et la distribution des marchandises. Les techniques de production de masse ont été appliquées jusqu’au logement, avec la production standardisée de résidences, à l’instar de la ville pionnière de Levittown. levittown Levittown dans les années 50 Les banlieues sont en crise, ou pour le moins en profonde mutation. L’essor économique, mais aussi leur attrait auprès de la population sont en berne. Le groupe Arcade Fire l’a parfaitement chanté dans son tube Suburbs. 1. Le modèle économique est de moins en moins viable : le coût des infrastructures rapporté à l’assiette fiscale (essentiellement les taxes sur la propriété) est en forte hausse. Non seulement la collecte des taxes dans une zone à faible densité s’avère poreuse, mais le mode de développement (schémas circulaires, culs-de-sac) est particulièrement onéreux. A cela s’ajoute la vétusté des infrastructures. 2. Conçues et construites après la guerre, les banlieues ont été le fruit d’une planification et d’une centralisation pilotées par le gouvernement et les agences fédérales. La crise de confiance vis-à-vis des institutions (sur la taille et les missions du gouvernement fédéral) couplée à l’absence de levier économique et politique centralisé accentue profondément le vieillissement des banlieues. 3. D’après Chris Nelson, en 2025, 70 % des maisons américaines n’auront pas d’enfant. Le nombre d’individus par ménage étant aujourd’hui de 2,58 personnes, 87 % de la hausse du nombre de ménages d’ici 2013 devrait être le fait de couples sans enfant. Le contraste est saisissant par rapport aux années 1950-60 et appelle d’autres formes de résidence. 4. La démographie entraîne des mutations inattendues. Parce que leurs fonds de pension ne le permettent pas, mais surtout parce qu’ils le veulent de moins en moins, les retraités ne migrent plus vers le Sud. Ils préfèrent maintenir le lien social local dans des communautés qu’ils connaissent bien. La rareté des ressources fiscales a un impact direct sur les jeunes puisque les fonds alloués aux écoles sont en baisse, ce qui reflète un changement des priorités politiques locales. En conséquence, en dépit du coût supplémentaire, la hausse du nombre de jeunes ménages dans les centres-villes a été très rapide ces dernières années (Boston, New York, Dallas, San Francisco). 5. Tous les jeunes ne peuvent cependant pas partir et nombre d’entre eux restent de plus en plus tard chez leurs parents. En cause : la dette étudiante et les maigres débouchés sur le marché de l’emploi. A 11 % en 1980, la part des jeunes adultes (25/35 ans) vivant chez leurs parents est aujourd’hui de 23 %, un phénomène qui s’accompagne de modifications de l’habitat au profit de ce qu’on appelle les multi family mansions (un bel exemple de maison multi-générationnelle est donné dans l’excellent film Silver Lining Playbook, ou Happiness Therapy en VF). Les jeunes ne semblent toutefois pas s’accommoder du mode de vie de banlieue : 66 % des moins de 17 ans avaient leur permis de conduire en 1980. Seulement 47 % l’ont aujourd’hui. 6. Pendant longtemps, avoir une maison en banlieue était synonyme de citoyenneté, voire de patriotisme. Cette vue a bien changé, même si, en 2004 encore, G.W. Bush vantait les mérites d’une « société de propriétaires » – période au cours de laquelle être propriétaire était surtout un moyen d’encaisser des plus-values au prix d’un endettement toujours plus fort. Le phénomène de tri (« sort ») joue à plein depuis quelques décennies, avec un émiettement communautaire qui s’accompagne d’un affaiblissement du « capital social » (liens sociaux, normes et croyances mutuelles, confiance et réciprocité, engagement communautaire et politique). LIRE LA SUITE

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