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Detroit, ses ruines, ses touristes

LOS ANGELES TIMES

BY ALANA SEMUELS
Depuis qu’elle s’est déclarée en faillite, la grande ville du Michigan voit affluer curieux et photographes qui viennent visiter ses bâtiments délabrés.

Detroit, capitale américaine de l’automobile.

Detroit, capitale américaine de l’automobile.Dessin de Côté paru dans Le Soleil, Québec.
Il avait entendu parler de ruines et de délabrement, mais Oliver Kearney ne s’attendait pas à ce qu’il a vu : des prostituées arpentant les rues à 8 heures du matin, des parkings couverts de détritus et d’herbes folles, des immeubles constellés de graffitis rose fluo, le message griffonné sur le tableau des écoles désertes : “Je n’écrirai pas dans les bâtiments vides.”Il a pris 2 000 photos le premier jour. “Aucune ville américaine n’a connu un déclin de cette ampleur, confie-t-il. C’est vraiment le genre de chose qu’on ne voit qu’une fois dans sa vie.” Et il a vu tout cela au cours d’une visite guidée.

Kearney, 18 ans, aspirant architecte, a convaincu son père de quitter la Grande-Bretagne pour se rendre à Detroit afin de participer à l’une des rares industries naissantes de la ville : la visite guidée des usines, églises et écoles abandonnées. Sous la houlette du guide Jesse Welter, les deux hommes ont rampé pour jeter un coup d’œil à l’intérieur d’une gare fermée depuis longtemps, se sont faufilés par un trou dans une clôture pour monter les escaliers d’un ancien gratte-ciel de luxe, sont passés sous des portes au bord de l’effondrement pour voir une salle de bal oubliée où les Who avaient donné leur premier concert aux Etats-Unis.

“A Detroit, on peut comprendre, on peut vraiment sentir l’histoire d’une ville, confie Kearney. En Europe, quand les bâtiments sont délabrés, on les démolit.”

Ce n’est pas possible ici. La ville estime à 78 000 le nombre de structures vides et la démolition de chaque immeuble résidentiel abandonné coûte 8 000 dollars [5 900 euros] – une somme que la municipalité en faillite ne peut pas se permettre.

D’après celle-ci, 85 % des 370 kilomètres carrés de la commune “ont connu une baisse de population” ces dix dernières années et les tentatives pour persuader les investisseurs d’acheter des édifices commerciaux et de les rénover ont donné au mieux des résultats mitigés. Ainsi, les projets visant à transformer en casino l’immense structure du Michigan Central Depot ou à en faire le siège de la police n’ont rien donné et cette ancienne gare est vide depuis 1988.

 

GM-DetroitDR

Les photographes viennent depuis un certain temps pour capturer ce déclin. Deux Français y ont même consacré un livre, The Ruins of Detroit[paru en français sous le titre Detroit : Vestiges du rêve américain,Steidl, 2010]. Mais depuis que la ville s’est déclarée en faillite, en juillet, les hôtels disent connaître un afflux de visiteurs intéressés par les ruines. Jesse Welter a dû acheter un minibus de douze places pour répondre à cet intérêt. Welter, 42 ans, a été mécanicien dans l’aéronautique puis réparateur de distributeurs de billets. Il s’est essayé à la photographie et s’est mis à parcourir la ville, en prenant des clichés des immeubles abandonnés qu’il vendait sur un marché d’artistes.

Il s’est dit que, si d’autres personnes avaient envie de voir les bâtiments, il pourrait leur servir de guide et veiller à leur sécurité, ce qui est peut-être le plus important : deux touristes se sont fait voler leur voiture alors qu’ils visitaient une usine abandonnée en octobre ; d’autres se sont fait agresser sur ce site.

Welter a fait sa première visite guidée à la fin de 2011, mais ce n’est que cette année que son activité a vraiment décollé. Les clients versent 45 dollars pour une visite de trois heures au cours de laquelle ils explorent certaines des structures délabrées les plus célèbres de Detroit.

 

Welter sait s’introduire dans les bâtiments fermés au public. Il sait quels quartiers sont parcourus par des meutes de chiens sauvages et dans quel studio d’enregistrement le matériel est encore là, comme si les occupants étaient juste sortis déjeuner. Il connaît si bien les églises qu’il a aidé un jeune couple à en trouver une abandonnée où se marier.

Il est théoriquement interdit d’entrer dans ces bâtiments. Pénétrer dans une école vous vaut une contravention de 225 dollars. Mais la police laisse Welter aller dans les autres bâtiments. Welter ne craint pas la police – dans cette ville pauvre, ses effectifs sont réduits –, mais les gens qui font les poubelles, les vagabonds et tous ceux qui pourraient s’en prendre à quelqu’un ayant un bel appareil photo. C’est pourquoi il commence en général ses visites à 7 heures du matin, le meilleur moment pour éviter les êtres humains.

Les gens du coin voient d’un mauvais œil ces personnes qui viennent contempler la décomposition de la ville et qualifient ce phénomène de“porno des ruines”. Ils voudraient que les visiteurs voient les côtés positifs de Detroit, comme ces champs abandonnés que des agriculteurs entreprenants ont transformés en jardins urbains.

 

 
“Le délabrement, ce n’est pas cool, ce n’est pas artistico-branchouille”,déclare par courriel Jean Vortkamp, un militant qui s’était jadis présenté aux élections municipales. Certains habitants de la ville en veulent à Welter en particulier. Ils ont griffonné un message sur les murs de l’église Sainte-Agnès : “Rentre chez toi, Jesse… On te hait, toi et tes visites guidées.” 

Detroit cherchera-t-elle à capitaliser sur le tourisme ou à l’empêcher, nul ne le sait. Gary, dans l’Indiana, une autre ville truffée de ruines, exploite les hordes de photographes qui déferlent sur les bâtiments abandonnés : le permis de photographier coûte 50 dollars.

 

L’ARTICLE EN ANGLAIS

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