COUPS DE GUEULE

Vols dans les campagnes : le ras-le-bol des agriculteurs

LES ECHOS

Par Marie-Josée Cougard 

Les vols dans les fermes ont littéralement explosé depuis 2006. L’Observatoire de la délinquance pointe une hausse de plus de 66 % en cinq ans. En 2013, on en aurait recensé plus de 10.000. Du tracteur aux récoltes, plus rien n’est épargné.

Les vols de matériel sont orchestrés par des bandes organisées, rompues au repérage et à l\'action rapide. Rentrer le matériel dans des granges permet de limiter les risques. - Photo Rajah Bose/NYT-REDUX-RéA

Les vols de matériel sont orchestrés par des bandes organisées, rompues au repérage et à l’action rapide. Rentrer le matériel dans des granges permet de limiter les risques. – Photo Rajah Bose/NYT-REDUX-RéA

Il ne fait pas toujours bon vivre à la campagne. Des bandes organisées, de plus en plus nombreuses, écument désormais les champs et les fermes, en quête de butins parfois très rémunérateurs. Machines agricoles, récoltes, carburant, câblage, tout y passe. Même les animaux. Comme si une partie du monde rural s’était brusquement transformée en un gigantesque libre-service. Dans le sud de la France, un réseau international, responsable du vol de 38 tracteurs, vient d’être démantelé. Montant du préjudice : 3,2 millions d’euros… Des interpellations ont eu lieu en Espagne et en Roumanie.

La situation s’est vraiment dégradée depuis 2006. Du simple chapardage, qui a toujours existé à la campagne, « on est passé à une tout autre dimension, celle du crime organisé  », regrette Dominique Barrau, secrétaire général de la FNSEA. «  On est confronté à une augmentation des vols très forte et très rapide », dit-il encore. Leur nombre, légèrement inférieur à 6.000 il y a sept ans, a allègrement franchi la barre des 10.000 l’an passé. «  On en a recensé 10.426, ce qui représente une hausse de 6,9 %, moins forte qu’en 2012 (+ 15 %) », précise Christian Rodriguez, conseiller de gendarmerie auprès de Manuel Valls, ministre de l’Intérieur.

Les chiffres laissent rêveur et pourtant ils sont inférieurs à la réalité, à la fois parce que l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) ne prend pas en compte les vols avec effraction, mais aussi parce que, très souvent, les agriculteurs jugent inutile de porter plainte. Un comportement auquel la gendarmerie tente de remédier pour faciliter ses interventions et les rendre plus efficaces. Pour y parvenir, elle s’est rapprochée de la FNSEA et de ses fédérations départementales, organisant des réunions dans les lieux les plus chauds afin d’éviter la tentation de certaines victimes d’organiser leur propre défense. « L’exaspération est telle que ça finira malsurtout chez les agriculteurs qui ont été cambriolés à plusieurs reprises »,estime Arnaud Rousseau, agriculteur et président de la FDSEA (fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles) de Seine-et-Marne. « Je n’ai pas du tout envie que tout cela ne finisse en règlement de comptes à OK Corral. » Dans son département, l’augmentation des vols est « exponentielle », selon le syndicat.

Le phénomène affecte tout particulièrement les fermes situées dans le voisinage des routes nationales 3 et 4. « Ce sont des axes routiers très commodes pour les voleurs, qui viennent de la région parisienne avec des porte-chars pour embarquer le matériel. Une fois commis leur forfait, ils filent vers l’Europe de l’Est », commente Arnaud Rousseau. Les gendarmes y ont découvert des sites de revente regorgeant de machines volées.

Pour les agriculteurs, la facture s’alourdit très vite. Le réservoir d’un tracteur contient de 400 à 600 litres de fioul. S’il est siphonné et détérioré par l’opération, la note peut atteindre 3.000 euros. Sans parler du fait que le tracteur étant momentanément inutilisable, c’est une, deux ou trois journées de travail perdues.

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photo Dominique Milliez

Des circuits très organisés

La proximité des villes est clairement un facteur aggravant. Celle des frontières aussi. Ainsi dans les Pyrénées-orientales, Nathalie Capillaire, directrice de la FDSEA, raconte : «  Cette année, les agriculteurs ont subi des vols de récoltes de fruits. Parfois en très grandes quantités d’un coup, 5, 6, 7 à 8 tonnes. Parfois tout au long de la saison par quantités de 500 à 600 kilos au rythme d’une fois par semaine » , raconte-t-elle. La période des vendanges dans la région de Collioure et de Banyuls a été riche en mauvaises surprises. Les voleurs n’ont pas hésité à vendanger à la machine sur une exploitation. «  Ces délits récurrents sont d’autant plus pénibles qu’ils s’accompagnent souvent de vols de matériels  », ajoute Nathalie Capillaire. Les hangars entièrement vidés ne sont pas rares dans les Pyrénées-Orientales. La situation est devenue assez critique pour que la FDSEA saisisse la gendarmerie. «  Elle centralise toutes les affaires et enquête de façon très intensive depuis le mois d’août. Nous avons demandé aux agriculteurs de porter systématiquement plainte.  »

Chronologiquement, la région Champagne-Ardenne a été parmi les toutes premières victimes de vols importants dans les exploitations. « 2013 a été spécifique par l’ampleur des vols. De très gros tonnages d’ail ont été dérobés, puis revendus sur des marchés forains  », dit Joël Hospital, président de la fédération régionale des syndicats d’exploitants agricoles (FRSEA). Dans cette région, «  les méthodes de pillage et les circuits de revente sont très organisés  », ajoute-t-il.

Les animaux dépecés sur place ont «  beaucoup choqué les esprits . Cela requiert un certain professionnalisme et des outils » , observe la FNSEA. La vision des carcasses débarrassées de leur viande gisant au milieu du champ n’est pas près de s’effacer de la mémoire des éleveurs.

L’intervention de la gendarmerie ne suffit pas toujours à régler le problème. Arnaud Rousseau témoigne. «  Un jour, un agriculteur a alerté les gendarmes après avoir découvert tous ses moutons regroupés et attachés à la clôture. Ils ont arrêté le responsable, contre qui rien n’a été fait parce que le voleur était en dehors des terres, sur la route bordant le champ.  »

Tel autre agriculteur a été débouté de sa plainte auprès du tribunal, qui a classé l’affaire parmi les cas de glanage, historiquement tolérés. « Comment un magistrat peut-il conclure au glanage face au pillage d’une récolte ? » s’emporte Arnaud Rousseau.

Pour le colonel Jacques Plays, sous directeur adjoint de la Police Judiciaire, il ne faut surtout pas s’en tenir à de tels exemples pour renoncer à porter plainte. « Le signalement des faits, c’est le début de l’enquête, la possibilité pour nous de rapprocher les faits » , argumente-t-il. « Historiquement, la sécurité des campagnes relève de la compétence de la gendarmerie et nous sommes très attachés à ce qu’elle ne soit pas le lieu du développement d’une nouvelle délinquance.  » Les vols de matériel sont orchestrés par des bandes très organisées, rompues au repérage et à l’action rapide. « Les receleurs revendent aux agriculteurs des pays de l’Est ou blanchissent le matériel et le louent.  » En face de ces délinquants de grande envergure, on trouve d’autres sortes de voleurs. Beaucoup plus ordinaires et franco-français. «  Les réservoirs sont aussi souvent siphonnés par des locaux. Les gens ont appris à se servir chez le voisin pour leur propre usage », selon le colonel Plays. De la même façon, le petit outillage intéresse aussi des «  usagers  » ou des «  revendeurs  » locaux.

«  Une des difficultés pour nous consiste à établir les liens entre des faits parfois assez anodins. Notre objectif est de démonter les réseaux de voleurs et de remonter les filières. Sinon, les vols recommencent  », explique encore le colonel Jacques Plays. Souvent, les gendarmes se trouvent face à ce qu’ils pensent être des bandes autonomes, travaillant chacune pour sa filière. «  Et, finalement, on découvre que toutes alimentent le même commanditaire.  » Lorsque le butin est revendu dans les pays de l’Est, il n’est pas toujours simple pour les gendarmes d’obtenir le soutien des autorités locales pour saisir les biens immobiliers des délinquants. «  La législation des pays d’Europe centrale ne le permet pas toujours. Les autorités roumaines coopèrent plutôt bien. Mais chaque cas est un cas d’espèce. Et on a plus ou moins de résultats selon les personnes que l’on vise. Quand ce sont des Roms, ils nous aident. Ils sont plus regardants pour les autres. »

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