GEOGRAPHIE HUMAINE

Rwanda : le péril démographique

AFRICAN ARGUMENTS

By  Mark Weston

 

 

 

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Tous des Paul Kagamé.

En décembre et en janvier dernier, j’ai passé quelques semaines au Rwanda et au Burundi voisin, cet autre pays d’Afrique centrale déchiré par le conflit entre Hutus et Tutsis et qui, comme le Rwanda, a connu une guerre civile ravageuse dans les années 1990. Ces deux pays ont en commun leur petite taille et des paysages de collines presque entièrement dévolus à l’agriculture. Tous deux ont une population jeune, essentiellement rurale, employée à la récolte du café, du thé, des bananes, et à la mise en valeur de petits lopins de cultures vivrières sur des pentes abruptes enturbannées de nuages. Mais on relève également de plus en plus de différences entre le Burundi et le Rwanda, deux pays qui, depuis le début des années 1990, ont fait des choix politiques tellement distincts qu’il suffit aujourd’hui de franchir la frontière pour constater que l’on pénètre bel et bien dans un tout autre univers.Depuis le génocide, le Rwanda a accompli des progrès spectaculaires. Il a surtout assuré sa stabilité. Des centaines de milliers de réfugiés rentrés du Congo, du Burundi et de Tanzanie ont été réintégrés à leurs communautés d’origine. Le système judiciaire a condamné la plupart des principaux génocidaires, alors que ceux qui ont commis des crimes moins graves ont purgé leur peine et sont retournés dans leurs villages. La menace que faisaient peser les extrémistes hutus réfugiés dans d’autres pays a été endiguée. Les autorités ont fait en sorte que les terribles exactions de 1994 ne puissent se répéter. Pour cimenter la paix, le président rwandais, Paul Kagamé, au pouvoir depuis quatorze ans, a imité le grand bâtisseur nationaliste turc Mustafa Kemal Atatürk en adoptant un nouveau drapeau, un nouvel hymne national et une nouvelle langue officielle (l’anglais). Les limites provinciales ont été redessinées pour effacer les marques des divisions tribales.Routes propres, pelouses tonduesLe dernier samedi de chaque mois, les membres des différentes communautés se réunissent pour participer à l’Umuganda [travaux communautaires de développement] : ils réparent des routes, construisent des écoles, plantent des arbres et nettoient les rues. Le pays a par ailleurs commencé à se tourner vers l’extérieur, en adhérant à la Communauté de l’Afrique de l’Est et au Commonwealth en 2009. La cohabitation pacifique a surtout été favorisée par la suppression des causes de mécontentement qui avaient envenimé le climat sociopolitique dans les années précédant le génocide. La corruption qui sévissait sous la présidence de Juvénal Habyarimana dans les années 1980 appartient désormais au passé : le Rwanda a décroché la première place dans le classement de l’organisation de surveillance Transparency International des pays africains les moins corrompus. 

Kigali

KIGALI PHOTO : DR

 

D’énormes progrès ont en outre été réalisés concernant la lutte contre le sous-développement historique du pays : depuis 1990, date à laquelle a débuté la guerre civile qui précéda le génocide, les revenus ont augmenté de près de 60 % (alors que sur la même période ils diminuaient au Burundi) ; les inégalités hommes-femmes ont été aplanies, tendance effective au plus haut niveau de l’Etat, puisque les femmes sont plus nombreuses à siéger au Parlement que les hommes ; la mortalité infantile a été réduite de plus de moitié, ce qui a contribué à accroître l’espérance de vie de vingt-trois ans (contre quatre ans à peine au Burundi) ; et les infrastructures ont été renforcées, de sorte qu’une plus grande part de la population a maintenant accès à l’eau, aux installations sanitaires et à des routes pavées.

Déforestation et culture intensive

Le visiteur est immédiatement frappé par la propreté du pays par rapport à ses voisins : ses routes sont en bon état, les rues sont impeccables et relativement calmes pour l’Afrique, les villes sont aérées par des parcs aux pelouses bien tondues, et d’élégants gratte-ciel ont poussé le long des avenues bordées d’arbres de la capitale. Mais, s’il est une chose qui saute tout autant aux yeux, c’est que le Rwanda est surpeuplé, et que les risques que pose sa démographie menacent de saper les progrès accomplis.

Dans ce pays le plus peuplé d’Afrique centrale, on ne peut pas faire un pas sans croiser du monde. Toutes les collines sont cultivées jusqu’à la dernière parcelle des versants et des sommets. Avec au kilomètre carré plus de 400 habitants, dont les quatre cinquièmes vivent de l’agriculture, il ne reste pratiquement plus aucune terre en friche. Et la tendance ne paraît pas près de s’inverser.

Le taux de fertilité, près de cinq enfants par femme, demeure élevé et les Nations unies prévoient qu’en l’absence d’une hausse significative de l’émigration la densité devrait doubler d’ici à 2050. La déforestation et la culture intensive ont sérieusement érodé les sols. Le pays doit déjà importer des denrées alimentaires. Si les changements climatiques devaient accentuer les épisodes extrêmes ou apporter des variations défavorables de précipitations, le fragile équilibre entre populations et terres arables basculerait encore plus dans le mauvais sens.Au cours de ces dernières années, la pression démographique a été un facteur déclenchant de conflits dans plusieurs pays africains, car la rareté des ressources a intensifié la concurrence et, du même coup, exacerbé les tensions entre ethnies, religions et régions. Le fossé des générations s’est également élargi lorsque les jeunes ont compris que leurs aînés s’étaient accaparés les biens du pays et les postes de pouvoir. Sa démographie rend le Rwanda encore plus vulnérable à cette menace : trois habitants sur cinq ont moins de 25 ans et l’âge moyen de la population est de 19 ans.Avec leur dynamisme et leur esprit d’entreprise, les jeunes adultes peuvent aider le pays à aller de l’avant, mais ils peuvent aussi être un ferment d’agitation sociale. De nombreux conflits africains – en Sierra Leone, au Liberia, dans le nord du Nigeria, et au Rwanda comme au Burundi – ont été alimentés par les mécontentements d’une jeunesse privée de perspectives d’avenir. La corruption et l’écart de plus en plus flagrant entre riches et pauvres ont attisé les flammes.Pouvoir verrouillé, opposants chassésSi le Rwanda a résolu le premier problème, les inégalités continuent de se creuser et l’incapacité du gouvernement à résorber significativement le taux de pauvreté (qui entre 1990 et 2011 n’est passé que de 67 % à 62 %) indique que la croissance impressionnante du produit intérieur brut n’a bénéficié qu’à une petite élite urbaine. Lorsque la démographie pèse sur les emplois et les ressources disponibles, une population jeune peut être une véritable cocotte-minute – et si elle n’a aucune soupape à ses frustrations le risque d’explosion est réel.

Paul Kagamé a permis au Rwanda de connaître deux décennies pacifiques et relativement prospères, ce qui a fait de lui l’enfant chéri des donateurs (l’aide étrangère ne représente pas moins des deux cinquièmes du budget annuel de son gouvernement), mais ses soutiens occidentaux ont pour la plupart choisi de fermer les yeux sur les agissements de son régime, de l’interdiction de partis politiques à l’emprisonnement de rivaux tels que les chefs de l’opposition Victoire Ingabire et Bernard Ntaganda, et sur les allégations d’exécutions extrajudiciaires d’opposants.

Parmi les personnes avec lesquels j’ai discuté pendant mon séjour au Rwanda, beaucoup avaient peur d’aborder des sujets politiques et d’autres m’ont fortement déconseillé de poser des questions. Un travailleur humanitaire belge m’a parlé de deux amis européens qui avaient été expulsés du pays l’année dernière, et affirmait que le gouvernement dispose d’un réseau tentaculaire d’informateurs et a recruté les étudiants les plus brillants des universités du pays, qu’il paie pour faire circuler des rumeurs. Des soldats et des policiers en armes font le guet à chaque coin de rue.

Exilés : une bombe à retardement

Des milliers de Hutus languissent en exil au Congo ou croupissent dans des prisons surpeuplées. Dans son rapport 2013, Amnesty International soulignait qu’il n’y a « pratiquement plus de place pour le journalisme critique au Rwanda ». Le régime réprime les médias privés et use de la torture, des détentions illégales et des procès truqués pour intimider les opposants, et « il ne reste dans le pays que peu de voix indépendantes ».

Le Rwanda arrive en 162e place sur 180 pays dans le classement mondial 2014 de la liberté de la presse de Reporters sans frontières. Pour Kagamé et ses partisans, ces mesures sont un mal nécessaire pour éviter un nouveau génocide. « Nous sommes maintenant en sécurité, me confiait en décembre un jeune Tutsi d’un village du nord du Rwanda. C’est nous qui sommes au pouvoir. Si un Hutu dit du mal des Tutsis, il peut être dénoncé à la police. »

Et c’est bien là le problème du Rwanda. Tant que tout va bien, les gens s’entendent et les différences sont reléguées à l’arrière-plan.

Mais avec l’augmentation de la population et l’intensification de la pression sur les terres, sur l’alimentation et sur les emplois, le Rwanda sera encore plus vulnérable aux chocs – qu’ils proviennent du changement climatique, d’un conflit qui éclaterait dans un pays voisin, de revers économiques ou d’un revirement des principaux donateurs.Si l’un de ces chocs ou un autre événement imprévu se produisait, le pays pourrait à nouveau éprouver le besoin de désigner un bouc émissaire et ses vieux démons enfouis risqueraient fort de refaire surface. (Le jeune homme du Nord m’a plus tard avoué que, comme quelques autres Tutsis de son village, il ne fréquentait jamais les bars de crainte que leurs boissons ne soient empoisonnées.) Dans les décennies à venir, le peuple du Rwanda et ses gouvernants auront moins de marge de manœuvre : en bâillonnant les médias et en restreignant la liberté d’expression, le gouvernement de Paul Kagamé risque de faire monter la pression jusqu’au point d’explosion. LE SITE

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