GEOGRAPHIE HUMAINE

Ukraine : La Moldavie vers un changement de statut international ?

REVISTA 22

par Vitalie Ciubani

 

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“Le fouet royal est plus rude que le bâton de l’ancien tsar !” C’est la phrase que j’ai retenue d’un film de mon enfance, si marquée par la propagande soviétique. La réplique sortait de la bouche d’un officier roumain, lancée de manière méprisante à un prisonnier bolchevique d’un village de Bugeac [région située jadis entre la Moldavie et la mer Noire, elle est aujourd’hui partie intégrante de l’Ukraine] où, en 1924, les Soviétiques avaient orchestré un “soulèvement spontané” des paysans contre l’odieux régime “bourgeois latifundiaire” roumain. Le film avait été tourné en russe, puis traduit en “moldave”, pour que la population de la Moldavie soviétique interprète l’histoire comme il convenait.

Si j’évoque ce simulacre cinématographique, peuplé d’acteurs russes et moldaves, c’est parce que j’éprouve une sensation de déjà-vu. Moscou applique dans les régions de l’est de l’Ukraine, comme elle l’a fait en Crimée, les méthodes déjà employées dans l’entre-deux-guerres pour tenter de déstabiliser la Roumanie, organisant toutes sortes d’émeutes par le biais d’agents déguisés qui ont pour mission de soulever la population locale contre les autorités légitimes, pour invoquer par la suite le prétexte de l’envoi de troupes “libératrices”.

Les moldaves, esclaves de la conjoncture

Heureusement, il n’y a pas que de mauvaises nouvelles. A partir du 28 avril 2014, les Moldaves détenteurs de passeports biométriques pourront voyager sans visa dans les pays de l’Union européenne. L’actuel gouvernement proeuropéen de Chisinau se présentera aux élections parlementaires de novembre en ayant ainsi respecté une grande promesse. En juin, ce palmarès sera complété par la signature de l’accord d’association et de celui de libre-échange.

Avec le temps, les bénéfices de ce spectaculaire changement de statut international seront perceptibles, mais les Moldaves ne sont pas habitués à considérer l’histoire à long terme, ils sont toujours esclaves de la conjoncture. Si la coalition proeuropéenne n’avait pas pu se rétablir en 2013 aux commandes du pays par l’investiture du gouvernement de Iurie Leanca, on serait aujourd’hui dans une situation… inénarrable. Les élections anticipées auraient porté au pouvoir le Parti communiste, la Moldavie n’aurait rien signé au sommet du Partenariat oriental de Vilnius [en novembre 2013], et la Russie aurait disposé à Chisinau d’un allié précieux qui l’aurait aidée à légitimer sa politique en Ukraine.

 

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Transdniestrie et gagaouzie

Le danger, cependant, reste bien réel. Le gouvernement n’a réussi ni à augmenter les salaires et les retraites, ni à élever le niveau de vie. Serons-nous capables d’éviter une escalade des tensions en Transdniestrie, où tant de russophones tournent des regards impatients vers Moscou ? Les Gagaouzes [turcophones moldaves, chrétiens] se seront-ils “calmés” à temps ? Incommodés par l’agression russe en Ukraine mais aussi par les succès en politique étrangère de l’actuel pouvoir, les communistes de Voronin sont en déroute : ils plaident pour une adhésion de la Moldavie à l’Union douanière russe préservant toutefois les “normes européennes” en matière d’Etat de droit.

Le problème n’est pas tant la “confusion doctrinale” du Parti communiste que la schizophrénie que traduit le choix offert à l’électorat de base, soumis à un martèlement médiatique par les chaînes de télévision russes et toujours privé des programmes de la télévision roumaine, relégués sur d’obscurs réseaux câblés auxquels seul le public de Chisinau peut avoir accès.

De toute manière, quoi qu’il advienne, j’espère ne plus jamais revoir ces vieux films où les Soviets sont présentés comme les prophètes d’un monde meilleur, pellicules qui moisissent quelque part dans les archives de la télévision publique de Chisinau dans l’attente d’une improbable restauration. Il importe de ne pas restaurer le passé.

 

 

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 DILEMA VECHE

La Moldavie ne veut pas suivre l’Ukraine dans l’orbite russe

par Denis Cenusa

 

L’élection de Viktor Ianoukovitch en Ukraine, après cinq années de gouvernement “orange”, a permis en peu de temps à la Russie de rétablir son influence géopolitique sur ce pays déchiré par des clivages linguistiques, territoriaux, historiques et géopolitiques. Un tournant radical vers l’Est était prévisible, mais personne ne pensait qu’il interviendrait si vite. En Moldavie, en revanche, les mutations politiques en cours depuis un an ont eu pour conséquence la reprise et le renforcement du dialogue avec la Roumanie, et ont conduit à une certaine stagnation des relations avec Moscou.

C’est la Russie qui semble tirer profit du fait que les deux pays empruntent des directions opposées : les concessions récurrentes de ­Viktor Ianoukovitch au Kremlin, tout comme la rhétorique antirusse de Mihai Ghimpu, le président par intérim de la république de Moldavie, favorisent le renforcement de la position russe dans la région. D’autant plus que les Européens eux-mêmes, épuisés et découragés par la crise économique ainsi que par les difficultés du dernier élargissement [à la Bulgarie et à la Roumanie, en 2007], ne désirent pas vraiment différencier les cas de ces deux Etats de la Communauté des Etats indépendants (CEI). L’accord prévoyant le maintien de la Flotte russe stationnée dans le port de Sébastopol, en Ukraine, signé en avril par Viktor Ianoukovitch et son homologue russe Dmitri Medvedev, soulève de sérieuses questions quant à la réalité de la souveraineté et de l’indépendance de l’Ukraine. La tentative d’articuler le développement des complexes économiques stratégiques des deux pays (en fusionnant les secteurs du gaz naturel et de l’énergie atomique, par exemple) et les intérêts communs croissants entre les deux pays pourraient retarder la résolution du conflit en Transdniestrie*.

Le rapprochement ukraino-russe soulage Bruxelles

Les Européens ont été soulagés quand les derniers acteurs de la “révolution orange” ukrainienne ont été délogés de l’“Olympe politique” en février dernier. Ils éprouvaient de la lassitude et de la méfiance à l’égard d’un gouvernement qui n’avait pas su éviter les conflits politiques, diplomatiques ou énergétiques avec la Russie. A contrario, le président Ianoukovitch joue un rôle constructif en désamorçant la tension avec Moscou, car cela évite à l’Europe d’avoir à subir à nouveau les effets d’une “guerre du gaz” comme celle de 2009. En outre, Bruxelles veille à ce que l’Etat ukrainien ne décrète pas la faillite, et soutient le plan de “stabilisation et développement économique” proposé par le président Ianoukovitch. Les Européens sont conscients du fait que l’installation des “oligarques ukrainiens prorusses” au pouvoir permettra d’éviter des déflagrations internes et des conflagrations dans le voisinage ukrainien. Cette complaisance peut avoir de graves répercussions sur l’orientation européenne de l’Ukraine et sur son rôle de “locomotive” pour l’intégration des pays concernés par le Partenariat oriental**, et indirectement sur le poids de l’UE dans l’espace ex-soviétique. Le fait que Kiev abonde dans le sens des intérêts russes comporte également des risques cachés pour la Moldavie, tributaire de l’axe Moscou-Kiev sur un plan économique, énergétique, mais surtout en matière de sécurité (le conflit en Transdniestrie), où Chisinau est un acteur fragile.

Malgré l’instabilité politique doublée d’une situation économique critique, le nouvel exécutif moldave poursuit son rapprochement avec l’UE au même rythme. Eliminer la nervosité et les antagonismes artificiels qui empoisonnaient depuis longtemps les relations moldavo-roumaines a aussi permis de lisser la communication avec les partenaires européens. Au niveau bilatéral, les désaccords antérieurs entre Chisinau et Bucarest empêchaient la réalisation des objectifs inclus dans la politique européenne de voisinage. Le pouvoir actuel insiste sur la création d’un plus grand nombre de “ponts de fleurs”*** avec l’Etat roumain. Outre le plan commun de développement d’infrastructures dans les secteurs routier et énergétique, le dialogue moldavo-roumain est arrimé à l’aide financière non remboursable allouée par l’Etat roumain à la Moldavie pour des projets dans les domaines de l’éducation, du développement rural et des infrastructures. 

Le fait que l’Ukraine et la Moldavie fassent toutes deux partie du Partenariat oriental ne les empêche pas de favoriser des processus d’intégration opposés. Ainsi, Chisinau retire les “barbelés” de sa frontière naturelle avec la Roumanie, tandis qu’en Ukraine on érige des monuments à la gloire du leader du totalitarisme soviétique Staline [à l’occasion du 65e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans la ville de Zaporojié]. L’interconnexion des infrastructures roumano-moldaves se développe parallèlement à la fusion énergétique ukraino-russe. Alors qu’une partie du gouvernement moldave enquête sur les crimes du régime totalitaire soviétique, le nouveau président ukrainien affirme devant l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe que la famine de 1933 n’était pas un acte de génocide visant le peuple ukrainien [comme le revendiquent une majorité d’Ukrainiens et comme l’avait officialisé le gouvernement précédent. Il s’agit selon lui d’une “tragédie commune” à la Russie, à l’Ukraine et au Kazakhstan]. Alors que Chisinau demande l’évacuation des forces russes de la Transdniestrie, la Rada ukrainienne adopte, de façon quasi synchronisée avec la Douma russe, l’accord concernant la prolongation jusqu’en 2042 du bail de la Flotte russe à Sébastopol, nuisant gravement aux perspectives de partenariat euro-atlantique de l’Etat ukrainien.

Un niveau de culture politique traditionnellement bas

Toutefois le point commun entre la Moldavie et l’Ukraine est qu’elles possèdent un environnement politique hétérogène et instable, en raison de multiples imperfections constitutionnelles qui sont exploitées en permanence par les politiques, et que le niveau de culture politique y est traditionnellement bas. La célébration concomitante, le 9 mai, de la Journée de l’Europe à Chisinau et de la Victoire [sur le nazisme] à Kiev est le meilleur symbole de la divergence entre ces deux pays voués à osciller entre l’Est et l’Ouest, et attirés cycliquement par l’un des deux pôles géopolitiques du continent, l’UE et la Russie. 


* Cette région russophone de Moldavie a fait sécession en 1991 et héberge depuis 1994 un contingent de forces russes.
** Programme de l’UE destiné à renforcer les liens avec six républiques ex-soviétiques (Biélorussie, Ukraine, Moldavie, Arménie, Géorgie, Azerbaïdjan).
*** En mai 1990, les Roumains ont eu pour la première fois le droit de traverser le fleuve Prout pour se rendre en Moldavie soviétique. Plus de 1 million de personnes ont franchi les huit ponts ouverts, en jetant des fleurs dans l’eau.

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