VILLES ET CULTURE

Seattle : mécènes hors pairs et bouillons de culture

LES ECHOS

by Martine Robert

Dans le sillage de Microsoft avec la Fondation Gates, nombre de grandes entreprises de Seattle, comme Boeing, Starbucks ou Google, incitent leur personnel à s’impliquer dans la vie sociale. Une vitalité qui confère à la métropole du nord-ouest américain une aura économique et culturelle reconnue dans tout le pays.

Tournée vers l’avenir, figurant parmi les villes les plus diplômées des Etats-Unis et berceau de nombreuses success stories d’entreprises, Seattle a développé au fil des décennies une forte tradition philanthropique. - Shutterstock

Tournée vers l’avenir, figurant parmi les villes les plus diplômées des Etats-Unis et berceau de nombreuses success stories d’entreprises, Seattle a développé au fil des décennies une forte tradition philanthropique. – Shutterstock

« Arrive curious, leave inspired » : le Visitor Center de la Fondation Bill & Melinda Gates à Seattle annonce la couleur. Voisin du campus de la plus ambitieuse organisation philanthropique privée de la planète, au capital de 40 milliards de dollars, ce bâtiment contemporain habillé de bois blond, à la scénographie soignée, a déjà reçu 55.000 visiteurs depuis son ouverture début 2012. Bill Gates, qui a quitté Microsoft en 2008 pour se consacrer à sa fondation, y présente ses actions, remercie les donateurs qui l’ont rejoint comme Warren Buffett, et incite chacun à la philanthropie, en particulier les jeunes, séduits par la présentation ludique et pédagogique. « La volonté est de sensibiliser le public aux inégalités dans le monde, d’encourager l’engagement, d’inculquer le sens de la redistribution et du capitalisme créatif bénéfique aux autres », explique Martha Choe, directrice générale de la fondation. Santé, environnement, éducation, tous les thèmes chers au couple mécène sont évoqués, avec, en regard, les sommes déjà mobilisées. A la fin de la visite, chacun est invité à remplir la boîte à idées.

 

Cette institution, dotée d’un budget annuel de 2,5 millions de dollars et créée dans cette ville où Bill Gates a ses racines – où sa famille elle-même était mécène –, a pour l’instant un rayonnement régional et national. Mais elle pourrait bientôt attirer des touristes du monde entier car des tour-opérateurs vont l’intégrer dans leurs circuits et des concierges des hôtels de la métropole dans leurs préconisations. Une aubaine pour la capitale de l’Etat de Washington. Depuis 2011, la fondation, qui a investi 500 millions de dollars dans son siège mondial, où travaillent un millier d’employés, a déjà injecté une somme à peu près équivalente dans la région.

Science-fiction et pop culture

Et la Fondation Gates fait des émules. A Seattle, nombre de grandes entreprises incitent leur personnel à s’engager, au premier rang desquelles figurent Microsoft, mais aussi Boeing, Starbucks, le 5e plus grand détaillant mondial Costco et, dans une moindre mesure, Amazon, ou encore Nintendo, Google, Facebook, Expedia… Microsoft se revendique même comme un « incubateur » de l’entrepreneuriat social, le bénévolat faisant partie de l’ADN maison. On vous explique que si Google souhaite que ses salariés consacrent 20 % de leur temps à des projets « to make the company better », on préfère ici que le personnel utilise ce temps « to make the world better ».« Il y a de toute façon une tradition de philanthropie à Seattle, où se situe d’ailleurs le plus grand club Rotary du monde. Mais il est certain que Bill Gates et Paul Allen ont un effet d’entraînement. Ainsi, à notre niveau, nous sommes souvent sollicités pour fournir des chambres aux artistes invités à l’occasion de festivals ou de concerts symphoniques », souligne Stacia Marcé Williams, directrice marketing de l’hôtel Mayflower.

De fait, l’autre très grand mécène de Seattle n’est autre que l’associé initial de Bill Gates dans Microsoft, Paul Allen. « Il a créé la fondation éponyme il y a vingt-cinq ans et celle-ci a déjà distribué 500 millions de dollars dans la région. Paul Allen a également effectué à titre personnel pour 1,8 milliard de dons », observe Jim McDonald, en charge du programme arts et culture de la Paul Allen Foundation. Très centrée sur le nord-ouest des Etats-Unis, cette dernière est calquée sur les centres d’intérêt de l’homme d’affaires et de sa sœur Jody : les sciences, l’éducation, les arts, la santé. La fondation soutient activement l’orchestre symphonique, l’opéra et le ballet de Seattle, des institutions très peu aidées par les pouvoirs publics. Excellent guitariste, Paul Allen a en outre conçu et financé l’Experience Music Project, l’un des musées les plus fréquentés de la ville, avec 500.000 visiteurs en 2013. Ouvert à la science-fiction et à la pop culture, mais surtout dédié aux chanteurs et compositeurs cultes de Seattle – Jimmy Hendrix et Nirvana – auxquels l’homme d’affaires voue une admiration sans borne, l’EMP est un lieu où l’on peut également écouter des concerts retransmis sur écran géant et s’initier à la musique, jouer en groupe, enregistrer un CD ou un DVD. De quoi susciter des vocations… La spectaculaire architecture du musée signée Franck Gehry, tout en courbes et en couleurs, en fait aussi l’un des emblèmes de Seattle. « Et la notoriété de Paul Allen est telle qu’elle attire l’attention sur les institutions que lui ou sa fondation soutiennent ; cela a un effet boule de neige », se félicite Jasen Emmons, conservateur du musée.

 

 

Près de l’EMP, le centre d’art Chihuly Garden and Glass, ouvert en 2012, relève aussi de l’initiative privée. La famille Wright, propriétaire de la tour Space Needle – l’autre totem de Seattle –, a décidé de consacrer ce lieu d’exposition à un autre artiste local très reconnu : Dale Chihuly, exposé dans plus de 200 musées, du Victoria and Albert Museum de Londres au musée des Beaux-Arts de Montréal. Ce virtuose du verre a prêté ses œuvres pour trente ans, la durée du bail qui lie les Wright à la ville, propriétaire du terrain. « Nous avons déjà reçu plus de 400.000 visiteurs », se réjouit Hilary Lee, directrice artistique. Sans états d’âme, la Glass House, avec ses sculptures monumentales, est régulièrement privatisée pour des réceptions de 250 personnes. La famille Wright y trouve son compte, Dale Chihuly aussi, dont les prix s’envolent sur le marché.

 

 

Mais c’est probablement le musée d’histoire et d’industrie de la ville, le MoHaI, qui illustre le mieux la mobilisation des entreprises à Seattle. Installée dans un nouveau bâtiment de 90 millions de dollars (financement public-privé) dans le quartier de South Lake Union rénové par Paul Allen, cette institution a bénéficié d’un apport de 10 millions d’euros de son voisin, le président d’Amazon. Pourtant, dans cette métropole où les mécènes mettent la barre haut, Jeff Bezos est jugé plutôt moins généreux que ses pairs par la presse locale… Il faut dire qu’au MoHaI, où l’on découvre toutes les success-storys nées ici, Boeing, Microsoft, Starbucks, Costco ont chacun financé une salle, à la grande satisfaction du directeur de l’établissement. « Depuis que nous sommes installés dans ces locaux plus spacieux, nous drainons 200.000 visiteurs contre 60.000 précédemment », fait valoir Leonard Garfield. « Notre souhait est de stimuler l’innovation en donnant en exemple ces chefs d’entreprise qui, parfois, ont commencé dans leur garage », poursuit-il. D’ailleurs, toutes ces sociétés sont dans le « board » du musée, véritable vitrine du capitalisme flamboyant.

 

 

La directrice du Seattle Art Museum, Kimerly Rorschach, ne s’en cache pas : l’une des raisons qui l’ont attirée ici « c’est le dynamisme économique et le potentiel de développement des arts et de la culture ». Son prédécesseur, Mimi Gates, belle-mère de Bill, avait levé 200 millions de dollars pour redéployer le musée en 2007. Drainant 1 million de visiteurs par an sur trois sites complémentaires, dont un jardin de sculptures à l’accès gratuit, le SAM cherche à renforcer encore son attractivité, en s’appuyant sur le tissu entrepreneurial. Car, sur un budget de 22 millions de dollars, le financement public ne représente que 100.000 dollars. Le reste provient à 20 % de la billetterie et des boutiques, 20 % de l’ « endowment » (capital placé), 60 % de la philanthropie. Ce fort soutien privé est à double tranchant : le musée s’est retrouvé dans la tourmente en 2008 quand la crise financière a fait sombrer dans la faillite l’un de ses principaux mécènes, la banque Washington Mutual. Heureusement pour cet établissement qui compte plusieurs centaines de bénévoles, un donateur chasse l’autre. « Seattle est très tournée vers l’avenir, avec toutes ces firmes high-tech, où sont employés de jeunes adultes très éduqués. Tous ensemble, on peut faire avancer la ville », s’enthousiasme Kimerly Rorschach. C’est notamment pour cette population érudite que le SAM programme des expositions majeures, importées de grands musées occidentaux, tout en soutenant la scène régionale par ses commandes artistiques.

 

 

Dans un cercle vertueux, cette vitalité culturelle attire cadres et entreprises. « Seattle est l’une des métropoles les plus diplômées des Etats-Unis. C’est ainsi une ville test pour nombre de spectacles de Broadway, présentés en avant-première, car le public y est exigeant », confirme Stacia Marcé Williams. Exigeant mais solidaire. Ainsi, un cadre millionnaire a racheté le Paramount pour le sauver. Cette salle historique de 2.800 places fait partie, tout comme le Neptune et le Moore, du Seattle Theatre Group, une organisation sans but lucratif qui propose 400 shows par an.

C’est grâce à la générosité du public encore que le Seattle Symphony, dirigé par le chef d’orchestre français Ludovic Morlot et considéré comme l’un des meilleurs des Etats-Unis, pourra se produire les 5 et 6 mai au Carnegie Hall de New York. Une consécration pour ses donateurs qui sont même conviés à un « Inclusive Patron Tour ». « Sur les 24 millions de dollars de budget annuel de l’orchestre, la moitié vient de ses recettes propres, l’autre de ses milliers de bienfaiteurs », souligne Simon Woods, directeur exécutif. Parmi ces soutiens, on retrouve une fois de plus Microsoft, Boeing, Paul Allen ou Nintendo. « Seattle a ainsi une scène culturelle vibrante, avec 25 compagnies de théâtre, 12 musées d’art, 15 orchestres, un ballet et un opéra », se réjouit Ludovic Morlot.

 

 

Cette offre booste aussi le tourisme, qui génère 6 milliards de dollars de retombées par an et plus de 53.000 emplois. « Nous accueillons 10 millions de visiteurs par an, et notre objectif est de faire croître ce chiffre de 5 % par an », précise Brad Jones, l’un des responsables de Visit Seattle. Reste que la « city of glittering fortunes » était aussi en 2012 la 5e ville la plus inégalitaire des Etats-Unis dans la répartition de ses richesses, juste après Washington DC, Atlanta, San Francisco et New York City, sur les 50 métropoles passées au crible par le US Census Bureau : les 5 % de ménages les plus fortunés ont un revenu annuel moyen de 422.607 dollars, soit 18 fois celui des 5 % les plus pauvres. Alors pas étonnant qu’ici « le corporate citizenship » soit « presque un passage obligé », comme le constate Jack A. Cowan, consul de France dans la cité portuaire.

Martine Robert

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