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Essouk-Tadmekka : les traces d’une forte ville caravanière sahélienne

AFRIQUES

by Sam Nixon

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Vue de la vallée d’Essouk, l’emplacement des ruines de Tadmekka – photo : Sam Nixon

Au cours des dernières décennies, l’archéologie n’a cessé de révéler comment les sociétés complexes et les réseaux commerciaux se sont développés en Afrique de l’Ouest avant l’arrivée de l’islam, longtemps considérée comme le facteur ayant stimulé l’essor de sociétés dans la région. En parallèle, les travaux démontrent, à partir d’indices de mieux en mieux étayés et désormais disponibles à la fois pour l’époque romaine et pour les débuts de l’époque byzantine, que ces sociétés commencent alors à être associées à des réseaux marchands traversant le Sahara. Au cours de cette période, l’Afrique de l’Ouest devient de plus en plus attractive pour les sociétés situées au nord du désert, certainement en raison des grandes quantités de marchandises qui s’y trouvent, notamment l’or, les esclaves et l’ivoire. En outre, avant que le commerce maritime le long des côtes ouest-africaines ne s’établisse auxve siècle, le Sahara est le seul moyen d’entrer en contact avec cette région. Bien que nous puissions être certains que des preuves supplémentaires des échanges transsahariens entre le Nord et l’Ouest de l’Afrique durant l’époque préislamique seront découvertes, peu de spécialistes remettraient en question le fait que c’est seulement à la suite de la conquête de l’Afrique du Nord auviie siècle que le négoce transsaharien s’est réellement transformé en un système commercial florissant. Une demande toujours croissante en produits ouest-africains se développe dans les États islamiques, et les marchands sahariens ne manquent pas d’y répondre. En tant que processus historique, la première période du commerce transsaharien musulman (vers 650-1500) est particulièrement importante. Elle a établi la première véritable connexion entre l’Afrique de l’Ouest et un large « système mondial », précurseur essentiel de la pénétration des Européens en Afrique de l’Ouest. Elle a également engendré des stimuli économiques significatifs pour le monde musulman d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, principalement par l’or et les esclaves. Enfin, bien évidemment, c’est par le biais de ces échanges que l’islam s’implante en Afrique de l’Ouest. Ainsi, les débuts du commerce transsaharien ne sont pas seulement d’un grand intérêt pour les spécialistes, mais ils stimulent également l’imagination historique du grand public, intrigué par ces audacieux voyages prémodernes et les fascinants contacts culturels à longue distance qui en découlèrent.

Grâce aux textes produits par la géographie arabe, rédigés par des érudits musulmans entre les ixe et xve siècles, les historiens africanistes ont pu depuis longtemps étudier les premiers flux du commerce transsaharien conduits par des musulmans. Nous possédons des descriptions de vastes portions du désert ainsi que des villes situées le long des routes caravanières (figure 1). Y apparaissent aussi des détails sur les peuples du Sahara, principalement des Berbères nomades qui contrôlent les routes caravanières, ainsi que sur les négociants originaires de tout le monde islamique qui s’installent dans les villes. Au sud du désert, les États d’Afrique de l’Ouest prenant part à ce commerce sont aussi évoqués. Plus tôt, lorsque les échanges se mettent en place, les géographes mentionnent dans les textes (ixe siècle) les premières entités politiques commerçantes d’Afrique de l’Ouest, Gao, Ghana et Kanem. Puis, à l’apogée de ce commerce, à partir du xiiie siècle, nous sommes informés sur l’empire du Mali, principale puissance d’Afrique de l’Ouest, dont le nom devient synonyme de richesse inégalée. Nous disposons également de descriptions des produits transportés par les caravanes chamelières : l’or, les esclaves et l’ivoire, en provenance d’Afrique de l’Ouest, et les produits nord-africains échangés contre ceux-ci, comme le cuivre, les objets de verre et les textiles. Ainsi les textes sont une mine d’informations pour les chercheurs, et les premiers documents arabes permettent indéniablement au lecteur de commencer à pénétrer le monde des premiers échanges transsahariens.

 

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Tadmekka et les sources historiques

La première trace contemporaine de « Tadmekka » dans les textes arabes remonte au xe siècle, lorsque Ibn Hawqal la décrit comme un « territoire » occupé par des groupes d’origine mixte, mi-berbères, mi-noirs, gouvernés par deux « rois » qui semblent être musulmans. D’après cette première description, Tadmekka est clairement mentionnée comme appartenant au monde touareg, des Berbères qui occupent les régions centrales du Sahara, depuis la Libye jusqu’au Mali, étroitement associés aux caravanes transsahariennes et célèbres par leurs liens avec Tombouctou. Bien que ce premier récit d’Ibn Hawqal n’indique spécifiquement ni une ville ni le commerce transsaharien, des récits plus tardifs, des xie-xiiie siècles, suggèrent que Tadmekka était déjà un centre d’échanges au xe siècle et peut-être même dès le ixe siècle. Ces évocations associent aussi fortement Tadmekka avec les ibadites, un groupe important au sein des premiers commerçants musulmans.

La première mention d’un commerce et d’une ville associés à Tadmekka se trouve dans la description d’al-Bakri, achevée en 1068. Il faut souligner qu’al-Bakri est le premier à donner une étymologie du nom de Tadmekka, qui serait du berbère et signifierait « ressemblant à La Mecque ». Il la situe sur les routes commerciales allant de Ghana et Gao vers la Tunisie et la Libye, et la décrit comme étant « une grande ville […] mieux construite que Ghana ou Kawkaw [Gao] », occupée par des Berbères musulmans, où les marchands sont nombreux et qui dispose d’une monnaie d’or pur non frappée. Près d’un siècle plus tard, al-Zuhri rapporte que Tadmekka s’est convertie à l’islam (c’est-à-dire à l’islam sunnite) à la fin du xie siècle, à la suite de relations avec les Almoravides, l’important mouvement de réforme islamique qui s’est développé au Sahara et qui a plus tard formé un État au Maroc. Deux descriptions du xiiie siècle et du début du xive siècle – peut-être des compilations de textes plus anciens – l’évoquent simplement comme une ville célèbre. De son côté, en 1337-1338, al-Umari la dépeint comme puissante, « indépendante » du Mali et partie prenante d’une confédération plus large de Berbères « blancs », dont la description fait penser aux pasteurs touaregs. Il n’y a aucune mention explicite d’une ville ou de commerce. Enfin, au début du xve siècle, dans ce qui ne serait peut-être qu’une simple compilation de textes plus anciens, on trouve une vague référence à une « cité ».

Le travail épigraphique effectué sur le site archéologique de Tadmekka (Essouk) apporte un autre type de matériaux historiques. Des inscriptions en arabe, funéraires et non funéraires, datées du début du xie siècle jusqu’au XIVe siècle, nous éclairent sur la langue, l’ethnicité et les pratiques culturelles, et nous montrent qu’Essouk-Tadmekka était occupée par des groupes mixtes, pratiquant l’islam, mais détenteurs d’une culture sahélienne forte.

Même si l’ensemble de ces sources peuvent nous aider à élaborer des récits intéressants sur le passé de Tadmekka, beaucoup de questions demeurent néanmoins sans réponse. Par exemple, doit-on prêter foi aux sources tardives, qui suggèrent que Tadmekka aurait été un centre urbain et marchand avant lexie siècle, ou à celles de cette époque qui indiquent le contraire ? À quoi ressemblait la ville ? En particulier, comment aborder le texte d’al-Bakri qui suggère que Tadmekka était peut-être la cité la mieux construite d’Afrique de l’Ouest ? Durant les premiers temps de l’occupation du site, quel était l’équilibre entre les groupes saharien, sahélien et nord-africain ? Quels étaient les produits que l’on trouvait sur ses marchés ? La référence énigmatique d’al-Bakri à un dinar d’or non frappé est-elle un détail historique exact ? À quelle époque exactement Tadmekka a-t-elle été abandonnée ? Nous pourrions ainsi multiplier les questions. Pour y répondre, nous devons nous tourner vers l’archéologie.

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photo : Sam Nixon

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photo : Sam Nixon

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