GEOGRAPHIE HUMAINE

Irak : Le Kurdistan prépare son indépendance

THE WASHINGTON POST

by BEN VAN HEUVELEN

A l’heure où les forces de sécurité chancellent sous les assauts des insurgés islamistes dans le nord de l’Irak, la région autonome du Kurdistan, havre de stabilité, jette promptement les bases d’un Etat indépendant.
A Aski Kalak, dans le Kurdistan irakien, le 12 juin, des familles irakiennes qui ont fui les violences sont installées dans un camp temporaire -AFP/Safin Hamed
A Aski Kalak, dans le Kurdistan irakien, le 12 juin, des familles irakiennes qui ont fui les violences sont installées dans un camp temporaire -AFP/Safin Hamed
Les forces irakiennes continuent de céder du terrain devant les insurgés de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), qui marchent à vive allure sur Bagdad après avoir pris Mossoul mardi 10 juin. Les forces militaires du Kurdistan, connues sous le nom de Peshmergas (« ceux qui bravent la mort »), ont repris la plupart des positions abandonnées par l’armée nationale dans le nord du pays, élargissant ainsi nettement la zone sous contrôle kurde.
Iraq_ISIS_0616Les Kurdes viennent également de franchir une étape importante vers l’indépendance économique en renforçant leur partenariat stratégique avec le gouvernement turc. Fin mai, ils ont commencé à exporter du pétrole grâce à un oléoduc traversant la Turquie, dont les recettes devraient atterrir sur un compte bancaire détenu par les Kurdes, et non dans les caisses du Trésor irakien. 

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photo Khalil Al-A’nei/EPA

 

THE WASHINGTON POST

Depuis le début de l’année, le Premier ministre irakien, Nouri Al-Maliki, a répliqué aux ambitions pétrolières kurdes en supprimant la dotation mensuelle de la région prélevée sur le budget national. L’Etat irakien a également déposé une demande d’arbitrage international à l’encontre de la Turquie pour avoir favorisé ces exportations, considérées par Bagdad comme de la contrebande, et a menacé de poursuivre en justice quiconque se porterait acquéreur de ce pétrole.

Visions diamétralement opposées

Dans un tel climat de tension, Erbil, la capitale du Kurdistan, n’a aucune envie d’apporter un soutien militaire, de quelque nature qu’il soit, à Maliki. « L’Etat irakien prend les Kurdes en otage et il serait déraisonnable de sa part d’attendre que ceux-ci lui viennent en aide au vu des circonstances, sans accéder à certaines de leurs requêtes », analyse un conseiller de l’Etat kurde, qui préfère garder l’anonymat pour parler librement.

Les Peshmergas affirment qu’ils n’ont pas essayé d’évincer l’EIIL des territoires dont ils ont pris le contrôle. « Dans la plupart des régions, on les laisse tranquille et eux aussi nous laissent tranquilles – ainsi que les civils », assure le général de corps d’armée Shaukur Zibari, un des chefs peshmergas.

Plusieurs années durant, les Etats-Unis ont essayé de négocier des accords visant à rapprocher Erbil et Bagdad, mais ces efforts ont été vains, les deux camps ayant des visions diamétralement opposées de l’avenir du pays. Alors que Maliki a plaidé en faveur d’un contrôle centralisé – notamment sur les ressources pétrolières, qui représentent 95 % des recettes de l’Etat – les Kurdes ont exigé que la Constitution leur accorde une autonomie quasi-totale.

La ville pétrolière de Kirkouk

Le climat est devenu tellement tendu ces derniers temps que des chefs de file kurdes ont laissé entendre entre les lignes que, faute de concessions de la part de Maliki, ils organiseraient un référendum sur l’indépendance – lequel verrait à coup sûr une victoire du « oui » dans un contexte de regain du nationalisme kurde.

Les tensions ont également été aggravées par les différends territoriaux. Après la chute du régime de Saddam Hussein, qui avait orchestré des campagnes d’épuration ethnique, plusieurs groupes ethniques ont revendiqué une bande de terre qui s’étend à travers le pays, profitant du non-règlement de la question de la frontière officielle entre le Kurdistan et l’Irak fédéral.

L’épicentre symbolique de ces querelles est la ville pétrolière de Kirkouk, que certains ont baptisée la « Jérusalem des Kurdes ». Le 10 juin, après le départ de l’armée nationale, des drapeaux kurdes ont été hissés en lieu et place des drapeaux irakiens, et Jabbar Yawar [porte-parole des Peshmergas] a déclaré que les forces kurdes « [contrôlaient] désormais la ville de Kirkouk et sa région ». Des responsables kurdes ont fait savoir que même les sites pétroliers de l’Etat irakien étaient désormais sous la garde des troupes kurdes.

Zone tampon

A l’heure où ils tentent de consolider leur territoire, les Kurdes, qui n’ont pas d’accès à la mer, ont besoin d’un poumon économique, et se sont pour ce faire tournés vers la Turquie. L’année dernière, ils ont construit un oléoduc – désormais en service – jusqu’à la frontière turque et signé des accords afin de gérer l’exportation de pétrole et de gaz à destination de la Méditerranée.

L’empressement de la Turquie à faciliter cette autonomie marque un revirement spectaculaire de la part du Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan, dont l’administration s’est inquiétée autrefois d’un Kurdistan irakien indépendant qui risquait de donner des idées à la minorité kurde de Turquie. Erdoğan s’est finalement laissé convaincre, au vu de leurs convergences d’intérêts, et notamment de la demande énergétique croissante de la Turquie. En outre, le Kurdistan irakien sert aujourd’hui de zone tampon entre la Turquie et l’anarchie qui règne dans le sud, dans un climat de montée en puissance de l’EIIL.

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