GEOGRAPHIE HUMAINE

Ukraine : la crise au Donbass n’est que le soubressaut d’une guerre qui dure depuis 100 ans

 

Oukraïnsky Tyjden

by Samiylo Vors

 

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Peut-être n’est-il pas nécessaire de vous rappeler comment tout a commencé. Et pourtant, il peut s’avérer utile de remettre quelques points sur quelques « i ».Ainsi, au début du XXe siècle, le monde vivait dans un système d’interdépendances : toutes les terres – que ce soit sur leur propre territoire ou dans leurs colonies outremer – étaient essentiellement réparties entre plusieurs « super-Etats ». Par conséquent, un affrontement pour les marchés et les matières premières était inévitable. De plus, à la logique des intérêts objectifs s’ajoutait celle des préjugés et des phobies, car la majorité de ces Etats reposaient, en dépit d’une certaine modernisation, sur des principes médiévaux : la plupart étaient des monarchies, constitutionnelles ou absolues.Rappelons que la France avait subi une défaite humiliante et avait été amputée de l’Alsace-Lorraine à l’issue de la guerre franco-prussienne de 1870-1871. Que la Grande-Bretagne s’efforçait de consolider son statut de maîtresse des mers, d’empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais. Que l’Allemagne jalousait la part du gâteau des autres, alors que le créateur de l’empire allemand, Otto von Bismarck, avait quarante ans plus tôt délibérément évité de prendre part à la course aux colonies, estimant que cela préserverait son pays de la guerre. Que l’Autriche-Hongrie était prête à tout pour maintenir sa cohésion malgré la diversité de ses langues et de ses cultures, au prix de l’acceptation de certains ingrédients de la démocratie. Parmi les principaux acteurs, seule la Russie, semble-t-il, n’était pas guidée par des considérations pragmatiques, mais par une illusion idéologique, celle d’être la « protectrice » de tous les peuples slaves.

On le voit, l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand n’a en fin de compte été qu’un incident, qui a certes fini par mettre le feu aux poudres.

Une démonstration internationale d’immaturité

La guerre qui en a résulté a été une épreuve de force pour les structures étatiques archaïques de trois empires européens et d’un empire asiatique [l’empire ottoman], et aucun n’a survécu. Dix millions de tués, des dizaines de millions de blessés et de mutilés, des pertes matérielles incommensurables, d’immenses régions frappées par une catastrophe humanitaire sans précédent – telles ont été les conséquences de cette démonstration internationale d’immaturité et d’anachronisme sociopolitique.

Dans cette partie d’échecs, l’Ukraine n’a pas été la première source de controverse, mais elle n’a pas été la dernière non plus, ne serait-ce que du fait de sa situation géographique et de ses caractéristiques naturelles, économiques et démographiques. Si les adversaires aux prises dans le conflit la considéraient plus comme un enjeu que comme une entité à part entière dans le jeu de la politique internationale, son existence était cependant tout aussi justifiée que celle de la Pologne, de la Hongrie ou d’autres pays qui, dans le cadre de la guerre, avaient refait leur apparition sur la carte du continent.

Car à partir de février 1917 [après l’abdication du tsar Nicolas II], on a assisté à la naissance, ou plutôt la renaissance de l’Ukraine en tant qu’Etat. Ne voir dans cette réalité que le fruit des intrigues des Habsbourg ou des Hohenzollern, c’est se faire l’écho de récits impérialistes primaires. Bien sûr, la République populaire d’Ukraine [novembre 1917-mars 1918], le Hetmanat qui lui a succédé avec l’aide des Allemands [mars-novembre 1918] et le Directoire [1918-1920] étaient déficients en termes d’idéologie et de capacité de gestion.

Mais en cela, ils n’ont rien eu d’exceptionnel : ce sont les « douleurs de l’enfantement » qu’ont connues tous les Etats modernes d’Europe. Les événements actuels permettent de comprendre que ce que l’on a présenté alors comme une prétendue « guerre civile » était tout autant un mythe créé par la propagande de Moscou que ce que nous connaissons aujourd’hui. Si l’Ukraine a à l’époque perdu son Etat, c’est à cause de l’intervention directe de pays voisins qui rêvaient d’annexion et de colonisation.

L’Ukraine représentait un danger potentiel pour la nouvelle version de l’empire

 

A l’origine, après leur victoire, les communistes ont accordé une autonomie culturelle suffisante à la République socialiste soviétique d’Ukraine. Il ne faut pas interpréter cela comme un geste de bonne volonté de la part de Lénine et Staline. C’est plutôt qu’ils étaient parfaitement conscients que l’Ukraine représentait un danger potentiel pour leur nouvelle version de l’empire. Si les élites ont emboîté le pas à la politique dite « d’ukrainisation », le peuple, lui, n’a pas suivi.

Les dirigeants de Moscou craignaient l’Ukraine à juste titre : elle a longtemps constitué un casse-tête pour le Kremlin et a été le théâtre d’affrontements armés incessants. N’oublions pas que tout au long des années 1920, on a recensé des centaines d’attaques contre le régime soviétique. Les Ukrainiens se battaient pour leur liberté, et il a fallu la famine (évidemment orchestrée) de 1932-1933 pour briser la volonté de la nation, marquant ainsi la fin de la phase active de la résistance.

Est-il besoin de rappeler le chapitre suivant, encore plus terrible, de l’histoire non seulement de l’Ukraine, mais de toute l’Europe ? La Seconde Guerre mondiale, conséquence directe de la première ? Dans notre pays, elle a entraîné une guerre de guérilla qui a duré plus de dix ans. Une guérilla qui n’avait rien de local, mais s’étendait à toutes les régions. Les groupes rebelles, qui comptaient aussi des combattants venus de l’est du pays, opéraient ailleurs que dans l’ouest.

Une résistance plutôt morale que militaire

Une fois écrasé le mouvement de libération, les dirigeants de l’empire soviétique ont entrepris d’assimiler l’Ukraine au sein de leur concept d’une « nouvelle communauté historique ». Par la pratique de la dissimulation et de la falsification de l’histoire, l’oppression de la culture nationale et de la langue a atteint son paroxysme durant les dernières décennies de l’URSS. En vain. La résistance est devenue morale plutôt que militaire, elle a pris la forme de discours de dissidents, d’œuvres artistiques patriotiques. Alors que le Kremlin la croyait débarrassée du « nationalisme bourgeois », l’Ukraine était prête à reprendre son destin national en main et à créer son propre Etat quand l’empire s’est effondré.

Mais au fil des vingt-trois ans d’indépendance, l’ancien « grand frère » n’a jamais renoncé, recourant d’abord au chantage économique, puis à l’implication dans la vie politique, et enfin à l’intervention militaire directe. Le tout n’est pas, une fois de plus, motivé par des considérations pratiques, mais par un schéma de pensée idéologique. Il y a vingt ans, le gourou de la géopolitique moderne, Zbigniew Brzezinski, l’a parfaitement exprimé : « Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire. »

La réalité, c’est que la Russie refuse de renoncer à ce statut d’empire et à s’engager dans le processus qu’ont connu les autres grandes puissances continentales au fil du siècle précédent. C’est sous cet angle qu’il faut comprendre la guerre qui a commencé il y a cent ans, et dont nous vivons aujourd’hui la fin. Elle a débuté en 1914, et s’est déroulée en plusieurs étapes : l’élimination de la monarchie absolue (Première Guerre mondiale), la disparition des empires coloniaux (Seconde Guerre mondiale), l’avènement de la société civile (guerre froide). C’est pourquoi, pour toute l’Europe, il est vital que l’Ukraine l’emporte sur la Russie en cette ultime phase décisive de la guerre. La victoire de Kiev signifierait la fin du modèle impérial de développement, le rejet du paradigme du XIXe siècle, et un pas sur la voie qui devrait mener à la résolution des problèmes du XXIe siècle.

 

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