COUPS DE GUEULE

Mongolie : des terres agricoles très productives mais aussi extrêmement polluées

JINGJI GUANCHA BAO  

by PANG LIJING

Les terres de Mandchourie sont les plus productives de Chine, grâce à l’utilisation massive de pesticides et d’engrais azotés. Seul compte le rendement. Au détriment des sols, qui se calcifient peu à peu.
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Vers la mi-juin, dans la province septentrionale du Heilongjiang, dans le nord de la Mandchourie, à la frontière russe, le vert domine à perte de vue dans les champs cultivés. Plus aucune trace des semences à l’enrobage rose, ni des pesticides et engrais répandus deux mois auparavant. Tout est passé dans les sols. Dans ces fermes dépendant de l’Office général chargé de la mise en valeur des terres agricoles (l’OGMVTA), on utilise des semences enrobées. 

La pellicule qui entoure les graines est un produit phytosanitaire qui, une fois les semis en terre, leur permet d’éviter d’être dévorés par les oiseaux ou les vers, ou de se décomposer dans les sols. Cet enrobage présente une toxicité non négligeable et des risques pour la santé humaine, mais il permet d’augmenter fortement les rendements. Pourtant, après la récolte de printemps, quand le temps de l’épandage est venu, les poissons ne batifolent plus dans les rivières environnantes ; certains sont même retrouvés morts, flottant à la surface, empoisonnés par les rejets issus des champs agricoles. 

Et des résidus persistants de pesticides et d’engrais s’accumulent dans les sols année après année. Mais, “aujourd’hui, c’est la production qui prime”, explique Zhang Qingfeng, un revendeur de produits phytosanitaires du Heilongjiang. “La protection de l’environnement n’entre pas en ligne de compte. Une production élevée justifie tout. Ce que les échelons supérieurs veulent, c’est que les objectifs de livraison de céréales soient atteints. Quant aux paysans, ils souhaitent avoir de bons rendements et gagner plus.” 

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crédit photo

De fait, selon des statistiques nationales officielles, la production céréalière a battu de nouveaux records cette année dans le nord-est du pays : 145,24 millions de tonnes de céréales ont été récoltées par les régions du Heilongjiang, de Jilin, du Liaoning et de Mongolie-Intérieure, soit plus de 20 % de la production nationale. Et la province du Heilongjiang est la principale région productrice du pays. Zeng Qingxi, un gros céréalier dont l’exploitation dépend de l’OGMVTA, cultive depuis plus de trente ans les terres qui lui sont confiées. 

Cette année, il a à sa charge 160 hectares, dont 30 en champs irrigués et 130 en culture sèche. M. Zeng y va à tâtons pour déterminer la quantité de fertilisants et de pesticides à utiliser ; faute de pouvoir bénéficier des conseils d’agronomes, il se fie à sa longue expérience. Au total, chaque année, il épand près d’une tonne d’engrais chimiques par hectare. “Si on ne met pas une demi-tonne d’engrais, on a du mal à obtenir 500 tonnes de céréales”, a-t-il pu constater. 

Zeng Qingxi utilise des engrais dont le prix tourne ces deux dernières années autour de 4 000 yuans [4 875 euros]. “Mon critère principal de choix pour ce type de produit, c’est leur caractère bon marché et leur grande efficacité. Si nous, les paysans, cultivons les terres, c’est pour faire des bénéfices”, insiste-t-il. 

Courte vue

L’exploitation de M. Zeng arrive souvent en tête des fermes travaillant selon le système du forfait [qui donne aux paysans l’usufruit des terres pour plusieurs années et une totale liberté dans la façon de cultiver]. L’an dernier, il a réussi à avoir un rendement de 8 à 9 tonnes de céréales par hectare dans les champs dont il avait la charge, deux fois plus qu’il y a vingt ans, quand il utilisait très peu d’engrais chimiques et de produits phytosanitaires. 

Les céréaliers avouent ne pas trop se préoccuper de la nocivité à long terme de ce genre de produits. Une fois la récolte effectuée, les moissonneurs ne s’occupent que de vérifier le taux de riz obtenu à partir du paddy [riz non décortiqué] ou la teneur en eau. Personne ne se soucie de la qualité des céréales ni de leur teneur en résidus de pesticides. Les fermiers sont unanimes : les produits phytosanitaires ont joué un rôle certain dans la hausse des récoltes de ces dernières années. Grâce à eux, même les terres les plus pauvres de Chine sont désormais capables de donner des céréales. 

Là où jadis on ne produisait que 4 à 5 tonnes par hectare, on arrive aujourd’hui à récolter 8 à 9 tonnes, voire 10. Même si c’est lié à l’amélioration des variétés, les produits phytosanitaires y sont également pour beaucoup. Mais leur utilisation transforme profondément les terres cultivables. Selon Zhang Qingfeng, dans les rizières, le sol présente une structure radicalement différente de celle d’il y a quelques dizaines d’années en raison de l’emploi des engrais chimiques et des pesticides. En fait, la pollution des sols en Mandchourie est déjà très grave. 

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La première enquête nationale menée en Chine entre avril 2005 et décembre 2013 sur l’état de la pollution des sols ne prête pas à l’optimisme. L’étude, qui a porté sur environ 6,3 millions de kilomètres carrés, montre que la qualité des sols arables est préoccupante. Particulièrement dans certaines zones des deltas du Yangtsé-kiang et de la rivière des perles, et dans l’ancienne région industrielle de Mandchourie. 

Optimisme béat

L’impact des engrais chimiques est extrêmement important, estime Zhang Qingfeng. Les résidus restent dans la terre, qui, une fois calcifiée, finit par devenir stérile. Si les exploitations agricoles continuent d’utiliser autant d’engrais chimiques, d’ici à soixante ans les sols vont se durcir pour finir par ne plus être aptes à la culture de céréales. Et au bout de trois ou quatre générations il n’y aura peut-être plus de terres cultivables. Le 5 juin dernier, lors d’un forum à Qingdao, Yao Jingyuan, l’ancien économiste en chef du Bureau national de la statistique, conseiller auprès du Conseil des affaires d’Etat, a mis en garde contre “l’optimisme béat” que pouvaient susciter dix années consécutives de bonnes récoltes céréalières en Chine. 

Il n’y a vraiment pas de quoi être optimiste, insiste-t-il : “De nos jours, l’augmentation de la production céréalière repose surtout sur la hausse des rendements […], mais cela implique le recours massif aux engrais chimiques et aux produits phytosanitaires. Aujourd’hui, on apporte quatre fois plus d’engrais chimiques [à l’hectare] qu’aux Etats-Unis et trois fois plus qu’en Inde. Tout le monde dit que les céréales ne sont pas bonnes, mais désormais ce n’est plus seulement une question de goût, mais un problème de détérioration des sols, et par conséquent de pollution.” C’est après avoir démissionné d’un poste dans un organisme officiel que Zhang Qingfeng s’est lancé dans le commerce d’engrais chimiques et de pesticides, des produits qu’il connaît sur le bout des doigts. 

Selon lui, les distributeurs d’engrais et de pesticides sont désabusés : ils cherchent juste à développer leurs activités là où il y a des possibilités, tout comme les paysans qui amendent leurs sols. Quant au devenir des terres, c’est aux spécialistes des sols de se prononcer. Ceux-ci viennent prendre des échantillons, puis s’en vont. Il n’y a personne aujourd’hui pour conseiller concrètement les paysans, ni pour leur donner une liste des produits pouvant être utilisés. Certes, l’Etat interdit le recours à des produits phytopharmaceutiques toxiques tels que le lindane, et préconise l’usage de pesticides bio non persistants. 

Certes, on trouve aujourd’hui des engrais bio assimilables par les cultures, qui ne laissent aucun résidu, mais rares sont les agriculteurs qui veulent les utiliser, en raison de leur prix élevé ou simplement par refus du changement, indique Zhang Qingfeng. Les critères d’achat des paysans sont très simples : il faut que ce soit bon marché et efficace ; ils n’en demandent pas plus. Zhang Qingfeng a bien essayé de distribuer des produits bio, mais il a dû s’avouer vaincu. “Personne n’en achetait. J’ai finalement été obligé de continuer à proposer des engrais azotés à base d’urée. Ce type d’engrais représente plus de 95 % des ventes, tandis que la part de marché occupée par les produits bio est insignifiante. Comme les producteurs ont vu que les engrais bio ne se vendaient pas bien, ils les commercialisent désormais mélangés à des engrais chimiques, ce qui leur permet d’en abaisser le coût.”

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