GEOGRAPHIE HUMAINE

Tsiganes : la mobilité des familles tsiganes en France

CYBERGEO

par  Céline Bergeon

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CRÉDIT PHOTO

Le phénomène de sédentarisation des familles tsiganes en France est annoncé comme une tendance générale dans les discours politiques et associatifs depuis le début des années 1980. Cependant, les conflits occasionnés par le stationnement massif ou illicite de familles sont récurrents à l’échelle locale et très largement relayés par les médias.

Cette mobilité, encore caractéristique de nombreuses familles en France, fait l’objet d’une législation spécifique depuis 2000. Pour mieux maîtriser des déplacements souvent considérés comme suspicieux ou encore anormaux, les autorités ont réglementé l’arrêt. La loi Besson II, de 2000, sur l’accueil et le stationnement des « Gens du voyage », cadre aujourd’hui l’arrêt des Tsiganes. Celle-ci instaure une double obligation : celle, pour les communes de plus de 5 000 habitants, de réaliser un dispositif d’accueil (mentionné dans un schéma départemental d’accueil) ; et celle, pour la population visée, de stationner uniquement sur ces espaces qui leurs sont dédiés. En 2011, près de 60 % des capacités d’accueil évaluées dans l’ensemble des schémas départementaux ont été réalisés.

Le premier constat que nous pouvons faire est celui de la pénurie des espaces de stationnement officiels, malgré l’obligation législative. Le deuxième est celui de la localisation arbitraire de ces aires d’accueil, localisation dépendante d’un seuil minimal d’habitants pour une municipalité. En effet, seul le critère quantitatif a été pris en compte, en faisant omission d’autres facteurs tels que les bassins de vie et les itinéraires empruntés par les familles. Le caractère strict de l’accueil révèle une vision homogène du stationnement et de l’arrêt des groupes alors que l’analyse de la mobilité des familles sur un temps relativement long démontre, au contraire, des itinéraires réfléchis et emprunts de significations participant à reproduire une mémoire de la circulation, une « culture de la mobilité » (Ciavolella, 2011, p. 2) où capital social, économique, et familial sont constamment sollicités.

Le contenu de cet article est issu d’un travail doctoral réalisé entre 2006 et 2011 et dont l’objet était de comprendre les impacts des politiques publiques sur les pratiques de circulation des familles tsiganes en France et en Belgique. Une des hypothèses de recherche insistait sur des éventuelles stratégies d’adaptation et/ou de contournement des dispositifs législatifs pour perpétuer la mobilité spatiale. On propose d’analyser ici les pratiques et le sens de la mobilité de quelques familles rencontrées dans la région Poitou-Charentes. Du point de vue de la gestion de l’espace, les politiques spécifiques de stationnement, qui ont été créées par l’État français depuis trente ans pour tenter de maîtriser la mobilité des Tsiganes, offrent un regard intéressant pour discuter le lien entre politique et pratiques.

Présence et identification des Tsiganes en France

La population tsigane est très hétérogène et les spécialistes s’accordent pour dire qu’il existe quatre groupes internes : les Manouches, les Gitans, les Roms et les Yéniches. D’ailleurs, cette différenciation est reprise par de nombreux Tsiganes eux-mêmes pour se différencier les uns des autres.

La nature des déplacements constitue aussi un critère de différenciation. En effet, les Gitans sont pour la plupart d’entre eux aujourd’hui sédentarisés, leurs bassins d’installation se localisent principalement en Espagne et dans le sud de la France. Les Yéniches ont conservé, pour certains, leur mobilité spatiale et leur espace d’installation s’étend en Allemagne (région du Rhin notamment), en Suisse, Autriche, France et Belgique. Les Manouches possèdent encore une mobilité plus ou moins soutenue, ils sont largement présents en France, notamment dans l’Ouest et l’Est du pays. Quant aux Roms, le caractère récent de leur venue en Europe de l’Ouest leur vaut le statut de migrants et ils sont dépendants, à ce titre, des politiques migratoires européennes.

Les modalités de déplacement et de ce fait, les statuts, diffèrent donc suivant les groupes. Ainsi, les Yéniches, Manouches et Gitans en France sont, pour la plupart, des citoyens français – du fait de l’ancienneté de leur arrivée – et ils circulent le plus souvent à l’intérieur des frontières nationales. La mobilité est pour eux une spécificité socio-culturelle (Liégeois, 2009). Les Roms sont, en revanche, des migrants soumis à des conditions de déplacements strictes. L’appellation généralisatrice « Tsiganes » est utilisée pour désigner ces groupes, bien que ceux-ci ne se reconnaissent pas exclusivement sous cette identification. Les familles dont la mobilité est analysée ici se reconnaissent avant tout comme des Manouches et/ou comme des « Voyageurs », autre terme très fréquemment utilisé par ces personnes2.

Du côté des institutions françaises, le terme de « Tsigane » n’est que très peu employé. On lui préfère l’appellation « Gens du voyage » (Liégeois, 2007), expression artificielle créée par l’administration. Celle-ci englobe également les quatre groupes précités mais s’adresse avant tout aux groupes manouches, gitans et yéniches au regard de son utilisation. En effet, elle vise plus particulièrement les Tsiganes de nationalité française à travers des législations spécifiques concernant leurs activités économiques, leur stationnement et de ce fait, leur mobilité spatiale.

Méthodologie et démarche scientifique

9Ce travail a combiné plusieurs méthodes de recherche, notamment la conduite d’entretiens qualitatifs et la constitution d’une base de données des itinéraires en vue d’un travail cartographique. Au total, 27 entretiens semi-directifs ont été réalisés auprès d’un public hétérogène en termes de pratique de mobilité, de mode de stationnement et de logement (table 1).

Table 1 : Situation des Tsiganes avec lesquels ont été conduits les entretiens

Type de mobilité et de stationnement/logement

Nombre d’enquêtés

Voyage / aire d’accueil

10 (5 hommes et 5 femmes)

Voyage / terrain familial

3 (2 hommes, 1 femme)

Ne voyage plus/ terrain familial

11 (6 hommes, 5 femmes)

Ne voyage plus/ maison

2 (2 femmes)

Ne voyage plus / mixte (maison et caravane)

1 (1 homme)

Les entretiens se sont déroulés en région Poitou-Charentes (7 dans le département de la Vienne, 7 en Deux-Sèvres, 5 en Charente, et 8 en Charente-Maritime). Ce choix est justifié par une fréquentation importante de la région par les familles tsiganes, notamment parce qu’elle offre une panoplie d’activités économiques saisonnières auxquelles ils peuvent participer (tourisme, agriculture, etc.). La plupart de ces entretiens ont été possibles grâce à des associations travaillant auprès des Tsiganes. Celles-ci ont servi de relai pour tisser des relations régulières avec les familles sédentarisées ou encore mobiles.

Dans le souci de mieux comprendre l’impact des politiques publiques sur les pratiques de mobilité et la vie quotidienne, l’habitat a également été un critère de choix. Une variété de types de logement a été prise en compte : cette modalité a été posée dans ma recherche comme une variable pouvant influencer les déplacements. Ainsi, les stationnements en aire d’accueil pour les Tsiganes circulants et en terrain familial pour les sédentaires se sont avérés les plus fréquents car les plus « encadrés ».

Si le terrain a été facilité par les travailleurs sociaux et les réseaux de relations qui ont pu s’établir progressivement avec les familles tsiganes, des difficultés sont très vite apparues dans le déroulement de ces entretiens. Celles-ci provenaient essentiellement d’une conception particulière du temps et d’une organisation familiale très resserrée. L’immédiateté et l’opportunité agencent la vie quotidienne des familles. Les intentions sont rarement projetées dans le temps. Convenir d’un rendez-vous à une heure précise dans le cadre d’un entretien était donc très compliqué et posait souvent problème aux personnes avec qui l’entrevue devait être réalisée. La spontanéité a donc été privilégiée et a, de fait, orienté la sélection des personnes rencontrées et les lieux du terrain. Aussi, l’organisation familiale a largement contribué au choix des interlocuteurs et a nécessité de réadapter continuellement les modalités de réalisation des entretiens. Le mode de vie familial favorise la prise de parole commune et isoler spécifiquement un membre de la famille pour effectuer un entretien a parfois dérangé l’enquêté(e) et plus largement le groupe. Concernant les rencontres sur les aires d’accueil, les allers et venues des habitants ont souvent perturbé la concentration de l’enquêté et cela a parfois engendré une gêne pour la suite de l’entretien. Au-delà d’une difficulté réelle, toutes ces situations traduisaient l’organisation interne des familles et les liens qu’elles tissent entre elles. Cette difficulté tenait à « l’importance fondamentale du groupe familial comme unité de vie sociale » (Maurice, Deloménie, 1976, p. 111), qui était ici évidente. Dans tous les cas, ces écueils ont continuellement nécessité une adaptation aux personnes, aux lieux et aux temporalités, dans le même temps qu’ils ont réellement permis de saisir l’ambiance particulière du lieu de stationnement et de comprendre les mécanismes liés à la co-présence familiale et communautaire.

Les trois thématiques des grilles d’entretien (famille, circulation et représentation des lieux du parcours) ont permis de mieux comprendre les logiques de circulation des familles tsiganes et leur attachement aux lieux fréquentés. Cependant, identifier concrètement des parcours et itinéraires précis s’est avéré difficile via les discours et les récits des interlocuteurs. Cela provenait essentiellement d’une difficulté à poser l’événement dans le temps. En effet, d’une part les Tsiganes réactivent la mémoire par l’événement et non par la date, et d’autre part, la fréquence des déplacements rendait ardue toute tentative de positionnement temporel et spatial précis des parcours. Ces constats ont rapidement influencé le non recours à certaines méthodologies d’enquête telles que les matrices biographiques. Celles-ci auraient été sans doute d’un grand intérêt pour l’étude des itinéraires des Tsiganes, mais elles se sont révélées inadaptées par le degré de précision qu’elles exigent.

Afin de pallier ces difficultés, d’autres matériaux ont été utilisés. C’est le cas des carnets de réexpédition du courrier. Les Tsiganes ont la possibilité de se domicilier à l’adresse du siège de certaines associations qui travaillent auprès d’eux. Ces dernières reçoivent donc le courrier postal des Tsiganes, qu’ils doivent venir chercher dans leurs locaux. Lorsque les familles sont en circulation, les médiateurs sociaux transfèrent le courrier à une adresse que les familles indiquent, le plus souvent dans la commune où elles stationnent. La fréquence du renvoi étant assez soutenue, l’utilisation de ce matériau s’est avérée très intéressante pour retracer des itinéraires précis. L’indication de date de chaque envoi postal pouvait aussi donner des renseignements importants sur la durée de l’arrêt. L’aide des médiateurs sociaux a permis d’identifier des Tsiganes issus de la même famille et de voir s’ils se trouvaient au même endroit ou éloignés les uns des autres à différents moments de l’année. Le dépouillement de ces carnets de réexpédition du courrier a été fait sur une période de quatre ans, entre 2002 et 2006, afin de mettre au jour une éventuelle reproduction de la circulation d’un point de vue spatial, temporel mais aussi familial. Ces documents tenus par les associations ne sont pas diffusés publiquement. La consultation et l’utilisation de ces données ont été soumises à l’accord préalable des responsables des structures associatives sous certaines conditions, notamment de maintien de l’anonymat des personnes identifiées. La cartographie de ces itinéraires a par ailleurs permis à ces associations de mesurer l’ampleur de la mobilité des familles dont elles s’occupent et de mieux comprendre leurs parcours géographiques.

Ce matériau a donc permis de retracer des itinéraires (fig. 1, 2, 3 et 4) malgré quelques biais concernant les dates de départ et d’arrivée des familles dans un lieu. En effet, nous pouvons supposer, par exemple, que la demande de réexpédition se fasse quelques jours après l’arrivée, ce qui introduit une marge d’erreur dans la durée de présence dans une commune. Aussi, il se peut que certaines familles ne demandent pas systématiquement le renvoi de leur courrier dans chacun des lieux investis.

La cartographie de ces itinéraires aurait pu aussi être envisagée à partir des titres de circulation, documents que les Tsiganes doivent posséder pour circuler à l’intérieur du territoire français. Ces titres ont été mis en place par la loi du 3 janvier 1969 sur l’exercice des activités ambulantes. Jusqu’en décembre 2012, ces carnets devaient être signés par les autorités compétentes (gendarmerie ou préfecture) tous les trois mois. Depuis, un visa est exigé tous les ans. L’intervalle de trois mois ne permettait cependant pas de réaliser une collecte précise des itinéraires car tous les déplacements n’auraient pas été pris en compte. Par ailleurs, les données issues des carnets de réexpédition du courrier émanent d’une démarche volontaire de la part des Tsiganes. Au contraire, les carnets de circulation sont une contrainte exercée par l’État français et traduisent un acte discriminatoire à l’égard d’une partie de sa population qui doit circuler sur le territoire avec un « passeport de l’intérieur » (Robert, 2007). Ainsi, les données issues des carnets de réexpédition ont permis de retranscrire et d’analyser des pratiques de mobilité plus proches de la réalité que celles issues des carnets de circulation. En outre, l’utilisation de ces derniers était éthiquement discutable, s’agissant de données produites dans un cadre contraignant et discriminatoire.

Lieux, parcours et circulation

La cartographie des itinéraires, associée aux récits, a permis de mieux comprendre les motifs de déplacement et le caractère circulaire de la mobilité. Les temporalités des parcours ont pu être mises au jour.

Figure 1 : Régularité et discontinuité dans le parcours de Joseph (2002-2004)

Figure 1 : Régularité et discontinuité dans le parcours de Joseph (2002-2004)

Figure 2 : Régularité et discontinuité dans le parcours de Joseph (2005-2006)

Figure 2 : Régularité et discontinuité dans le parcours de Joseph (2005-2006)

L’itinéraire de Joseph (manouche de 34 ans, marié ayant 3 enfants) entre 2002 et 2006 (fig. 1, 2) a été représenté sur deux cartes différentes, notamment à cause de la fréquence des déplacements. En l’espace de quatre ans, Joseph a investi au moins treize lieux différents, en plus de celui où il se trouvait (Montigny-Lès-Cormeilles) au début de l’enquête, et qui constitue pour nous son point de départ. Chaque arrêt ne dure pas moins de vingt jours, ce qui suppose qu’il ne s’agit pas uniquement de simples lieux de halte ou de transit. Bien au contraire, on peut aisément présumer – si l’on se réfère uniquement à la représentation cartographique et aux suppositions qu’elle engendre –, que les motivations dans l’investissement du lieu sont précises. Le deuxième élément qui va dans le sens d’une validation de l’hypothèse d’habitudes de mobilités se repère à l’aide du schéma « temporalité et régularité dans l’investissement des lieux » sur lequel se détachent graphiquement les allers et retours de Joseph. Le corpus cartographique, établi à l’aide des carnets de réexpédition du courrier, permet de visualiser de manière synthétique le parcours de Joseph, de révéler plus de continuités que de ruptures et surtout, de mettre en lumière la linéarité de l’itinéraire. Par ailleurs, la région Poitou-Charentes se détache en termes de fréquentation, élevant la région en un espace privilégié de circulation. Les attaches locales sont donc importantes, même si la mobilité de Joseph le conduit aussi en dehors des frontières régionales. Ce support cartographique est enrichi par le discours produit par Joseph lui-même à propos de sa mobilité entre 2002 et 2006.

a vers b : « A Montigny-Lès-Cormeilles, j’y étais déjà depuis, je ne sais pas, deux, trois semaines. Ma mère vit là-bas. Je crois bien que c’est là où je suis resté le plus longtemps de ma vie…enfin je sais pas, ça me parait long ! Montigny, c’est…tu vois, bon je ne vais pas en parler pendant des heures, je n’aime pas ça. Ma mère s’était sédentarisée là-bas, elle avait un terrain mais elle est tombée malade. Cette année-là, elle est partie, on a vendu, jamais j’y suis retourné…Moi m’arrêter, bof…je voyage moi, pas trop loin, mais je voyage. Après ça, je suis retourné dans les Charentes ».

b vers c : « Angoulême, j’y vais presque jamais ! Je crois bien que la seule fois que je suis allé, c’était pour l’aire d’accueil. Mais c’était l’hiver, il n’y avait pas de place. Donc je suis allé chez mon cousin Fred qui est juste à côté. Il m’avait parlé d’un coup pas mal pour la ferraille. Tu parles…on a attendu plus qu’on a travaillé. »

c vers d : « Royan, c’est important pour moi. C’est là où mon cousin, le Mumu, est aussi. C’est avec lui que je fais les meilleures affaires. Et il n’est pas sur une aire d’accueil. Il a son terrain donc je peux bien m’y arrêter avec ma femme et mes p’tits. Disons qu’à Royan, c’est pour la famille et pour le travail ! »

d vers e : « Médis, cette année-là c’était particulier. Heureusement que c’était pas loin mais j’avais un de mes fils qui avait besoin de moi pour un problème. Je peux pas t’en dire plus…tu vois… »

i vers j : « Tu connais la Mission Evangélique tsigane ? Y’en a qui se promènent comme ça avec leur chapiteau pour les conventions. Cette année-là, c’était à Lyon. Y’avait beaucoup de monde. Je me souviens que j’ai rencontré le Boulou à cette convention. On est allés plusieurs fois vers Tours et vers Bergerac faire des saisons…Tu ne le sais pas ça ! C’est pas marqué ! »

Dans son récit, Joseph évoque son cousin, « le Mumu », dont le parcours a également été cartographié entre 2002 et 2006 (fig. 3, 4). La confrontation de ces cartes permet de voir quels lieux sont communs dans la pratique des deux cousins. Ainsi, cinq lieux évoqués par Joseph dans son discours ci-dessus sont également investis par Mumu et, pour plusieurs d’entre eux, à la même période. Angoulême, Montigny-lès-Cormeilles, Royan, Saintes et Lyon peuvent donc être considérés comme des lieux de rencontre familiaux. Le caractère événementiel peut être à l’origine de certaines réunions de grande ampleur, comme c’est le cas pour Lyon qui a accueilli en 2005 une convention évangélique à laquelle Joseph et Mumu ont participé. D’autres lieux, à vocation économique, tels qu’Angoulême en Charente et Saintes en Charente-Maritime, sont également fréquentés par les deux familles. Par ailleurs, une même commune peut être investie à des moments différents de l’année par Joseph et Mumu.

Cette analyse des parcours de Joseph et Mumu dévoile une mobilité organisée et réfléchie. La cartographie d’itinéraires d’autres familles confirme cette conclusion. Dans son récit, Joseph explique qu’il apprécie stationner chez son cousin Mumu car celui-ci possède un terrain familial, ce qui lui permet de ne pas stationner sur l’aire d’accueil communale. Ce type de stationnement, qu’il soit engendré par l’achat (le plus souvent) ou par la location d’un terrain, est de plus en plus répandu. C’est une des alternatives que les familles ont trouvé pour pouvoir stationner en dehors de lieu assignés spatialement et socialement.

Figure 3 : Régularité et discontinuité dans le parcours de Mumu (2002-2004)

Figure 3 : Régularité et discontinuité dans le parcours de Mumu (2002-2004)

Figure 4 : Régularité et discontinuité dans le parcours de Mumu (2005-2006)

Figure 4 : Régularité et discontinuité dans le parcours de Mumu (2005-2006)

La mobilité des Tsiganes : entre pratiques, significations et reproductions de la circulation

L’écriture cartographique a permis de visualiser concrètement les parcours des familles. Des entretiens qualitatifs sont venus enrichir la production cartographique afin de mieux comprendre les mécanismes de la circulation. Cette cartographie des itinéraires fut également un moyen efficace pour pallier aux problèmes de datation des périodes de mobilité des Tsiganes rencontrés.

Ce travail de mise en parallèle a permis de montrer que les itinéraires empruntés par les familles tsiganes ne résultent pas d’une simple coïncidence mais d’un choix réfléchi qui prend notamment ses racines dans l’histoire familiale de la mobilité. Les motifs de déplacement sont principalement de trois ordres : économique, familial et religieux. Ces motivations avaient déjà été identifiées par Alain Reyniers dans ses travaux des années 1990. Ainsi, les formes de la mobilité les plus répétitives sont liées à des activités économiques traditionnelles telles que la vannerie (photographie 1), le rempaillage, le cannage, la récupération et la chine ; à des investissements religieux dans des cultes permanents et itinérants (que ceux-ci soient catholiques ou protestants) ; et à des rencontres familiales qui ont un rôle important dans l’équilibre de la mobilité de la famille au sens élargi.

« Des fois on change de lieu, c’est suivant les situations, surtout pour ceux qui font les marchés. Car par exemple, si on a un cousin qui vend des jeans et que nous on vend des chemises, on va faire les marchés ensemble car les gens, s’ils achètent un jean et que à côté y a des chemises, y en a forcément qui vont acheter les deux » (Entretien avec Douce, 43 ans, femme manouche en stationnement sur aire d’accueil, terrain 2004, cité in Bergeon, 2011, p. 111).

« Oui, on va bientôt partir là. Cette année, on part en retard car il y a eu du retard dans les études pour ceux qui deviennent pasteurs. Mais là bientôt on ne sera plus là. On reviendra pour le mois de septembre normalement » (Entretien avec Shanoé, 27 ans, femme manouche en stationnement sur aire d’accueil, terrain 2010, cité in Bergeon, 2011, p. 117).

L’analyse des itinéraires des familles et des entretiens montre un phénomène de dispersion et de réunion familiale qui permet notamment d’introduire une stabilité économique. En effet, le déploiement des familles permet une meilleure maitrise des opportunités économiques sur un territoire plus grand, dans le même temps qu’il évite un effet de concurrence dû à la présence trop importante d’une main d’œuvre spécialisée sur un même espace. Cet éclatement spatial correspond à une réalité sociale et économique, mais la distance spatiale n’engendre pas la perte de l’unité familiale. Bien au contraire, l’activation des réseaux est féconde lorsque les parents sont éloignés spatialement et la circulation de l’information est essentielle : elle entraine différents processus de redéploiement de la main d’œuvre familiale en fonction du besoin local. Enfin, elle permet aux groupes d’avoir une emprise plus grande sur un territoire en entretenant régulièrement des liens étroits avec la population locale. L’attache permanente n’est donc pas privilégiée car la dispersion permet d’entretenir la mobilité et les réseaux socio-économiques.

« On a des cousins un peu partout dans la région. C’est bien, comme ça on voyage plus, ça nous permet de nous déplacer un peu vers eux. Des fois on se déplace pour une journée pour aller voir des amis ou pour aller dans d’autres associations qui sont en relation avec la nôtre. L’été, on est souvent partis voir les cousins ». (Entretien avec Palou, 52 ans, femme manouche sédentarisée en terrain familial, terrain 2005, cité in Bergeon, 2011, p. 127).

« L’été on était sur le littoral et l’hiver à l’intérieur des terres. Par contre, il faut « circuler économiquement », c’est-à-dire qu’il ne faut pas qu’il y ait trop de voyageurs au même endroit, on fait presque quand même tous les mêmes activités, les demandes ça court pas non plus, si il y a trop de concurrence et trop d’offre, y aura forcément des voyageurs qui gagneront moins que les autres. Dans ces cas-là il faut partir. On était rendus à un point où on devait faire des métiers spéciaux pour se démarquer car à peu près tout le monde faisait les mêmes activité ». (Entretien avec J.J, 62 ans, homme manouche en reprise du voyage, terrain 2005, cité in Bergeon, 2011, p. 126).

En continuité de la dispersion spatiale des membres de la famille élargie, on observe des étapes de réunions familiales dans le parcours. Elles sont des moments de retrouvailles et d’échanges intenses où de nouvelles alliances familiales peuvent se créer. Celles-ci jouent donc un rôle important, puisque c’est pendant la rencontre que la dispersion est la mieux à même d’être organisée. Les deux pratiques ne sont donc pas opposées mais bien complémentaires. Si la dispersion est principalement le fruit d’une stratégie économique, la réunion familiale peut, elle, être motivée par d’autres raisons, en lien notamment avec des événements familiaux et des réunions religieuses. Mais dans tous les cas, la dimension économique reste primordiale, même si elle n’est pas à l’origine du regroupement. C’est le cas, par exemple, des familles de la région Poitou-Charentes qui se réunissent sur le littoral pendant la belle saison, pour répondre à la demande des touristes (vente de souvenirs, alimentation rapide, etc.), ou qui sont employées pour des travaux agricoles saisonniers (travail dans les vignes en Charente notamment). Parallèlement à ces facteurs économiques, la réunion familiale répond également à une logique sociale. De nombreuses familles se rassemblent pour se rendre et participer à de grandes réunions religieuses comme celle de Port-des-Barques sur l’Ile Madame en Charente-Maritime, qui se déroule également à la belle saison.

Ce phénomène de réunion-dispersion des familles peut être qualifié de stratégique dans la mesure où il participe pleinement à l’équilibre de la famille au sens élargi. Cette stratégie permet, d’une part, aux familles de réactiver des habitudes de mobilité qui prennent sens dans l’histoire de la mobilité familiale – cette culture de la mobilité – et d’autre part, de s’approprier des niches économiques locales, souvent délaissées par les Gadjé.

Les entretiens conduits lors des enquêtes de terrain nous autorisent à penser la circulation des Tsiganes non pas comme une fuite incessante mais bien comme un mode d’organisation sociale et économique. Cette culture de la mobilité se maintient par l’entretien des réseaux et la pratique régulière des lieux du parcours. D’ailleurs, nombre de familles tsiganes de la région Poitou-Charentes fréquentent certaines communes de façon régulière (chaque année) par souci mémoriel. Ainsi des stationnements fréquents à Poitiers de familles dont des membres ont été internés dans le camp qui se situait sur la route reliant Limoges à Poitiers pendant la Seconde Guerre mondiale.

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