DECORTIQUAGES

Karachi : Les lois du désordre, dans la ville « la plus dangereuse du monde »

LA VIE DES IDEES

Par Laurent Gayer

Unique mégapole du Pakistan, Karachi est depuis trente ans confrontée à des rivalités partisanes et à des violences criminelles portant sur le contrôle de la ville et de ses ressources. Ces désordres chroniques façonnent et ordonnent son identité.

Fréquemment présentée dans les médias internationaux comme la ville la plus dangereuse du monde, Karachi, l’unique mégapole du Pakistan, affiche effectivement un nombre record d’homicides à l’année, qui n’a d’ailleurs cessé de s’accroître depuis 2007. Avec 3218 assassinats en 2013, selon la Commission des droits de l’homme pakistanaise (HRCP), elle n’est devancée que par Caracas (où le nombre d’homicides annuels approcherait désormais des 4000). Ce constat demande cependant à être nuancé en rapportant ces chiffres au nombre d’habitants (21 millions en 2011). Avec « seulement » 11,3 meurtres pour 100 000 habitants en 2011, Karachi se situe loin derrière les cinquante villes (pour la plupart situées en Amérique latine) affichant un taux d’homicide supérieur à 30/100 000, et se rapproche plus à cet égard de Chicago (15,9 en 2011) que de San Pedro Sula, la « capitale mondiale du meurtre » (169 en 2011).

Moins que leur intensité, ce qui fait la spécificité des violences de Karachi est leur caractère protéiforme, leur ubiquité (aucun quartier de la ville n’est totalement épargné) et leur surdétermination par des logiques politiques. Le décompte de ces assassinats par la HRCP pour l’année 2013 est révélateur de ces singularités. Plus du tiers des assassinats recensés l’an dernier (1106) auraient ainsi concerné des citoyens ordinaires, pour la plupart ciblés sur la base de leur ethnicité dans le cadre de rivalités entre les partis politiques qui se disputent le contrôle de la ville. 268 militants de partis politiques étaient pour leur part victimes de « target killings », tandis que 111 personnes (en majorité chiites) étaient assassinées pour leur appartenance sectaire. Si la violence ethnique et « sectaire » (entre sunnites et chiites mais aussi, de plus en plus, entre sunnites eux-mêmes) a connu une augmentation spectaculaire au cours des dernières années, ces évolutions étant d’une part imputables à la tentative des partis politiques de modifier les équilibres ethniques dans leurs fiefs et, de l’autre, à l’implantation récente des talibans pakistanais dans la ville, les tendances de fond esquissées ici affichent une surprenante continuité depuis la fin des années 1980. Depuis cette époque, les conflits armés de Karachi participent à la formation de ses territoires urbains, à la régulation de son économie officielle et officieuse ou encore à la gestion quotidienne des relations entre partis politiques, dont la collaboration au sein de gouvernements de coalition ne suffit pas à mettre un terme aux affrontements meurtriers dans les rues de la ville.

Main basse sur la ville

« C’est nous qui avons transformé cette jungle en ville-lumière [roshni ka shehr, le surnom le plus populaire de Karachi / Nous avons étanché la soif du sol avec notre sang ». Ces vers du poète ourdouphone Arif Shafiq, issu de son recueil intitulé « Ma ville est en train de brûler » (Mera Shehr Jal Raha Hai, 1997), sont révélateurs des conflits d’ordre ontologique qui se jouent depuis plus d’un demi-siècle autour de l’identité de Karachi et de ses propriétaires légitimes. Ces conflits ont émergé dès les premières années de l’indépendance, au moment où Karachi était encore la capitale du Pakistan (elle ne sera détrônée par Rawalpindi puis Islamabad qu’à la fin des années 1950). Au cours de ces années, Karachi est désertée par sa population non-musulmane, majoritaire jusqu’en 1947. En sens inverse, la ville voit affluer des centaines de milliers de « Mohajirs » (littéralement les « migrants », en arabe), ces musulmans ourdouphones originaires du nord de l’Inde, qui dans les premières décennies de l’indépendance dominent la vie politique et économique du Pakistan en partenariat avec les Pendjabis. Entre 1941 et 1951, Karachi voit ainsi sa population presque tripler, passant de 436 000 à 1,1 million d’habitants.

Ces migrations bouleversent les équilibres démographiques de Karachi, qui en 1951 est devenue une ville majoritairement musulmane, où domine l’ourdou (et non plus le sindhi). Le départ des communautés marchandes (banyas hindous, contractors parsis, etc.) qui avaient fait la fortune de la ville au cours de la période coloniale ouvre un vide économique, culturel et politique qui ne sera jamais entièrement comblé par les Mohajirs, même si ces migrants affirment rapidement leur droit à la ville (c’est-à-dire, concrètement, à un logement décent, une éducation supérieure et un emploi dans la fonction publique), en signe de reconnaissance pour les sacrifices qu’ils auraient consentis en abandonnant leurs propriétés et parfois en risquant leur vie pour parvenir au Pakistan. Pour la plupart issus du monde urbain de l’Inde du Nord et du Deccan, ces migrants sont convaincus d’être à l’origine d’un « réveil intellectuel » (zehni bedari) dans leur région d’accueil, selon eux dominée par des indigènes arriérés — un sentiment de supériorité culturelle dont rendent bien compte les vers précités. Cette propension des migrants ourdouphones à s’approprier Karachi se traduit dès la fin des années 1940 par des frictions interculturelles avec les populations autochtones (les Sindhis), qui vont gagner en intensité au cours des décennies suivantes.

Bien que Karachi ait conservé son rôle central dans l’économie pakistanaise — elle demeure à ce jour le premier port, le centre financier et l’un des principaux centres manufacturiers du pays, contribuant à elle seule à près de 25 % du PIB pakistanais — le déplacement de la capitale pakistanaise au Pendjab, à la fin des années 1950, a ébranlé la position dominante des Mohajirs. C’était d’ailleurs l’un des buts recherchés par l’armée (traditionnellement dominée par les Pendjabis), qui en choisissant Rawalpindi (siège du quartier général des forces armées) puis Islamabad (une ville nouvelle qui devait tenir lieu de vitrine à l’institution militaire et dont le site présentait l’avantage d’être situé à proximité de Rawalpindi) espérait limiter l’emprise des élites politiques et économiques mohajir sur le fonctionnement de l’État. La sécession du Pakistan oriental (où se concentrait la majorité de la population pakistanaise), en 1971, constitue un nouveau coup dur pour les Mohajirs, de plus en plus marginalisés au sein des cercles décisionnels, d’une part par la nouvelle domination démographique des Pendjabis et d’autre part par la montée en puissance politique des élites politiques sindhies représentées par le Pakistan Peoples Party (PPP). Et tandis que la menace du nouvel hégémon pendjabi demeure relativement abstraite à Karachi (où la population pendjabie est alors très minoritaire), l’arrivée au pouvoir du PPP à Islamabad et dans le Sindh se traduit par des tensions intercommunautaires sans précédent entre Sindhis et Mohajirs. Des émeutes linguistiques creusent ainsi le fossé entre les deux communautés en 1971-1972, tout en nourrissant l’identitarisme mohajir.

À la fin des années 1970, celui-ci commence à évoluer vers un mouvement nationaliste en bonne et due forme, d’abord sur les campus puis dans les quartiers populaires (bastis) où se presse la classe moyenne inférieure mohajir. En 1984, ce mouvement étudiant accouche d’un parti politique, le Mohajir Qaumi Movement (Mouvement national mohajir – MQM), qui remporte ses premières victoires électorales en 1987-1988, dans un contexte de tensions intercommunautaires entre les Mohajirs et, désormais, les Pachtounes. Ces tensions se focalisent sur les quartiers informels où la « mafia de la drogue » apparue dans le sillage du Jihad afghan et dominée par les Pachtounes cherche à s’implanter, en introduisant un nouveau régime d’occupation des terrains qui accroît la précarité des résidents tout en les exposant à la violence des hommes de main recrutés par les nouveaux maîtres des lieux. Ces tensions atteignent leur paroxysme dans une série de massacres anti-Mohajirs en 1986, auxquels le MQM réplique en s’attaquant à son tour aux populations pachtounes. Karachi entre alors dans une spirale de violence ethnique qui ne s’est toujours pas résorbée. Au fil des ans, les adversaires du MQM vont fréquemment changer de visage (à la « mafia de la drogue » pachtoune succèdent les partisans du PPP à la fin des années 1980, les dissidents Haqiqis quelques années plus tard, les milices islamistes après 2001 et les gangsters baloutches du quartier de Lyari au cours des dernières années). Tous ces acteurs contestent la prétention du parti dominant, dont les succès électoraux ne se sont pas démentis depuis les années 1980, à monopoliser le pouvoir et les rentes économiques licites et illicites (l’accès à la terre, à l’eau, à l’électricité, aux emplois publics, à l’argent de la « protection », etc.) qui alimentent ces luttes pour la ville.

Désordre ordonné et souverainetés de fait

La nature routinisée de la violence politique à Karachi depuis le milieu des années 1980 conduit à s’interroger sur l’avènement d’un « désordre ordonné » dans la ville. Cette mise en ordre violente de Karachi recouvre des mécanismes de domination, des rituels d’interaction politique et des modes d’accumulation économique engendrés par les conflits armés et se reproduisant à travers eux. Sans évacuer le sentiment d’insécurité résultant de leurs transformations continues, ces formes de mise en ordre violente de la ville ont introduit une certaine prédictibilité jusque dans les désordres — grèves générales (hartal), émeutes ethniques, guerres de territoires, rackets de protection — qui sont ici consubstantiels à la fabrique du politique, à l’organisation de la vie sociale et à la création de richesse.

Depuis la seconde moitié des années 1980, la vie politique de Karachi est dominée par le MQM, qui représente principalement la communauté des Mohajirs ourdouphones. Tenant simultanément le rôle d’un parti de gouvernement (au pouvoir pratiquement sans interruption depuis la fin des années 1980) et d’un mouvement contestataire (qui a systématisé le recours au hartal et aux batailles de rue dans le cadre de ses négociations avec ses partenaires du moment), le MQM a joué un rôle central dans la genèse de cette configuration violente, même si sa violence était à l’origine essentiellement réactive (celle-ci visant à assurer la protection des Mohajirs face aux organisations criminelles pachtounes apparues au cours du Jihad afghan). En quadrillant la ville avec ses branches locales (250 units, regroupées en 26 sectors), le MQM s’est immiscé dans la vie quotidienne des habitants de Karachi — en particulier dans les quartiers populaires peuplés en majorité de Mohajirs ourdouphones. Les responsables locaux du parti (lesunit-in-charge et sector-in-charge) ne se sont pas contentés d’organiser les activités du parti : ils se sont affirmés au fil du temps comme de véritables autorités souveraines, c’est-à-dire comme un acteur collectif revendiquant avec plus ou moins de succès un « contrôle autonome et exclusif sur la vie, la mort et les conditions d’existence d’un groupe donné ». Cette définition de la souveraineté, empruntée aux anthropologues Jean et John Comaroff, présente le mérite de délier cette notion de l’appareil d’État, et à ce titre convient bien aux contextes postcoloniaux où l’architecture du pouvoir s’apparente moins à un édifice vertical dominé par un État fortement centralisé qu’à une « tapisserie horizontale de souverainetés partielles ». Cette définition permet de surcroît d’intégrer la réflexion de Michel Foucault sur les transformations historiques du pouvoir en Occident sans pour autant ériger la trajectoire historique menant de la « souveraineté » (ici entendue au sens du « laisser vivre et faire mourir ») au bio-pouvoir (celui du « faire vivre et laisser mourir ») en dynamique universelle. Dans le cas de Karachi, si le MQM a progressivement étendu son emprise sur l’éducation, la bureaucratie, la santé ou l’économie, sa domination est restée enracinée dans une violence presque grotesque par ses excès. Cette violence excessive, à laquelle le pouvoir souverain serait naturellement enclin dans ses tentatives de résorber son instabilité chronique, prend ici un caractère à la fois spectral (à travers les rumeurs circulant autour des salles de torture du parti et ses spécialistes de la violence, cachés au regard du public) et manifeste (à travers les bori band lash, ces cadavres mutilés enveloppés dans des sacs de jute et abandonnés quotidiennement dans les rues ou les égouts à ciel ouvert de la ville).

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