VILLES ET CULTURE

Le Havre : Monet, toujours « impressionnant » au soleil levant

LE POINT

par  Simon Fontvieille

Monet,Impressionsoleillevant

Le 13 novembre 1872, vers 7 h 35, à l’hôtel de l’Amirauté donnant sur le port du Havre. C’est la date et le lieu exacts auxquels aurait été réalisée la toile Impression, soleil levant de Claude Monet, centre d’une exposition qui se tient au musée Marmottan-Monet, à Paris, jusqu’au 18 janvier. Or, depuis 1974 et la parution du Catalogue raisonné de loeuvre de Monet, du collectionneur Daniel Wildenstein, cette toile, qui a donné son nom au mouvement impressionniste, est datée de 1873. Cela malgré la signature du peintre, qui indique l’année 1872. « Cette incertitude est liée au fait qu’il n’y a pas de documents historiques attestant de la présence de Monet en Normandie en 1872, alors qu’il y en a pour 1873 », explique Marianne Mathieu, directrice des collections du musée et commissaire de l’exposition. « C’est en se fondant sur ces données historiques que Daniel Wildenstein a daté le tableau en avril 1873, en estimant que Monet avait postdaté son oeuvre. »

Sauf que la date n’était pas le seul élément flou entourant le mythique tableau. Jusque dans les années 1960, on se demande s’il ne s’agit pas plutôt d’un coucher de soleil, en raison des couleurs crépusculaires de la toile. Les lieux mêmes qui sont peints prêtent à confusion, tant le paysage est brumeux et vaporeux. Gênant lorsqu’il s’agit de consacrer une exposition à Impression dans le temple parisien de l’impressionnisme.

Enquête minutieuse

Pour parvenir à dater et situer avec précision le tableau, c’est à une enquête digne de la police scientifique que se sont donc livrés historiens de l’art et physiciens à partir de 2013, en passant les détails du tableau au peigne fin. Le lieu tout d’abord. Dans une interview donnée en 1897, Claude Monet explique qu’il a peint une vue du Havre. Restait à savoir laquelle. La tâche est d’autant plus ardue que le port a été largement bombardé pendant la Deuxième Guerre mondiale. « En utilisant notamment des photographies d’époque, le cadastre de la ville et la chronologie des travaux du Havre, nous avons reconstitué les parties du port représentées, glisse Marianne Mathieu. Or il s’agit d’une vue sur l’avant-port dominée au centre par l’écluse des Transatlantiques. Et comme celle-ci se situe à l’est de l’avant-port, le soleil peint ne peut être qu’en train de se lever », termine-t-elle dans un sourire.

Une observation plus détaillée de la toile et la consultation des almanachs de commerce permettent certes de déterminer le niveau de la marée et l’heure des levers et couchers de soleil, mais c’est trop peu pour déterminer avec précision le jour où le peintre a réalisé sa toile. Les responsables de l’exposition font alors appel à Donald W. Olson, professeur de physique et d’astronomie à l’université du Texas. Avec son équipe, il analyse la position du soleil et les marées des années 1872 et 1873. Puis il épluche les bulletins météorologiques du journal anglais The Times et du Bulletin international de l’Observatoire de Paris. En croisant les données, deux dates émergent : le 13 novembre 1872 à 7 h 35, et le 25 janvier 1873 à 8 h 5. Les commissaires de l’exposition, préférant donner raison à Monet plutôt qu’à Wildenstein, retiennent alors la première date. « Faute de preuves objectives, il n’y a pas de raison de remettre en cause la datation de l’artiste », explique Marianne Mathieu.

« Une image vaporeuse mais exacte »

Des questions se posent toujours après cette datation miraculeuse. Quand bien même Monet aurait peint sa toile au jour et à l’heure dits, ne lui aurait-il pas fallu plusieurs jours pour la réaliser ? « Non, nous savons que Monet a peint son tableau en une seule séance, lance Marianne Mathieu. L’analyse du tableau aux rayons infrarouges et en éclairage rasant a confirmé que Monet travaillait avec très peu de matière et qu’il empilait les couches de peinture sans attendre que la couche précédente soit sèche. » Claude Monet peignait donc aussi vite que Pablo Picasso ? « Il ne faut pas oublier que Monet expose ses toiles depuis 1865, il a donc de l’expérience en 1872. Quand il peint Impression, il a atteint la maturité, il sait d’emblée ce qu’il va faire », analyse la commissaire de l’exposition. Pourquoi pas. Après tout, Corneille lui-même ne disait-il pas : « Ma pièce est terminée, je n’ai plus qu’à l’écrire » ?

Le style très brumeux de l’Impression permet-il réellement de discerner avec précision les lieux peints par Monet ? « L’image est vaporeuse mais exacte. On peut même voir sur la toile une cheminée qui était là depuis décembre 1871 si l’on en croit les documents retraçant la chronologie des travaux du Havre. De plus, Claude Monet a toujours été très fidèle à son motif. Cela se retrouve dans toutes ses toiles, il n’y a pas de raison de ne pas lui faire confiance pour celle-ci », estime Marianne Mathieu.

Reste un dernier point à éclaircir. La datation de l’équipe de Donald W. Olson est-elle véritablement fiable ? « Une approche d’astrophysicien ne pourra jamais percer entièrement le secret d’une toile, glisse la spécialiste. Nous-mêmes, nous sommes dans une démarche de recherche et non pour exposer une vérité. Mais à l’heure actuelle, la date que nous avons déterminée est la plus probable. »

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