COUPS DE GUEULE

La dramatique agonie de la Mer d’Aral inspire les Pink Floyd

KAZINFORM
par Igor Rotar
Capture d'écran du clip de "Louder Than Words" des Pink Floyd - YouTube
Capture d’écran du clip de « Louder Than Words » des Pink Floyd – YouTube

Un village de pêcheurs perdu dans le désert, un cimetière de bateaux, des enfants qui jouent à pêcher au milieu des dunes de sable, le tout sur fond de très bonne musique. Le tableau est impressionnant.

Les musiciens avaient d’abord pensé tourner ce clip en Ouzbékistan, mais les lenteurs administratives des pouvoirs publics ouzbeks les ont contraints de se rabattre sur le Kazakhstan. « Nous ne pouvions pas attendre. L’hiver approchait, et nous avons dû abandonner l’idée de visiter l’Ouzbékistan. Si nous avions eu plus de temps, cela aurait marché, j’en suis certain”, a expliqué le réalisateur du clip, Aubrey Powell, visiblement soucieux de ne pas blesser les Ouzbeks. Mais les Pink Floyd ne se sont pas contentés des séquences tournées au Kazakhstan, et des images montrant la catastrophe écologique du côté ouzbek ont été ajoutées.

Motivations esthétiques et écologiques

A n’en pas douter, le célèbre groupe britannique se sent concerné par ce problème écologique, mais on peut supposer que sa motivation première a été plutôt esthétique. Car nombre d’artistes, comme beaucoup de gens d’ailleurs, sont attirés par les paysages dévastés et dépeuplés, surtout lorsque l’on peut leur donner une dimension universelle et apocalyptique.

Ainsi, par exemple, non loin de la ville américaine de San Diego se trouve une pâle copie de la mer d’Aral : le lac de Salton Sea. Dans les années 1930, on venait de toute l’Amérique se reposer sur les magnifiques plages de sable fin et se baigner dans l’eau limpide de la “Riviera américaine”, où se trouvaient de somptueux complexes balnéaires. Hélas, le niveau du lac s’est subitement mis à baisser, et l’eau est devenue si salée qu’il devint impossible d’y nager. Bâtiments en ruines couverts d’une épaisse écorce de sel, carcasses rouillées de voitures et d’autobus, voilà à quoi ressemble le lac aujourd’hui.

Pourtant, ce paradis balnéaire perdu connaît désormais un nouveau boom touristique. Le paysage lugubre attire de nombreux visiteurs, désireux de le  photographier. Le lac est aussi devenu un lieu de pèlerinage pour les réalisateurs hollywoodiens, qui viennent y tourner des films de fin du monde. Mais, pour le côté apocalyptique, Salton Sea n’arrive pas à la cheville de la mer d’Aral, et ce n’est pas étonnant que les musiciens de Pink Floyd, qui ne manquent pas de moyens, aient préféré exploiter un tableau plus terrifiant.

Sinistre attraction  

Aujourd’hui, les villes mortes de la mer d’Aral sont mentionnées dans tous les guides touristiques occidentaux sur l’Asie centrale. Il faut dire que cette attraction sinistre est impressionnante. Ici, on peut rouler des centaines de kilomètres dans un désert aride et parcourir des étendues immenses couvertes d’une croûte de sel semblable à de la neige. Et dire qu’il y a encore quelques décennies, il y avait là une mer…

La ville ouzbek de Moynaq est devenue l’un des symboles de la tragédie de la mer d’Aral. Il y a trente ans, elle abritait un port de pêche prospère. La population locale était fière de ses plages et de l’abondance de poisson. “En une heure, on pêchait un seau entier de poissons. Et comme l’eau était pure ! Les stations balnéaires de la mer Noire faisaient pâle figure à côté de ces lieux splendides”, se souviennent les habitants.

Aujourd’hui, Moynaq se trouve à… 100 kilomètres de la mer d’Aral ! Mais on trouve des vestiges de son passé maritime à chaque coin de rue. Ainsi de ce blason monumental représentant un poisson sur un piédestal à l’entrée de la ville. Dans la Maison de la culture, tombée en désuétude, on peut encore admirer une mosaïque de l’époque soviétique : des bateaux de pêche au milieu des flots. Le monument aux morts de la Seconde Guerre mondiale est accroché à une falaise. En contrebas s’étend ce désert qui était une mer autrefois. Mais le plus saisissant, c’est peut-être le vieux port de Moynaq, devenu un cimetière de bateaux : parmi les carcasses rouillées des navires enfoncés dans le sable errent des troupeaux de chèvres…

Agonie de la mer d’Aral et chute de l’empire soviétique

On pense que la mer d’Aral est morte à cause du détournement d’eau excessif pratiqué à l’époque soviétique sur les fleuves Amou-Daria et Syr-Daria, alors que le gouvernement croyait pouvoir transformer le désert aride de l’Asie centrale en verger florissant. L’ironie du sort a voulu que l’agonie de la mer d’Aral accompagne justement la chute de l’empire soviétique.

Dans ces contrées, ce n’est pas la première fois qu’“une civilisation disparaît” : non loin de Moynaq se trouvent les ruines des forteresses de l’empire disparu de Chorasmie [Kharezm]. Dans le film du cinéaste soviétique Karen Chakhnazarov “L’Empire disparu” (2008), dont l’action se situe dans les années 1970, le héros vient justement ici, dans la “ville des vents”, capitale de la Chorasmie, qui fut un jour si puissante. Aujourd’hui, il pourrait lui aussi “admirer” ces navires rouillés ensablés, vestiges de l’empire soviétique. Les touristes enclins aux considérations mélancoliques peuvent ainsi s’assurer que, décidément, “rien ici-bas n’est éternel”.

Une source d’inspiration inépuisable

Par ailleurs, la tragédie de la mer d’Aral avait aussi inspiré le réalisateur Dmitri Svetozarov pour “Les Chiens” (1989), un film surréaliste tourné au début de la perestroïka. Dans le scénario, un groupe de chasseurs égaré dans un ancien port maritime au milieu du désert se trouve confronté à des loups-garous qui s’en prennent aux humains pour venger l’outrage subi par la nature. Le film était tellement “dur” que la censure soviétique a limité sa diffusion. Heureusement, le disque du groupe de rock britannique ne risque pas de connaître le même sort.

Ce n’est pas la première fois que les Pink Floyd tournent un clip sur l’absurdité de la vie dans les ruines de l’empire soviétique. Ainsi, il y a six mois, ils ont réalisé une vidéo à Pripiat, cette ville fantôme ukrainienne voisine de la centrale nucléaire de Tchernobyl. L’espace postsoviétique semble une source d’inspiration inépuisable pour leurs vidéos. Il pourrait bien donner aussi des idées aux touristes friands de toutes sortes d’“horreurs” ! Ce clip a tout pour les y inciter.

L’ARTICLE ORIGINAL

Note :* Article initialement paru sur le site de l’agence russe Rosbalt, que le site d’information kazakhe Kazinform a repris

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