GEOGRAPHIE HUMAINE

Banlieues : « Ghettos » ou « zones de marginalisation » ?

SCIENCES HUMAINES

par Régis Meyran

 

«Apartheid». Le mot a été lâché par le Premier ministre Manuel Valls le 20 janvier 2015. Comme le Premier ministre, certains chercheurs n’hésitent plus à parler de « ghettoïsation » pour décrire la dégradation des conditions de vie de certaines banlieues populaires. Mais l’usage de ce terme très connoté est-il pertinent ?

 

 

Depuis une vingtaine d’années, les conditions de vie dans les banlieues françaises se sont dégradées. La misère et la violence semblent y dominer. Médias et hommes politiques n’hésitent pas à parler d’une « ghettoïsation » de ces quartiers, voire de faire référence à l’Afrique du Sud ségrégationniste, comme le Premier ministre lors de ses voeux à la presse, le 20 janvier dernier. Mais que pensent les habitants eux-mêmes ? Quel jugement portent-ils sur leurs vies ? Le sociologue Didier Lapeyronnie s’est livré à une enquête qui laisse une large place à la parole des habitants (1).

 

L’« ethnicisation » des supports sociaux

À Bois-Joli, cité d’une ville moyenne française de 150 000 habitants, Bélingard (le nom est fictif), à laquelle s’est intéressé D. Lapeyronnie, l’état d’esprit général est le ressentiment. Tout d’abord parce qu’il n’y a pas de travail : les habitants sont chômeurs, RMistes ou au mieux travailleurs précaires. Vivant dans l’échec social, n’ayant pas choisi d’habiter la cité, la plupart d’entre eux sont habités par un sentiment d’impuissance et de honte. Comme cette mère au foyer qui ne veut pas que les voisins sachent qu’elle vit grâce aux allocations versées par l’État. À quoi s’ajoute l’absence de conscience de classe : ici, c’est chacun pour soi. Les gens tentent de garder leur dignité en critiquant ceux qui l’ont perdue, qu’il s’agisse des cas sociaux qui n’ont plus aucune chance de retrouver du travail, ou des « torchés », ces jeunes qui passent leur temps dans la rue, ivres morts.

Par ailleurs, les habitants partagent un sentiment de relégation. Beaucoup disent qu’ils se sentent « bloqués » hors de la société « normale ». Que les jeux sont faits d’avance. L’école ? Une institution raciste et « folle », tellement les professeurs seraient coupés de la réalité des cités. La police et la justice ? Elles ne servent qu’à réprimer, pas à protéger. Même les employés des centres sociaux ou des administrations sont perçus comme « incompétents et corrompus ». Les habitants se méfient de tout et de tous, dans un climat d’agressivité générale. Les jeunes hommes s’enferment dans des rôles machistes pour gagner le respect des autres, et les femmes sont confinées dans les appartements, à l’abri des regards.

Au terme de son enquête, le constat est clair : les banlieues françaises sont bien des ghettos. Elles sont devenues des quartiers fermés, d’où les habitants ne sortent plus et où personne ne va, et où montent en puissance les économies souterraines (il existerait un marché noir pour les objets de consommation comme les télévisions, auquel s’ajoute le trafic de la drogue).

Selon le sociologue, le ghetto possède une dimension positive : c’est un « contre-monde » où les habitants adoptent des valeurs et des comportements qui sont autant de défenses contre les mécanismes de domination et de ségrégation. L’adoption par les « jeunes de banlieue » d’une attitude hostile et la théâtralisation de leur comportement (ils jouent les méchants, ils se présentent comme des « racailles ») sont une façon de mettre à distance les institutions qui les stigmatisent. Le versant négatif, c’est l’« ethnicisation » des rapports sociaux : chaque individu se définit avant tout par son appartenance à une « race », une culture ou une origine, et subirait une discrimination permanente de la part des bourgeois « blancs » qui n’habitent pas le ghetto. Ainsi, untel se dira « Noir » ou « Black », un autre se présentera comme « Arabe » ou « Rebeu », un troisième définira les autres comme « Blancs » (ou « Blancs-becs ») ou « Feujs ». L’antisémitisme est d’ailleurs, selon D. Lapeyronnie, prégnant dans de nombreux quartiers, où les jeunes croient dénoncer le pouvoir des « lobbies juifs ». « Sarko, sale juif », peut-on également lire sur les murs de la cité.

 

 

Malaise dans les banlieues

Reste à mesurer exactement la portée du sombre constat de D. Lapeyronnie. Ce dernier a en effet analysé, par le biais d’entretiens et d’histoires de vie, le malaise des habitants des banlieues populaires. Faut-il pour autant les prendre au mot ? Faut-il conclure, parce qu’ils disent vivre dans un ghetto, que les quartiers sont effectivement des ghettos ? De même, la perception ethnicisante des rapports sociaux (« Blacks », « Blancs », « Feujs ») que relève le sociologue signifie-t-elle nécessairement que cette population est « dominée et racialisée » ? La question, au-delà de l’ouvrage de D. Lapeyronnie, clive la société française. D’un côté, des chercheurs (Patrick Simon, Éric Fassin) et des militants associatifs (le Conseil représentatif des associations noires) soutiennent qu’il existe en France une ségrégation raciale, qui serait confirmée par le « ressenti d’appartenance » à telle ou telle race, chez les acteurs eux-mêmes. Les individus stigmatisés se définiraient alors comme « Blacks » ou « Rebeus » en opposition aux « Français » ou « Blancs », et feraient ainsi de l’assignation raciste dont ils sont victimes un moyen d’affirmation identitaire. L’emploi du terme de « ghetto » par les habitants des banlieues résulterait alors de la même logique. Mais pour d’autres chercheurs, comme l’anthropologue Jean-Loup Amselle, la « race » est amenée dans l’espace public par des entrepreneurs identitaires, et vient servir une stratégie politique « surfant » sur les attentes du corps social (le modèle américain est à la mode), et débouchant sur un enfermement identitaire (2). On aurait donc à faire à un discours plaqué sur une réalité bien plus complexe.

Par ailleurs, le terme de « ghetto » est chargé de tout un imaginaire. Le mot désignait au départ, entre le XIIIe et le XIXe siècle en Europe, des quartiers urbains dans lesquels l’Église avait placé les Juifs, séparés du reste de la ville par de hauts murs, par crainte que le contact avec les autres habitants favorise la conversion des chrétiens au judaïsme (3). Puis le terme a été utilisé pour désigner des quartiers où logeaient des personnes soumises à la ségrégation raciale, notamment aux États-Unis.

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Les cités françaises sont-elles des ghettos ?

Pour le sociologue Loïc Wacquant, le ghetto désignerait « une forme spécifique de violence collective caractérisée dans et par l’espace urbain », et définirait une réalité double : du côté des dominants, le ghetto servirait à confiner et contrôler ; du côté des dominés, ce serait un instrument d’intégration et de protection. Dans le cas des ghettos noirs américains (comme celui de Roseland à Chicago), les Noirs venus du Sud pour trouver du travail dans les villes industrielles du Nord s’installent dans les centres-villes, délaissés par les classes moyennes parties habiter dans les pavillons de banlieue. Et ce dans un contexte bien particulier : la ségrégation raciale. Ces quartiers sont délabrés, soumis à la violence des gangs, et les pouvoirs publics se sont totalement désinvestis de ces lieux. La « double face » du ghetto, c’est que la communauté noire, très solidaire, a intensifié les réseaux de solidarité, les liens familiaux et les repères identitaires, ce qui lui permet de lutter contre l’exclusion raciale et sociale qu’elle subit.

Tel ne serait pas le cas dans les cités françaises, que L. Wacquant qualifie d’« antighettos » : elles n’ont pas d’organisation propre, ni cohérence démographique, ni homogénéité culturelle (4). Ses habitants sont soumis à la stigmatisation spatiale et à la désorganisation territoriale. Le problème de ces banlieues serait de citoyenneté et non d’ethnicité : ces lieux de « marginalisation avancée » seraient déconnectés de l’économie capitaliste nationale et mondiale, où des « parias » vivraient, au moyen de minima sociaux ou en enchaînant des jobs temporaires, dans l’exclusion sociale et politique.

On le voit bien, le débat autour de la notion de « ghetto français » est loin d’être anecdotique : il apparaît à un moment de redéfinition des identités collectives. Difficile en tout cas de faire la part, dans la parole des acteurs, des stratégies de résistance à un système dominant et de l’adhésion à des idéologies. Le « ghetto » serait-il davantage un discours qu’une réalité ? L’emploi de ce mot, quoi qu’il en soit, vient nous dire le malaise et le ressentiment qui semblent se généraliser dans les banlieues françaises.

 

NOTES :

(1) D. Lapeyronnie, Ghetto urbain. Ségrégation, violence, pauvreté en France aujourd’hui, Robert Laffont, 2008.
(2) J.-L. Amselle, « L’ethnicisation des rapports sociaux en France. Réalité objective ou représentation “intéressée” du corps social ? », in Carsed, Le Retour de la race. Contre les statistiques ethniques, L’Aube, 2009.
(3) J.-M. Stébé et H. Marchal, Mythologie des cités-ghettos, Le Cavalier bleu, 2009.
(4) L. Wacquant, Parias urbains. Ghetto, banlieues, État, La Découverte, 2006.

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